Édition du 15 janvier 2019

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Europe

A Londres, May contrainte de reporter le vote sur le Brexit

10 décembre 2018 | tiré de mediapart.fr

Les députés britanniques devaient voter mardi 11 décembre sur l’accord de sortie de l’UE négocié durant 17 mois. Devant une majorité loin d’être acquise pour Theresa May, qui semble, une fois de plus, très fragilisée, la première ministre a décidé de reporter le vote. Dans l’opposition, Jeremy Corbyn continue d’appeler à des élections générales pour sortir de la crise.

Deux ans et demi après la victoire du « oui » au référendum sur le Brexit, avec 51,8 % des voix, les 650 députés britanniques s’apprêtaient – enfin – à se prononcer, mardi 11 décembre sur le texte du divorce sorti des négociations avec l’Union européenne. En cas de feu vert, il n’aurait plus resté au Parlement européen qu’à valider le texte, pour une sortie du Royaume-Uni fin mars 2019.

Mais ce lundi 10 décembre, Theresa May, sous pression maximale, en a décidé autrement. Après avoir démenti à de multiples reprises tout au long de la semaine dernière un report du vote, la conservatrice s’est rendue à l’évidence : elle a finalement annoncé sa décision de repousser le scrutin devant une Chambre des communes très agitée. « Si nous avions poursuivi et organisé le vote demain, l’accord aurait été rejeté avec une différence de voix significative », a-t-elle reconnu.

La cheffe du gouvernement, qui dit avoir entendu les « inquiétudes » des députés, s’est engagée à discuter, à nouveau, avec des dirigeants européens, en amont du sommet européen qui s’ouvre jeudi à Bruxelles, pour obtenir de nouvelles précisions – ou nouvelles garanties ? – sur la future frontière entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord (le fameux « backstop », au cœur du projet d’accord). La date d’un nouveau vote n’est pas encore fixée. Il pourrait se tenir d’ici janvier afin de pouvoir préparer, en cas de rejet du texte, un « no deal », c’est-à-dire l’absence d’accord avec l’UE.

En choisissant de reporter ce vote présenté comme historique par une bonne partie de la presse, Theresa May évite l’affront d’une défaite parlementaire. Mais elle exclut toujours autant la convocation d’élections anticipées, la tenue d’un nouveau référendum ou même sa propre démission, pour débloquer une situation institutionnelle particulièrement complexe.

Le chef de l’opposition Jeremy Corbyn, comme de nombreux députés, s’est montré extrêmement critique au cours du débat mouvementé qui a suivi l’allocution de May : « Le gouvernement a perdu le contrôle des événements, a dit le chef du Labour. Il est dans un complet désarroi. C’est un mauvais deal pour l’Irlande, pour notre économie, pour notre démocratie. Nous méritons mieux que cela. »

Lundi dans la matinée, l’adoption du texte semblait, de fait, très compromise. Avec ce projet d’accord technique et souvent difficile à comprendre, rendu public le 14 novembre, May a déçu tout le monde. Elle a fédéré les opposants, par-delà les familles politiques. Les « Brexiters » les plus radicaux, à l’instar de Boris Johnson, se sentent trahis par un texte trop mou. Les partisans du maintien du Royaume-Uni dans l’UE estiment, à l’inverse, que le Brexit qui se profile n’est pas assez « soft » pour protéger les intérêts futurs du Royaume-Uni, et défendent un nouveau référendum.

Malmenée par les députés depuis le début de l’examen du texte le 4 décembre, la conservatrice avait une fois de plus tenté de sauver la mise, dans un entretien-fleuve dimanche au Mail on Sunday : un rejet du texte « signifierait une grave incertitude pour le pays, avec un risque très réel de ne pas avoir de Brexit, ou de quitter l’Union européenne sans accord », assurait-elle. En clair : ceux qui voteraient mardi contre le texte précipiteraient le pays vers ce « saut de falaise », cette sortie de l’UE de manière désordonnée, sans accord préalable, synonyme de chaos économique.

« C’est le meilleur accord possible, et aussi le seul accord possible, les dirigeants européens l’ont clairement fait savoir », avait renchéri, dimanche, le ministre du Brexit Stephen Barclay – le troisième à occuper ce poste depuis l’été 2016 –, lors d’un entretien sur la BBC. Car tous les opposants au texte assurent, eux, qu’il est encore possible de renégocier l’accord et d’éviter le no deal. Quitte à demander un délai par rapport aux deux ans de négociation prévus dans les traités européens pour négocier la sortie, au-delà de la date butoir du 30 mars 2019.

Dans l’espoir de mobiliser au moins les députés conservateurs de son propre camp, May avait même recouru à l’épouvantail Corbyn, dans son entretien dimanche : « Nous avons un chef de l’opposition [Jeremy Corbyn – ndlr] qui ne pense qu’à essayer de déclencher des élections générales, peu importe ce que cela coûterait au pays […]. C’est un risque que nous ne pouvons pas nous permettre. »

Sur les 317 sièges détenus par le parti conservateur, la plupart des quotidiens britanniques anticipaient qu’une fourchette comprise entre 50 et 100 élus pourrait voter contre le texte. Sans surprise, May doit compter sur l’opposition interne aux conservateurs du European Research Group (ERG), ce bloc informel de députés partisans d’un Brexit « dur » et allergiques au « plan de Chequers » présenté par May à l’été 2018, et qui a servi de base aux négociations bruxelloises.

Mais son animateur principal, Jacob Rees-Mogg, s’inquiétait d’une éventuelle surprise, mardi : « Une défaite de May avec un écart de 200 voix est bien trop optimiste », avait-il avancé. Ce hardliner du Brexit laisse entendre qu’il y a là une stratégie de la part de May consistant à exagérer sa défaite en amont, afin d’atténuer l’impression de déroute à l’issue du scrutin si les résultats ne se révélaient pas aussi catastrophiques qu’annoncé.

Preuve de la faiblesse de May dans son propre camp, plusieurs ténors de la droite semblent en effet dans les starting-blocks pour lui succéder. Outre l’ex-maire de Londres Boris Johnson, Dominic Raab, un ancien ministre du Brexit, est un sérieux candidat. Alors que d’autres démissions de proches de May ne sont pas à exclure en ce début de semaine, le Sunday Telegraph parlait dimanche d’un gouvernement en voie de « désintégration ».

À droite toujours, les Nord-Irlandais du DUP (dix députés), cette formation très conservatrice alliée aux Tories, avaient prévu de rejeter le texte. « Je ne vois aucune circonstance qui me permettrait de voter dans un sens favorable à Theresa May », avait déclaré Arlene Foster, à la tête du DUP. Cette députée continue de refuser toute distinction, dans le texte de l’accord, entre l’Irlande du Nord et le reste du Royaume-Uni.

Fidèles à leur électorat, les indépendantistes écossais du SNP (gauche, 35 sièges), résolument favorables au maintien dans l’UE, devaient voter contre (lire notre entretien avec la députée Deidre Brock). Idem pour les libéraux-démocrates (Lib-Dem, 12 députés – mais tous ne voteront pas contre), Caroline Lucas, la seule députée écologiste, ou encore l’essentiel des troupes du parti travailliste (262 élus), autour de Jeremy Corbyn. Dans une tribune au Guardian la semaine dernière, le député londonien avait de nouveau critiqué cet « accord bâclé » : « Au lieu de rendre le contrôle, il l’abandonne. Au lieu de protéger les emplois et notre niveau de vie, il les menace. »

Et d’insister : « Si l’accord de la cheffe du gouvernement est rejeté, le gouvernement aura perdu sa majorité sur l’enjeu le plus important auquel le pays est confronté. Il aura perdu sa capacité à gouverner. Dans ces circonstances, la meilleure solution serait de laisser le pays décider de la suite des événements, et de la meilleure équipe pour le diriger. Ce qui veut dire : des élections générales. »
Corbyn continue de réclamer des élections générales anticipées, que May lui refuse.

Il laisse entendre qu’une fois élu, il demanderait un délai aux Européens pour rouvrir la négociation. Son « ministre de l’ombre » sur le Brexit, Keir Starmer, assure qu’il y aura toujours au Parlement une majorité de députés pour bloquer in extremis le « no deal », quoi qu’en dise Theresa May. Et comme Mediapart l’a déjà expliqué, le parti travailliste n’exclut plus, parmi d’autres options disponibles, la tenue d’un second référendum, à la formulation encore floue.

Après le report du vote, la confusion politique règne à Londres. L’incertitude est telle à Londres qu’un certain Nigel Farage, ex-vedette du parti antimigrants UKIP, vient de refaire surface : il a annoncé au Sunday Telegraph son intention de créer un nouveau mouvement, s’il s’avérait que les négociations avec l’UE devaient se poursuivre, au-delà de mars 2019. Y compris en se présentant aux élections européennes de mai prochain, dans l’optique où le Royaume-Uni, finalement, serait encore membre de l’UE à cette date.

La semaine à haut risque qui s’ouvrait lundi à Londres ne devrait donc apporter la réponse à cette question posée en grand par le Brexit en 2016 : est-il possible, pour un État membre, de quitter l’Union européenne ? Il faudra encore patienter pour le savoir.

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