Édition du 24 avril 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Environnement

Énergies fossiles et transition énergétique

À l’ère des faits alternatifs

Carole Dupuis est coordonnatrice générale et porte-parole du Regroupement Vigilance Hydrocarbures Québec. (Article tiré de Quoi de neuf, revue de l’Association des retraitées et retraités de l’éducation et autres services publics du Québec, Volume 40, numéro 2 | Hiver 2018.)

Après une décennie d’obscurantisme, la population canadienne a cru voir briller une lueur de raison au bout du tunnel quand Justin Trudeau, pendant sa campagne électorale de 2015, a affirmé avec fougue que son gouvernement prendrait des décisions « basées sur les faits et la science ». La déception est cruelle : à l’ère des faits alternatifs, la science n’est plus muselée, elle est maintenant manipulée. Tant au palier provincial que fédéral, on utilise son nom, pauvre science !, pour convaincre la population d’accepter des projets de développement des énergies fossiles qui contredisent carrément l’état des connaissances sur le climat et la protection de l’eau.


À Ottawa : des décisions troublantes, un enrobage scientifique bien mince

C’est ainsi, par exemple, que le premier ministre a applaudi le « plan climat » de l’Alberta en le décrivant comme « un pas très positif dans la lutte contre les changements climatiques [1], alors que ce plan permet une hausse de 40 % des émissions de gaz à effet de serre associées à la production de pétrole des sables bitumineux [2]. C’est aussi en se réclamant d’une évaluation « rigoureuse » fondée sur « la science la plus solide qui soit » que son gouvernement a approuvé le mégaprojet de liquéfaction de gaz naturel Pacific Northwest en Colombie britannique [3]. De même, c’est en invoquant « la science et les données probantes », et même l’espoir de laisser « un pays plus propre » à nos enfants, que le premier ministre a donné son accord à l’expansion du pipeline Trans Moutain en Colombie-Britannique. [4]. Finalement, malgré ses promesses, Ottawa n’a toujours pas de plan pour éliminer les subventions aux énergies fossiles [5]

Cette dérive sémantique n’est pas anodine. Pour en saisir la portée, il faut se rappeler que les émissions du secteur pétrolier représentent déjà 25 % des gaz à effet de serre (GES) émis au Canada, que le gouvernement Trudeau a promis de réduire les émissions de GES de 30 % d’ici 2030 par rapport à 2005, et que jusqu’à présent, les réductions atteignent seulement 2,2 % [6]. Sachant cela, force est d’admettre que ces décisions sont éminemment troublantes – que leur enrobage « scientifique » est tellement mince qu’on voit à travers.

À Québec, des postvérités sous forme d’omissions

Au Québec, alors que la cible officielle de baisse des émissions de GES est de 37,5 % en 2030 et de 80 à 95 % 2050, par rapport à 1990, [7] le gouvernement Couillard subventionne des hydrocarbures à coup de dizaines de millions de dollars et crée un cadre réglementaire qui ouvre toute grande la porte à leur extraction en sol québécois.

Ici, la postvérité sous la forme d’omission intervient quand nos décideurs politiques présentent le gaz naturel comme une énergie de transition, en utilisant le prétexte de la réduction des émissions de GES pour financer l’expansion du réseau de Gaz Métro [8] ou la conversion des véhicules lourds au gaz naturel [9] au moyen du Fonds vert – mais sans préciser que cette réduction concerne uniquement le CO2 émis lors de la combustion. Or le gaz naturel, composé à 95 % de méthane (CH4) [10] a la mauvaise habitude de fuir à toutes les étapes de sa production, de son transport et de sa consommation – et le potentiel de réchauffement planétaire du méthane est 86 fois plus élevé que celui du CO2 sur 20 ans. La vérité complète est celle-ci : la contribution du gaz naturel « conventionnel » au réchauffement planétaire est au moins comparable à celle du diésel et à celle du gaz de schiste qui est assurément beaucoup plus élevée. [11]

La science et les faits ont également subi une dégelée quand le gouvernement Couillard a présenté ses projets de règlement d’application de la loi des hydrocarbures, le 20 septembre dernier, en les qualifiant de « cadre réglementaire le plus strict en Amérique du Nord » – mais en omettant de mentionner que la fracturation hydraulique est interdite dans plusieurs provinces et États. Ces règlements permettraient les forages avec fracturation hydraulique dans les lacs et les rivières, à 40 mètres de la voie navigable du Saint-Laurent, à 175 mètres d’un quartier résidentiel, à 275 mètres d’une garderie ou d’une école… Le communiqué du ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles ne soulignait pas non plus que selon les études gouvernementales, l’exploration des énergies fossiles serait « difficilement conciliable avec les objectifs du Québec en matière de lutte contre les changements climatiques » [12] »

Une question de survie

Les causes ne manquent pas par les temps qui courent. Au RVHQ, nous croyons néanmoins que lutter contre les faits alternatifs pour préserver le climat et l’eau potable n’est pas un choix mais bien une question de survie pour les générations qui suivent. En tant que retraitées et retraités de l’éducation et des autres services publics Québec, vous faites partie des personnes les mieux placées pour livrer cette lutte et de nombreux membres de votre association font d’ailleurs partie du RVHQ. Si vous avez le goût de vous joindre au mouvement citoyen de défense des faits, de la science et de la beauté du monde, écrivez-nous à communication@rvhq.ca.


L’engagement citoyen fonctionne !

Le 5 octobre 2017, au terme d’une lutte souvent décrite comme celle de David contre Goliath, la société TransCanada annonçait l’abandon de son mégaprojet de pipeline Energie Est. La contribution inestimable du mouvement citoyen à cette victoire a été largement saluée.



[1Réaction to Alberta’s « ambitious » climate change plan, Global News, 22 novembre 2015

[2« L’Alberta impose une taxe carbone à la pompe et augmente celle des pollueurs », Radio-Canada, 22 novembre 2016 ; « Five things to know about Alberta’s oil sands emissions cap »,Parkland Institute, 22 février 2007.

[3Trudeau government at pains to explain Pacific Northwest LNG, CBC News. 28 septembre 2016

[4L’annonce du premier ministre Justin Trudeau concernant les oléoducs, site du premier ministre, 30 novembre 2016

[5Rapport du vérificateur général : Ottawa n’a pas de plan pour éliminer les subventions aux énergies fossiles, Le Devoir, 17 mai 2017.

[6« La production de pétrole du Canada dépassera les 5 millions de barils par jour en 2030 » Le Devoir, 14 juin 2017

[7Le gouvernement propose une cible québécoise de réduction des émissions de GES de l’ordre de 37,5 % pour 2030 », Portail Québec, 17 septembre 2015.

[8« Québec ignore la provenance du gaz naturel financé par le Fonds vert », Radio-Canada, 27 juillet 2017, Subventions du Fonds vert à Gaz Métro la transition énergétique ne passe pas pour le développement des énergies fossiles. Regroupement Vigilance Hydrocarbures Québec, (RVHQ), 21 juillet 2017.

[9Québec vise une réduction de 40% du pétrole consommé d’ici 2030 » Le Soleil, 26 juin 2017.

[10Gaz métro, Les propriétés du gaz naturel

[11A bridge to nowhere : methane emissions and the greenhouse gas footprint of natural gas, Robert W. Howarth, Department of Ecology & Evolutionary Biology, Cornell University, avril 2014. Voir aussi le dossier RVHQ – Nature Québec : « Des scientifiques déboulonnent le mythe du gaz naturel comme énergie de transition. »

[12Évaluation environnementale stratégique, Rapport sur l’ensemble de la filière des hydrocarbures, Gouvernement du Québec, mai 2016.

Carole Dupuis

Militante du Réseau vigilance hydrocarbures du Québec.

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