Édition du 16 octobre 2018

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Afrique

Afrique du Sud : 57 meurtres par jour

Le ministre de la police, Bheki Cele vient d’annoncer devant les députés les chiffres sur la criminalité pour la période d’avril 2017 à avril 2018 et il a reconnu l’échec de ses services. L’Afrique du Sud avec 57 meurtres par jour donne une piètre image de la sécurité dans le pays. Comment expliquer ces résultats et quelles solutions pour mettre fin à ce massacre ?

Tiré du blogue de l’auteure.

Le chiffre rend mal à l’aise : 57 morts violentes par jour, soit 20 336 morts par an dans un pays en paix. Le Ministre lui-même avoue que ce chiffre « est proche de celui d’une zone de guerre et il n’y pas de guerre en Afrique du Sud ». Sur les 20 336 meurtres comptabilisés, soit 1320 de plus que la période précédente, on compte 2930 meurtres de femmes, 985 meurtres d’enfants et 62 meurtres de fermiers et travailleurs agricoles. C’est la province du Kwazulu Natal qui dénombre le plus de meurtres, 4382 ; suivie de la province du Gauteng, 4233, et celle du Cap occidental où sont enregistrés 3729. Les délits et autres actions criminelles ne sont pas en reste : 28 tentatives de meurtres en plus, 207 viols en plus, soit un total de 40 035 viols déclarés et 6789 agressions sexuelles, soit 515 de plus que l’an passé.

Le Ministre de la police a ouvertement reconnu que la situation était catastrophique et que c’était pour lui et le pays « un jour terrible »que d’annoncer ces chiffres et de poser la question : comment agir collectivement pour assurer la sécurité de tous les Sud-africains.

Sous la présidence de Jacob Zuma, la sécurité était d’abord assurée pour la kyrielle de VIP, le terme s’appliquant aux épouses, enfants et apparentés à certains membres du gouvernement et hauts fonctionnaires, avec confortables limousines aux gyrophares bleus et sirènes hurlantes ; le budget pour assurer ce service avait augmenté de 48% en trois ans. Le nouveau gouvernement a commencé à mettre de l’ordre dans les unités spéciales de la police comme les Hawks en limogeant les responsables les plus corrompus, en limogeant Shaun Abrahams, (surnommé Shaun le mouton !) le procureur général aux ordres de Jacob Zuma et ses amis. Mac Bride, le responsable de la police des polices (IPID) reconnaît que presque toutes les attaques de convoi de fonds sont commises par ou avec…des policiers et le nombre de ces attaques dignes du Chicago de la grande époque du gangtérisme est en augmentation de 56,6%. Jusqu’à quel point le grand nettoyage sera suffisant pour avoir une police vraiment au service de la population reste à voir.

Les chiffres soulèvent aussi quelques questions : 62 meurtres de fermiers alors que la presse internationale annonce régulièrement l’hécatombe et que l’ancien premier ministre australien Tony Abbot n’avait pas hésité à annoncer 400 meurtres par an et demander à l’Australie d’émettre des visas pour accueillir les fermiers blancs menacés de « génocide ». Le Président Donald Trump, dans un ses tweets ravageurs, pour une fois avait été modeste en parlant seulement de “large scale killing of farmers” ! Le porte parole de Afriforum, qui représente les fermiers sud-africains a nié avoir jamais prononcé ce mot et reconnaît que les statistiques sont justes, mais il avance que 62 meurtres cela fait beaucoup pour une population d’environ 30 000 personnes qui jouent un rôle important dans l’économie du pays.

Pour les chiffres concernant les viols et les agressions sexuelles , il s’agit de savoir s’ils représentent le nombre réel d’actes criminels commis ou plutôt le nombre de victimes ayant eu le courage d’aller déclarer un viol ou une agression sexuelle à la police. On sait combien il est difficile pour la victime d’un viol d’aller à la police et d’en parler. Toutes les associations d’aide aux victimes, comme Rape Crisis, encourage les victimes à parler et la campagne One in Nine (une sur neuf femmes victimes de viol ou d’agression sexuelle) a encouragé les déclarations auprès de la police qui a reçu des instructions et une formation pour être plus à l’écoute des victimes. Toutefois il reste encore beaucoup à faire, si on écoute les doléances des victimes qui sont ignorées, rabrouées, insultées par les forces de police comme le rapporte Rape Crisis pour la ville du Cap. En voici quelques exemples : « personne ne m’a emmenée pour un examen médical » ; « le policier a été grossier et il m’a dit qu’il voulait pas être dérangé quand il dormait » ; « le policier ne m’a pas cru parce qu’il a vu mes SMS envoyés à mon agresseur et il a dit qu’il ne s’agissait pas d’un viol puisque nous nous fréquentions » ; ou bien encore « la police n’a pas voulu ouvrir de dossier parce que je ne connaissais pas l’adresse de mon agresseur ».

Un gros problème est celui de la sécurité dans les townships où la police reconnaît qu’elle ne s’aventure pas parce qu’elle n’a pas à sa disposition de véhicules qui puissent circuler dans le labyrinthe des baraques. C’est pourtant là, où des millions de sud-africains vivent que le besoin de sécurité est criant. Pour l’organisation Social Justice Coalition, la police ne respecte pas la constitution qui garantit la sécurité à tous. Dans un township du Cap les habitants ont cette formule désabusée « Il semble que nous n’appartenons pas à la même Afrique du Sud que ceux qui vivent dans les autres quartiers. Nous appartenons à un autre pays . »

Le métier n’est guère attirant dans ce contexte de violence permanente et un des hauts responsables de la police avoue que 62000 postes ne sont pas pourvus. Et quand ils le sont, la formation ne prend pas en compte la diversité des situations dans un pays où somnolent les démons du passé.

Jacqueline Derens

Collaboratrice au site de Mediapart (France).

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