Édition du 13 février 2018

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Afrique

Afrique du Sud : crise de l’eau, crise de gestion, crise politique

L’Afrique du Sud est un pays pauvre en eau et la multiplication et l’étendue des périodes de sécheresse a un effet dévastateur sur le pays. La région du Cap est la plus sinistrée, mais c’est tout le pays qui doit sérieusement réfléchir à préserver et à gérer cette richesse naturelle rare. L’eau est devenu un enjeu politique.

Tiré du blogue de l’auteure.

La Constitution sud-africaine reconnait le droit à tous d’avoir accès à l’eau. La loi sur l’eau de 1998 (Water Act) stipule que le gouvernement est « le gardien public » des ressources d’eau de la nation et doit s’assurer que l’eau « est protégée, utilisée, développée, conservée, gérée et contrôlée d’une manière équitable et durable, pour le bénéfice de tous ». Le Ministère de l’eau et des forêts a donc pour mission de veiller à la bonne gestion de l’eau.

Alors que la maire de la ville du Cap, Patricia de Lille, accusée de mauvaise gestion de la ressource, est sanctionnée par son parti, l’Alliance démocratique, le parti d’opposition qui gère la ville et la province, Cyril Ramaphosa à Davos n’a pas manqué d’affirmer qu’il prendrait les choses en main dès son retour pour éviter le pire attendu pour le mois d’avril. Il n’a pas manqué de tourner en dérision les climato-sceptiques. « S ‘il y a des gens dans le monde qui pensent que le changement climatique est une affabulation, nous en Afrique du Sud nous en voyons les effets réels. Nous sommes devant un véritable désastre qui va toucher plus de 4 millions de personnes dans la ville du Cap ».

La crise qui touche durement la ville du Cap n’aurait pas du prendre les responsables de la gestion de l’eau au dépourvu. Plusieurs rapports, du Ministère de l’eau mettaient en garde sur les risques de pénurie dès 2009. Un document fait référence à l’aménagement nécessaire de la rivière Berg pour alimenter la ville du Cap et la nécessité de rechercher d’autres sources d’approvisionnement avant 2019.

Des idées plus innovantes ont aussi été mises en avant comme une usine de désalinisation de l’eau de mer, ou le transport de blocs de glace de l’Antarctique, ou la recherche de nappes aquifères dans la montagne de la Table. Des recherches et des études sont en cours depuis 2008 et la mise garde d’un appauvrissement des ressources en eau daterait des années 2000 selon un ancien conseiller municipal. « Au début de cette année, la ville et les politiciens ont dit que la sécheresse les avait pris par surprise. Absurdité absolue ! La ville du Cap savait depuis 2001 qu’elle devait économiser l’eau car il y avait un danger de pénurie. La ville savait et avait 16 ans devant elle pour s’y préparer »

Maintenant que le désastre est imminent, la maire Patricia de Lille a pris mesure sur mesure, toutes plus inefficaces les unes que les autres. D’abord un système de surtaxe pour ceux qui utiliseraient trop d’eau, mais comment savoir qui utilise trop d’eau ? La surtaxe n’est pas passée et elle a été abandonnée pour une restriction stricte de la consommation, pas plus de 50 litres d’eau par jour et par habitant… comment contrôler ? Ceux qui ne disposent déjà pas des 50 litres journaliers n’auront pas à faire beaucoup d’efforts…Beaucoup ont reproché à la municipalité de faire payer son incompétence par les usagers et de manier la trique plutôt que la carotte pour convaincre les habitants de la catastrophe qui pèse sur la ville et de changer leurs habitudes sans plus attendre. Parce que le pire est prévu.

Le Jour Zéro, qui sonnera le tocsin de l’eau qui coule au robinet, arrivera quand les réserves d’eau dans les barrages et réservoirs auront atteint 13.5% de leur capacité. Ce jour là est prévu aux alentours du mois d’avril, à moins que reines de la pluie et sangomas arrivent à convaincre nuées et orages d’inonder de leur eau salvatrice la terre sud-africaine ou que l’hiver austral apporte la pluie tant attendue. Si les cieux restent sourds, chaque habitant pourra collecter sa ration quotidienne de 25 litres dans un endroit qui lui sera désigné. Pour les personnes âgées ou handicapées, il est prévu des collectes et livraisons du précieux bidon à domicile.

En attendant, les habitants les plus aisés se sont précipités dans les magasins pour acheter et stocker de l’eau en bouteilles, pour le plus grand bonheur des supermarchés. Les plus radicaux se sont regroupés dans Cape Town Water Crisis Coalition qui regroupe des organisations de la société civile, des églises, des agriculteurs, des habitants. Pour eux l’eau doit rester accessible à tous équitablement. L’eau doit être gratuite et ils craignent déjà une privatisation au prétexte de la faillite des autorités et de l’ampleur de la crise actuelle.

On parle beaucoup de la ville du Cap et de la province parce que les touristes y viennent en grand nombre et que la pénurie d’eau pourrait les dissuader de venir. Mais d’autres provinces, plus rurales, sont elles aussi gravement touchées par la pénurie d’eau. C’est le cas de la province du Cap oriental où le barrage sur la rivière Kouga a vu son niveau baisser d’une manière spectaculaire au début de l’année. En 2015 déjà la province avait été déclarée zone sinistrée. Dans les villages, la rivière reste le seul point d’eau pour faire la lessive et faire boire les animaux. Les fermiers les plus vulnérables ont abattu du bétail et l’économie est bouleversée.

Pour un expert en planification du développement rural, le froid, le chaud, la sécheresse, les inondations, tous ces incidents climatiques extrêmes ont un impact sur les zones rurales. Tout le monde doit prendre conscience de ces aléas climatiques et agir en conséquence car : « Ce n’est pas une simple sécheresse. C’est quelque chose de plus important. La sécheresse n’est qu’un élément. Il faut prévoir autrement, vivre autrement et c’est quelque chose que tout le monde n’est pas prêt à entendre ».

Yagyah Adams, conseiller municipal pour le Congrès des Musulmans du Cap résume bien la gravité de la situation. « L’eau, c’est la vie. Sans eau il n’y a pas de vie, pas d’emplois, pas de progrès. La BBC et CNN ont déclaré que la ville du Cap serait la première ville au monde à ne plus avoir d’eau. Mes ancêtres ont vécu ici depuis 300 ans. Ils ont survécu à l’esclavage, au colonialisme, à l’apartheid. Je ne sais pas si nous survivrons à la pénurie d’eau ».

Jacqueline Derens

Collaboratrice au site de Mediapart (France).

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