Édition du 13 novembre 2018

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Afrique

Afrique du sud : La Commission Vérité et Réconciliation, une affaire inachevée

Il y a tout juste vingt ans, le 31 octobre 1998, Desmond Tutu remettait le rapport de la Commission Vérité et Réconciliation (TRC), qu’il avait présidée, à Nelson Mandela. Le rapport se concluait par une série de recommandations pour que justice soit rendue aux victimes et à leurs familles. Vingt ans après, force est de constater que ce travail n’a pas abouti.

Tiré du blogue de l’auteure.

La TRC n’étant pas un tribunal et n’ayant pas pour objet de juger les bourreaux, mais d’accorder l’amnistie à ceux qui témoignaient de leurs actions, exprimaient des excuses et du remords pour leur actions, elle avait fait une liste de 300 personnes qui auraient du être renvoyées vers les tribunaux pour être jugées et punies selon la loi, la gravité de leurs crimes excédant de loin toute forme d’excuse. Elle avait aussi recommandé le versement de compensations financières aux victimes survivantes ou/et à leurs familles et une série de mesures pour redonner dignité aux plus pauvres qui avaient été les grandes victimes du régime d’apartheid.

La Commission a enregistré officiellement 21676 victimes, 17408 ont reçu une compensation. Mais alors que la TRC recommandait un versement de 30 000 rands annuels pendant six ans, un seul versement a été fait et pour Brian Maphalele qui souffre de troubles de stress post-traumatiques après des séances de torture et de mise au secret à répétition « cet argent est une insulte pour toutes les victimes ». Il y avait un fonds d’aide aux victimes de 850 millions de rands quand le TRC a fini ses travaux. Cet argent n’a pas été utilisé comme il était prévu et aujourd’hui il y a 1,5 milliards de rands dans la caisse. Pourquoi cet argent n’a pas été versé aux victimes qui ont été authentifiées comme ayant droit ? Comme le dit un des commissaires de la TRC « il n’y a pas eu de volonté politique » de suivre les recommandations de la commission qui n’était que le commencement d’un processus de reconnaissance des souffrances des victimes de l’apartheid. Ce n’est pas la TRC qui est en faute, mais les gouvernements de Thabo Mbeki et de Jacob Zuma.

Pour Marjorie Jobson, directrice de Khulumani Support Group, qui vient en aide aux victimes de l’apartheid et qui a rassemblé des milliers de témoignages, il y a environ 80 000 personnes qui n’ont jamais été reconnues officiellement victimes de l’apartheid parce qu’elles n’ont pas fait de déclaration devant la TRC. La commission a siégé dix-huit mois, un temps trop court pour que de nombreuses victimes aient le temps de rassembler témoignages et courage pour venir devant la commission. Ceux qui ont vu les séances retransmises à la télévision se souviennent certainement de l’émotion intense, aux limites du soutenable, de certains témoignages de victimes de tortures, de mères ou d’épouses de disparus. Pour Marjorie Dobson « l’une des graves injustices en Afrique du Sud est d’avoir fermé la porte à des milliers de victimes ». La commission a concentré son attention sur les zones urbaines, laissant dans l’oubli les milliers de victimes des zones rurales. Pourtant les recommandations de la TRC sont claires « sans réparations adéquates et sans mesures de réhabilitation, il ne peut pas y avoir de guérison et de réconciliation » (Volume 5, chapitre 5, article 21). D’où aujourd’hui un sentiment de trahison chez ceux qui ont payé au prix fort leur engagement pour la justice et la liberté.

Toutefois, il serait inexact de dire que la TRC n’a servi à rien. Pour la première fois, les Sud-Africains n’ont pas entendu des informations fausses mais des histoires vraies sur ce qu’était le régime d’apartheid. Même avec ses manques, la TRC a donné espoir à des familles de connaître enfin la vérité sur la mort de leurs proches. Après des années de recherches, la famille d’Ahmed Timol a pu recueillir des témoignages qui ont abouti à la réouverture du dossier par le parquet, la requalification du « suicide » en meurtre et l’arrestation d’un ancien policier de la Security Branch, Joao Rodrigues, âgé de 80 ans. C’est la première fois qu’un cas de crime commis par la police spéciale de l’apartheid, dont la mission était de traquer les opposants au régime, sera jugé 47 ans après les faits. Une liste de 15 cas soumis au parquet sud-africain vont faire l’objet d’un réexamen, parmi ces noms figurent celui de Dulcie September assassinée à Paris il y a trente ans.

Jacqueline Derens

Collaboratrice au site de Mediapart (France).

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