Édition du 18 septembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Question nationale

Pierre Dubuc et Marc Laviolette

Agrippés à jamais aux nostalgies et dogmes d'une époque révolue ?

Dans un véritable pamphlet (Amir Khadir et la dérive sectaire de Québec Solidaire), Pierre Dubuc et Marc Laviolette y sont allés d’une attaque en règle contre le dernier texte du député de Mercier sur l’indépendance : Lettre ouverte aux indé­pen­dan­tis­tes. Mieux : plutôt que de chercher de manière constructive à alimenter le débat sur les voies possibles d’une indépendance pour le Québec du 21ième siècle, ils miment de se camper à gauche et y emploient une rhétorique de donneurs de leçons d’un autre âge, une rhétorique qui pourrait donner à sourire si elle ne brouillait pas toute possibilité de débat fécond et ne faisait pas l’impasse sur les échecs patents qu’ils ont eux-mêmes subis au sein du PQ depuis 10 ans. Décidément... quand les bottines ne suivent pas les babines !

Parce que quand même il y a de limites à tout. Comment d’un côté, peuvent-ils maintenir la position de rester coûte que coûte au PQ tout en en critiquant chaque fois plus les dérives droitières grandissantes, et de l’autre se poser de manière hautaine en grands experts de la chose progressiste et indépendantiste au Québec, avec pour toute justification théorique, les restes à peine cachés de la rhétorique marxiste léniniste des années 70 ? Comme s’ils ne devaient pas, eux aussi se donner la peine de revisiter leurs traditions, en tirant leçons de leur propre mode d’intervention et surtout en lisant et interprétant la réalité concrète, autrement qu’avec des raisonnements qui depuis dix ans n’ont —semble-t-il— pas changé d’un iota.

Le jugement est-il trop dur ? Malheureusement pas si sûr ! Peut-être certains s’en rappelleront, c’était en 2004 il y a 9 ans de cela, au cours d’une entrevue effectuée pour la revue À Bâbord [1], Pierre Dubuc défendait déjà la même position de fond qu’aujourd’hui, alors que tant d’eau a coulé sous les ponts (c’était l’époque du PQ de B. Landry, chef de l’opposition officielle), et alors que sa cause « progressiste » au sein du PQ, loin d’avoir avancé, a plutôt dramatiquement reculé : « Nos objectifs en allant au PQ, c’est de les amener à prendre des décisions différentes (…) Ce n’est pas entrer dans le PQ pour entrer dans le PQ. C’est se donner des poignées pour être en mesure de changer les choses (…) Si Pierre Vallières a déjà proposé ce genre d’approche, il ne l’a jamais mené à terme (..) Nous, on propose autre chose : un courant organisé ».

Quelles leçons en tirer ?

Vous avez bien lu, c’était en 2004 ! Alors, depuis la perspective qui est aujourd’hui la nôtre, —celle de 2013— pourquoi ne pas tirer quelques leçons quant à cette stratégie d’intervention au sein du PQ ainsi que sur l’analyse qui la sous-tend ?

A-t-elle fait naître et croître un courant progressiste et influent au sein du PQ ?

Il faut bien reconnaître que non, à tel point d’ailleurs que le SPQ libre a même été forcé de se dissoudre comme club politique en 2010, banni sévèrement par Pauline Marois, elle-même.

A-t-elle été capable de radicaliser les traditionnelles positions du PQ, tant au niveau national que social ?

Une fois encore, il faut bien reconnaître que non, et particulièrement depuis l’arrivée en scène de Pauline Marois en 2007 [2] qui non seulement s’est pliée à la plupart des diktats néolibéraux, mais encore a reculé sur la question du référendum et de l’accession à la souveraineté.

A-t-elle enfin permis d’éviter la division du vote souverainiste ou tout au moins d’en réduire la portée ?

Pas un seul instant. Tout au contraire, en 2004 Pierre Dubuc avait même jugé, au regard des 18% qu’Amir Khadir avait obtenus en 2002 au nom de l’UFP, dans Mercier, « qu’il n’y a pas eu de saut qualitatif » en termes d’émergence de courants souverainistes alternatifs. Dirait-il aujourd’hui la même chose, à voir aller les 2 députés de QS, leurs 10% d’appui régulier dans les sondages, auxquels il faut rajouter les 5% d’Option nationale ? À relire le texte qu’il vient de signer, on aurait bien pourtant l’impression que oui.

Caution de gauche du PQ ?

Ce qui fait qu’on est obligé d’en arriver à la conclusion que plutôt que d’aider au développement d’une gauche indépendantiste et progressiste chaque fois plus influente, le courant de Pierre Dubuc et Marc Laviolette a servi « dans les faits » de caution de gauche au PQ, un parti qui depuis 10 ans n’a cessé de se « néo-libéraliser » et d’émousser son tranchant souverainiste, en somme de perdre son âme des années 70. De quoi semer d’autant la confusion dans les rangs des souverainistes, en bloquant —ou pour le moins en freinant— les possibilités d’une recomposition plus rapide ou d’une renaissance plus vive d’un mouvement indépendantiste fort au Québec.

Sans doute ne faut-il pas exagérer indûment l’influence d’un tel courant. Mais justement dans la période qui est la nôtre –une période de recomposition et de transition— toutes les forces peuvent avoir leur importance, tant reste incertaine la lutte entre ceux et celles qui aident à accoucher de l’avenir et d’autres qui à l’inverse freinent des 4 fers et désorientés, s’agrippent désespérément au passé. Particulièrement au sein de la mouvance souverainiste et dans certains secteurs du mouvement syndical institutionnalisé où nombreux sont ceux qui restent nostalgiquement attachés à la période des années 60/70, âge d’or de l’affirmation nationale.

En un sens, le courant de l’ex SPQ libre pourrait bien représenter cette antidote à la mauvaise conscience d’un certain « establisment syndical » qui ne parvient toujours pas à rompre avec le Parti québécois, ni à se distancier de ses politiques actuelles si peu au service des salariés ordinaires.

Or c’est qui reste difficilement compréhensible : que des militants expérimentés et aguerris (Pierre Dubuc n’a-t-il pas été membre du RAP [3] et Marc Laviolette président de la CSN) se prêtent à de tels jeux. Comme s’ils ne voulaient pas voir que les temps avaient bien changé, et que, s’il faut comme jamais prendre en compte quand on est de gauche la question de l’indépendance du Québec, il reste aussi à savoir la penser autrement que dans les termes des années 60/70. Ne serait-ce que pour tenir compte des échecs des référendums de 1980 et de 1995 ainsi que des nouvelles données nées de la mondialisation néolibérale.

Les vieux débats d’antan

Et l’on aura beau chercher appui –comme nos deux compères cherchent à le faire— dans la rhétorique de gauche du passé, cela ne sera pas pour autant plus convaincant, loin de là ! Certes on peut bien, pour tenter de saper l’argumentation d’Amir Khadir —lui qui met en évidence comment le milieu des affaires québécois se serait aujourd’hui largement fédéralisé— revenir aux vieux débats caricaturaux d’antan et aux brutaux changements de lignes qui avaient à la fin des années 20 et début des années 30 tant affaibli l’action de 3ième internationale déjà largement stalinisée. Et on peut le faire en cherchant à opposer la « mauvaise » stratégie gauchiste et sectaire de « classe contre classe » (à partir de 1928) à celle apparemment plus prometteuse des fronts populaires et des alliances avec la bourgeoisie (à partir de 1934/36). Sauf que ces lointains référents historiques n’ont strictement rien à voir avec la réalité d’aujourd’hui. À moins de nager en pleine science fiction et d’imaginer Françoise David ou Amir Khadir comme 2 dangereux gauchistes sectaires auxquels on opposerait le bon sens politique et la sagesse conciliatrice de Pierre Dubuc et Marc Laviolette. Presque le monde à l’envers [4] !

Il faut dire que le texte de nos 2 compères ne fait pas vraiment dans la dentelle, tant on y retrouve –plus souvent qu’autrement— arguties biscornues et raccourcis de mauvaise foi [5]. Et c’est infiniment dommage dans la mesure où l’on aurait besoin aujourd’hui comme jamais d’un débat en profondeur, large et ouvert, au sein du mouvements souverainiste et des forces de gauche, sur les stratégies pouvant nous conduire à une authentique indépendance et souveraineté populaire alors que par ailleurs on se heurte à une hégémonie néolibérale grandissante. Mais, au-delà de tous ces anathèmes, on ne nous renvoie finalement dans ce texte qu’à ce seul argument de fond : "le Parti québécois, fort de ses 90 000 membres, demeure le seul parti de masse au Québec et constitue toujours le vaisseau amiral de la coalition souverainistes ».

Est-ce sur la base de données quantitatives et organisationnelles dénuées de toute mise en contexte socio-politique et de toute perspective historique, qu’on peut définir une stratégie de transformation sociale et politique sur le long terme ?

On serait tenté de répondre par la négative, à moins d’imaginer, comme ils nous appellent à le faire avec la citation du très machiavélique cardinal de Richelieu qu’ils ont mis en exergue de leur texte (La politique est l’art de rendre possible ce qui est nécessaire), que pour eux la politique se réduit à n’être qu’une affaire d’État.

N’est-ce pas précisément ce qu’il faut aujourd’hui oser penser différemment ?


Pierre Mouterde

sociologue et essayiste

Dernier ouvrage (avec Patrick Guillaudat) : Hugo Chavez et la révolution bolivarienne, Promesses et défis d’un processus de transformation sociale, Montréal, Éditions M, 2012. Voir son site : http://www.lestempspresents.com/Les...


[1Voir À Bâbord n. 5, été 2004

[2Pour la petite histoire, il faut savoir que Pierre Dubuc avait donné –lors du duel André Boisclair/Pauline Marois pour succéder à Bernard Landry en 2005 à la direction du parti— son vote à cette dernière.

[3Pierre Dubuc a aussi été au début des années 80, membre de l’Union bolchévique, groupe indépendantiste maoïste. Quant à Marc Laviolette, il a été un militant ouvrier du Parti Communiste Ouvrier.

[4Bien sûr, on peut toujours tenter de mener des comparaisons historiques éclairantes, mais il faudrait pour cela pouvoir comparer ce qui est comparable. Par exemple c’est une chose quand on est de gauche d’être favorable à des « fronts » sur le modèle par exemple des fronts populaires des années 30 en Europe, c’en une toute autre de prôner l’adhésion à un parti nationaliste comme le PQ qui, rappelons-le quand même, n’a jamais voulu se définir officiellement comme social-démocrate et n’a pu se caractériser comme ayant « un préjugé favorable aux travailleurs » que pendant une très courte période au début des années 70.

[5Voir entre autres, la comparaison boiteuse —tant les contextes historique sont différents— entre le démantèlement de l’Union soviétique à la fin des années 90 et celui appréhendé du PQ, en les jaugeant à travers les réactions d’espoirs qu’auraient à l’époque exprimées des « sectes trotskistes », elles qui à l’instar de Qs –doit-on en conclure (?)— espéraient en bénéficier alors qu’il n’en fut rien.
Voir aussi l’appréciation taxée « d’euphorique » d’Amir Khadir concernant la conjoncture nationale et internationale telle que dépeinte dans son texte, lui qui selon eux se serait "extasié", devant les vertus du printemps arabe, sans que le texte ne rappelle jamais combien le député de Mercier s’est battu pour que la lutte étudiante puisse se traduire aussi en termes de gains politiques, précisément à l’encontre de toutes les doubles langages et récupérations péquistes.
Voir aussi leurs grossiers amalgames et raccourcis subséquents faits entre des altermondialistes qui flirteraient avec la mouvance islamiste (lesquels, où, quand, comment ?) et la position de QS défendant le « voile islamique, tout en affirmant, bien entendu, vouloir lutter contre le patriarcat !!! » (sic).

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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