Édition du 18 septembre 2018

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États-Unis

America First, les origines ségrégationnistes, racistes et suprémacistes d’un slogan

Derrière les vociférations et les slogans de Donald Trump se cache une idéologie aussi dangereuse que nauséabonde. Inculte, certes, mais le 45ème président des Etats-Unis s’appuie surtout sur un vocabulaire raciste et suprémaciste.

Tiré du blogue de l’auteur.

Lorsque Donald Trump a annoncé sa candidature à l’élection présidentielle américaine, voilà bientôt deux ans et demi, il avait commencé son discours (un bien grand mot pour ce qui le concerne) en déclarant Sadly the American dream is dead. Cette phrase, inattendue de la part d’un candidat dont on attend généralement qu’il glorifie la nation qu’il entend représenter, s’est fondue dans le magma des si fréquentes éructations trumpiennes et est presque passée inaperçue. N’importe quel autre candidat aurait-il fait cette déclaration que la nation entière lui aurait reproché son manquement à l’unité nationale, mais pas à lui, apparemment l’opinion publique était donc prête au pire.

En effet cette assertion laconique était donc prémonitoire, puisque Trump est désormais l’incarnation et l’initiateur du cauchemar américain. Puis, une fois élu, le même Trump s’est jeté à bras raccourcis sur le slogan America First. Or, si l’on effectue un bref retour en arrière dans l’histoire des Etats-Unis, on s’aperçoit que les origines du catchword en question sont plus que douteuses pour ne pas dire franchement nauséabondes.

America First est étroitement lié au populisme et à la démagogie la plus sombre. Le premier à avoir fait mention de ce rappel nationaliste fut Andrew Jackson, président de 1829 à 1837, et surtout propriétaire de plantations dans le Tennessee (dont il fut le représentant et le sénateur) et esclavagiste. Lors de la campagne pour son deuxième mandat en 1833, sentant sans doute le vent de l’abolitionnisme monter lentement, il lança ce slogan inepte et profondément clivant, lors d’un discours électoral. Mais il faut attendre 1884 pour voir ce même mot d’ordre écrit et imprimé, d’abord par la presse californienne, puis par le prestigieux New York Times. Il s’agissait à l’époque de soutenir la jeune nation dans une guerre des traités commerciaux (déjà !…) contre les Britanniques. Le parti républicain avait adopté le slogan America First, en y ajoutant the rest of the world afterward (le reste du monde après), ce qui devint la référence de base de ce même parti en 1894.

Puis cette petite phrase fut brièvement adoptée par l’industrie naissante du tourisme (See America First) qui ne laissait aucune place à l’ambiguïté quant à la considération due au reste de la planète, jusqu’à la campagne présidentielle de 1915 où elle fut remise au goût du jour par le président en exercice Woodrow Wilson, qui se fit ré-élire en promettant la non-intervention des troupes américaines dans la première guerre mondiale (avec des promesses censées être inoxydables telles que America First, the basis of neutrality is sympathy for mankind — la base de la neutralité c’est la compassion pour le genre humain —), et qui, une fois ré-élu envoya les soldats américains en France en 1917. Mais le mal sémantique et politique était fait, puisque le slogan se répandit pour être banalisé dans l’Amérique profonde des années 1920, à des fins eugénistes.

America First fut alors repris et largement exploité par les nationalistes blancs pour être adossé à 100% American et au sinistre not one drop of Negro blood (pas une seule goutte de sang noir). Cette tendance inspira une vive réaction au célèbre romancier américain, Upton Sinclair, à travers un roman satirique intitulé 100% : The Story of a Patriot. Avec America First plusieurs vocables surgirent dans le langage des extrémistes, Nordic, Aryan, Caucasian, mots qui avaient été banalisés dans l’ouvrage des deux suprémacistes blancs, Lothrop Stoddard et Madison Grant,The Passing of the Great Race : or The Racial Basis of European History (1916). De fait, lorsque le Ku Klux Klan organisa une manifestation, en 1922, dans les rues d’Alexandria en Louisiane, les nombreux calicots du mouvement raciste affichaient en toutes lettres 100% American, America First.

C’est à cette époque que la montée du fascisme naquit en Europe — et que le nom d’Hitler fut mentionné pour la première fois dans la presse écrite américaine — et qu’en France et en Italie apparurent des abominables mots d’ordre du même tonneau, « La France aux Français » et « L’Italie aux Italiens ». En 1927 la gangrène du KKK s’était répandue dans tous les états américains, et nombreuses et régulières furent les street parades pendant lesquelles America First et 100% American avaient droit de cité et attiraient la foule. Pour mémoire Fred Trump, le père de l’actuel président, fut arrêté en 1927 pour avoir participé à une de ces manifestations racistes et suprémacistes. Les témoignages historiques divergent singulièrement, pour les uns il était clairement membre du KKK, pour d’autres il était là pour protester contre les agissements du KKK…

En 1940 se créa même une organisation, America First Committee, dont le héros de l’Amérique, et cependant sympathisant nazi, Charles Lindbergh, devint le porte-parole. Le credo de ce mouvement était bien évidemment la non-intervention dans la seconde guerre mondiale. L’histoire, comme chacun sait, a clairement désavoué cette frange de la société américaine, mais elle n’a pas disparu et a même repris force et vigueur depuis l’élection du 45ème président des États-Unis. En conclusion l’usage récurrent que Trump fait de ces slogans au passé nauséabond est tout sauf un hasard.

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