Édition du 17 octobre 2017

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Amérique latine

Amérique Latine : mouvements indigènes contre gauche productiviste

Beaucoup de progressistes à travers le monde voient dans le virage à gauche de l’Amérique Latine un modèle viable de « socialisme du 21ème siècle ». Toutefois, cette vague rose soulève de nombreuses questions, notamment en ce qui concerne le respect de droits indigènes tels que l’accès aux ressources et à la terre. En effet, ceux-ci se heurtent souvent aux priorités étatiques du développement économique. À tel point que du Venezuela à la Bolivie en passant par le Chili, des communautés indigènes affirment avoir été trahies par les présidents populistes qu’elles ont pourtant aidés à faire élire.

Tiré de Oikos Blogue.

Ben Dangl, l’auteur de Dancing with Dynamite, explique que les tensions entre mouvements sociaux indigènes et les gouvernements de gauche latino-américains proviennent du choix de ces derniers de faire de l’extraction de ressources naturelles leur principale source de revenus. Il a expliqué à In These Times via email que « pour beaucoup de ces nouveaux gouvernements de gauche, la logique à l’œuvre dans les industries extractives contrôlées par l’État contredit constamment la rhétorique et les droits censés garantir le respect de l’environnement et l’autonomie indigène. Cette contradiction se reproduit dans de nombreux cas à travers la région, depuis l’exploitation minière au Venezuela (sous le Président Chávez), à l’exploitation pétrolière en Équateur (sous le président Rafael Correa). »

La rhétorique grandiloquente du populisme latino-américain échoue souvent à inclure les communautés indigènes, qui ne se sentent pas parties prenantes à un quelconque projet national. Tandis que ces mouvements luttent contre les destructions environnementales et culturelles qui les affectent, ils sont confrontés à un discours vantant le progrès économique – et à une sévère répression.

Une autoroute controversée

Le Parc National et Territoire Indigène Isiboro-Secure (TIPNIS) est une réserve protégée que plus de 10 000 indigènes boliviens considèrent comme leur maison. Ses eaux boueuses et ses paysages à couper le souffle règnent sur une terre qui a vu naître le premier chef d’État indigène d’Amérique du Sud. Mais après être entré en fonction et avoir pris la décision remarquée de reconnaitre les droits de la « Terre mère », Evo Morales a fait un surprenant volte-face en engageant la firme brésilienne OAS pour construire une autoroute de 300 km en plein cœur du TIPNIS. Alors que les mouvements indigènes s’y opposent fermement, le tracé a été approuvé le mois dernier. Son futur reste toutefois incertain.

Carwil Bjork-James, doctorant, étudie les mouvements sociaux boliviens à la City University de New York. Il explique que les mouvements indigènes qui ont porté Evo Morales au pouvoir sont de plus en plus désabusés par les contradictions que le Président incarne dorénavant. Bien que ce dernier ait souvent appelé à plus de consultations avec les mouvements indigènes, il n’a pas hésité à utiliser le pouvoir de l’État pour les réprimer. Durant le processus de consultation, les autorités ont imposé une alternative peu satisfaisante aux résidents indigènes du TIPNIS : ou le projet d’autoroute est mené à bien, ou la zone est déclarée « zone économique intangible ». Si tel était le cas, d’autres activités qui génèrent des revenus pour les habitants – comme l’exploitation forestière durable ou l’écotourisme – seraient interdites, empêchant les habitants d’avoir des revenus complémentaires.

Une scission de plus en plus marquée

En 2011, quand les manifestants indigènes ont battu le pavé en opposition au projet d’autoroute en organisant de lentes processions à travers la région, Bjork-James explique qu’ils ont mis en avant leur « crédibilité morale en tant qu’habitants originels du pays » pour s’attirer la sympathie du public. Mais l’administration Morales n’a pas tardé à contre-attaquer. Selon le doctorant, des membres haut-placés du gouvernement ont accusé les activistes anti-autoroute d’agir sous l’influence de l’agence américaine de développement (USAID). « Il y a eu une scission entre le gouvernement et le mouvement », explique-t-il. « Elle a atteint un point critique autour de la controverse du TIPNIS et les évènements qui ont suivi ».

En 2011, une marche TIPNIS a en effet été sévèrement réprimée. La police a essayé « d’arrêter tous les manifestants, soit des centaines de personnes. Des dirigeants indigènes haut-placés ont été passés à tabac, certains ont même été hospitalisés. D’autres participants membres indigènes du Parlement ont été arrêtés également », explique Bjork-James.

Le Président en personne a réaffirmé les accusations liées à l’USAID à la télévision, tout en clamant que les activistes étaient secrètement d’extrême droite. « Les indigènes qui s’opposent à l’autoroute sont menés en bateau » a ainsi déclaré Morales, ajoutant plus tard qu’ils ne pouvaient pas vraiment être ses frères.

Cet épisode a durablement mis à mal les liens entre le mouvement indigène et le gouvernement. Toutefois, peu après l’incident, Morales a suspendu le projet d’autoroute, d’abord en octobre 2011, puis une seconde fois en avril de cette année. Mais début octobre, Morales a ensuite signé un contrat autorisant le premier tronçon de l’autoroute trans-TIPNIS. Parallèlement, les consultations entre le gouvernement et les communautés indigènes touchent à leur fin. Et bien que la faisabilité du projet dépende en grande partie de l’issue du dialogue avec les communautés, Morales a affirmé que le projet était seulement « en pause », laissant peu de doute quant à la conviction du gouvernement de voir la consultation se terminer en sa faveur.

Bjork-James affirme néanmoins que les mouvements indigènes ont juré de lutter contre l’autoroute « jusqu’à la mort »…

Autre combat au Chili

Au Chili, les indiens Mapuche peuvent revendiquer une longue histoire de luttes qui remonte à la période précolombienne. Le territoire Mapuche, situé au Sud de la rivière Bio-Bio, fut le dernier bout de pays côtier à être intégré à l’État chilien. Il n’est devenu « gouvernable » qu’à la fin des années 1800. Depuis cette époque, les Mapuches sont impliqués dans des luttes pour la terre avec l’État chilien ou les grandes entreprises.

Dans un effort pour récupérer leurs terres face aux administrations présidentielles successives, les Mapuches ont eu recours à des tactiques de plus en plus radicales comme l’occupation de terres ou le sabotage d’équipement d’entreprise.

L’ancienne Présidente chilienne Michelle Bachelet, une politicienne de centre-gauche détenue durant la dictature de Pinochet, a utilisé une loi anti-terroriste datant de cette même dictature pour réprimer les activistes Mapuches. La Loi étend la définition du terrorisme pour inclure les atteintes à la propriété. Elle autorise également que des civils soient jugés par des tribunaux militaires. Et elle permet aux procureurs d’avoir recours à des témoins anonymes.

Dans le contexte Mapuche, une telle Loi peut être utilisée pour condamner des activistes à de lourdes peines, dans le cadre de crimes qui ne sont pas considérés comme du « terrorisme ». Par exemple l’incendie de plantations commerciales situées sur leurs terres ou le simple port d’armes.

Un « camouflage administratif »

Le 8 octobre dernier, l’actuel Président chilien Sebastián Piñera a quant à lui signé un ordre établissant une ère de développement indigène (EDI) dans la ville de Erskine. Celles-ci sont définies comme des « zones territoriales où les agences étatiques focalisent leurs actions sur le développement harmonieux des peuples indigènes et de leurs communautés ». 37 communautés Mapuches ont accepté l’ordre présidentiel, mais 5 refusent encore de participer au nouveau plan. Parmi celles-ci, 9 activistes Mapuches sont actuellement détenus pour meurtre, port illégal d’armes à feux et autres charges que leurs défenseurs considèrent comme imaginaires ou motivées politiquement.

Jorge Huenchullán, porte-parole de la communauté Temucuicui a ainsi expliqué au Upside Down World que le gouvernement essayait de camoufler ce problème administrativement. Pour lui les EDI font « partie de la stratégie de l’administration pour masquer le conflit qui porte sur la pleine récupération des terres demandée par les communautés, tout en cachant les abus policiers et en niant les manifestations qui ont lieu ici dans la communauté Mapuche d’Ercilla. Nous autres Mapuches ne demandons pas l’aumône pour notre peuple, donc nous rejetons l’EDI. Il ne s’applique pas à nous. »

Un potentiel radical

Dangl a expliqué à In These Times qu’il voyait un potentiel radical dans les demandes indigènes. Il a rappelé que les mouvements indigènes andins ont depuis longtemps proposé le « buen vivir » ou le « vivre bien » comme solution à la crise actuelle. « En gros le concept se traduit par un certain respect pour les droits de Mère Nature et une idée du progrès social qui n’est pas basée sur la cupidité, le pillage des ressources naturelles et la pollution de l’environnement. » L’idée est soutenue par les politiques, si ce n’est par les actions, de gouvernements nationaux de pays à forte composante indigène comme l’Équateur et la Bolivie.

« Nous avons ici un cas où une vision, une histoire et la politique de certains mouvements indigènes pourrait avoir un impact sur les débats régionaux et internationaux autour de la façon de dépasser le capitalisme et de se diriger vers un monde plus juste et plus soutenable », conclut Dangl.

Article traduit de l’anglais par Cédric Leterme

Pour lire le texte original, on va sur le site de Metis, correspondances européennes du travail : http://www.metiseurope.eu/amerique-latine-mouvements-indig-nes-contre-gauche-productiviste_fr_70_art_29512.html

Nyki Salinas-Duda

Metis, correspondances européennes du travail

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