Édition du 21 novembre 2017

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Amérique centrale et du sud

Amérique latine : le discours xénophobe gagne du terrain

Le 27 janvier dernier, le président argentin Mauricio Macri a promulgué un « Décret de nécessité et d’urgence » (DNU) visant à modifier la Loi sur les migrations du pays. Les diverses réformes ordonnées par Macri prévoient une procédure accélérée d’expulsion des étrangers ayant commis des délits, et l’annulation du titre de séjour des étrangers qui commettent certaines infractions. Selon le gouvernement argentin, ces mesures constituent une avancée importante pour lutter contre l’insécurité et la criminalité en Argentine.

Tiré du site Equal Time.

« Le système va fonctionner ainsi : une personne ayant des antécédents judiciaires ne pourra pas entrer dans le pays. Et toute personne étrangère qui a commis un délit en Argentine fera l’objet d’une procédure accélérée d’expulsion », explique Patricia Bullrich, la ministre de la Sécurité de la nation. « La concentration d’étrangers auteurs de délits liés au trafic de drogue préoccupe notre pays et c’est sur ce point que nous voulons agir. »

Toutefois, les organisations de défense des droits humains du pays ont fait part de leur inquiétude à l’égard de ce décret – édicté comme mesure exécutive sans débat au Congrès – et des effets qu’il produira sur les communautés d’immigrants en Argentine.

De la « loi modèle » à l’État policier

« La loi dont nous disposions n’était pas parfaite et il y avait certaines choses à revoir, mais c’était un modèle pour la région car c’était une des premières lois à considérer le droit de migrer comme un droit humain », affirme Lucía Galoppo, avocate à Commission argentine de soutien aux réfugiés et aux migrants. « Mais avec ce nouveau décret, l’État en reste plutôt à un État policier, dépourvu de l’esprit de la loi ».

Initialement, la Loi sur les migrations stipulait qu’à partir de l’avis d’expulsion signifié à un migrant, ce dernier avait 30 jours pour présenter sa défense et pour que la mesure puisse être révisée. Suite au décret promulgué par Macri, ce délai est réduit à trois jours.

« Personne ne peut préparer une réelle défense en trois jours. Une défense, par ailleurs, requiert un avocat pour présenter la demande de révision. En trois jours, c’est pratiquement impossible », souligne Galoppo.

De même, bien que la loi initiale comporte des mesures strictes pour des délits tels que le trafic de stupéfiants, la réforme prévoit l’expulsion des migrants sous le coup d’une peine d’emprisonnement, quelle que soit la durée de l’incarcération. Chez certains migrants, cette modification pourrait avoir d’importantes répercussions.

« Tous les migrants peuvent être expulsés pour n’importe quelle infraction. Auparavant, la loi concernait les peines supérieures à trois ans d’emprisonnement, mais aujourd’hui tout type de délit est pris en compte, y compris le vol de trois pommes chez un commerçant, explique Galoppo. Là où un Argentin serait condamné à un mois de prison, sans même aller derrière les barreaux au final, le migrant, lui, serait expulsé ».

Au-delà de l’incidence que cette réforme pourrait avoir sur les migrants qui commettent des délits mineurs, certains migrants craignent surtout la stigmatisation qu’engendre le décret à l’égard de certaines communautés.

« C’est pour les criminels, pas pour les gens comme nous qui travaillons », déplore Grover Flores, qui a quitté la Bolivie pour venir en Argentine il y a plus d’une dizaine d’années. « Ce qui est vraiment alarmant, c’est que le gouvernement considère qu’il n’y a que les Boliviens et les Paraguayens qui commettent des crimes. Il y a des gens qui croient que, parce que je suis bolivien, je suis impliqué dans le trafic de drogue ».

Dans un communiqué (https://amnistia.org.ar/mas-de-130-organizaciones-pedimos-reunion-urgente-con-marcos-pena-por-anuncio-de-modificacion-de-ley-de-migraciones/) signé par plus de 150 organisations, les associations d’immigrants et de défense des droits humains ont fait part de leur préoccupation : « les propositions de réforme présentées actuellement nous inquiètent parce qu’elles assimilent la migration au délit, ce qui pose un faux problème, car cela ne fait que déplacer le débat réel sur la manière d’aborder les problèmes de sécurité et de violence dans une société mondialisée ».

« Des citoyens paraguayens viennent ici et ils finissent par tuer pour garder le contrôle de la drogue ; ce n’est pas tant le cas des Boliviens », a annoncé la ministre Bullrich en défendant le décret. « En outre, de nombreux citoyens paraguayens, boliviens et péruviens travaillent comme chauffeurs et passeurs ; ils sont le maillon d’une chaîne, en ce qui concerne le trafic de stupéfiants. Nous devons travailler sur cette question ».

Bullrich n’est pas la seule à tenir ce genre de propos. Plusieurs jours après l’annonce du décret, Alfredo Olmedo, législateur de la province septentrionale de Salta, a précisé que le gouvernement devrait ordonner de construire un mur à la frontière avec la Bolivie.

« Je connais cette frontière, et je pense qu’il faut construire un mur », a dit Olmedo lors d’une interview télévisée. « Si un délinquant arrive de Colombie du Paraguay, ou d’où que ce soit, il devra rentrer chez lui, parce que nous n’avons pas, en plus, à le garder dans nos prisons ».

Les défenseurs des migrants se soucient surtout de voir cette logique s’étendre à la population.

« Le décret instaure dans l’opinion publique un sentiment de gêne et d’angoisse à l’égard de la migration non désirée en Argentine, une migration des pays limitrophes qui n’a pas été bien intégrée, historiquement parlant », indique Wanda Perozzo, de l’Association des femmes unies, migrantes et réfugiées en Argentine. « Il y a un contexte de stigmatisation, qui s’appuie sur des histoires de criminalisation de la migration ».

Selon une enquête (http://poliarquia.com/encuesta-nacional-sobre-politica-migratoria/) menée par le cabinet de consultants Poliarquía, 88 % de la population approuvent l’aspect de la réforme portant sur la « procédure accélérée » d’expulsion des étrangers, tandis que 83 % sont d’accord pour interdire l’entrée en Argentine aux étrangers qui ont commis des infractions pénales.

Les migrants représentent 4,8 % de la population en Argentine. D’après un rapport du ministère argentin de la Justice, 94 % de la population incarcérée sont de nationalité argentine, alors que seulement 5 % sont originaires des pays limitrophes. Au total, 1426 étrangers sont en prison pour des délits en lien avec les stupéfiants, soit 0,06 % de la population étrangère en Argentine.

« Effet Trump » : une tendance régionale ?

Bien que le Chili n’ait pas pris de mesures concrètes comme en Argentine, le discours xénophobe qui y est tenu n’a rien à envier à celui de son voisin. Le 15 janvier dernier, des centaines de personnes ont défilé dans les rues de Santiago du Chili pour demander le respect des droits des migrants et protester contre diverses propositions formulées dans le domaine politique, qui associent la migration à une augmentation de la délinquance et d’autres problèmes sociaux.

Une de ces propositions a été présentée par Sebastián Piñera, ex-président du Chili et candidat aux élections présidentielles qui auront lieu cette année.

« Il faut que les Chiliens comprennent qu’il est très naïf et tout à fait stupide d’appliquer une politique de migration qui finit par laisser entrer des maux tels que la délinquance, le trafic de drogue et le crime organisé », a déclaré Piñera.

Manuel José Ossandon, sénateur et également candidat aux élections présidentielles, a exprimé des idées du même ordre : « Il faut avoir une politique très dure contre les délinquants qui viennent dans notre pays. Il faut les expulser immédiatement ».

Une enquête réalisée par le centre de recherche Cadem révèle que 75 % des Chiliens pensent que le gouvernement devrait adopter des politiques migratoires plus strictes, alors que 45 % estiment que la migration est un point négatif pour le pays.

« Ce n’est pas que les gens aient changé d’avis. Il y a toujours eu des attitudes hostiles aux immigrants dans différents domaines. Mais depuis les élections américaines, le caractère concret du raisonnement de Trump leur a donné des ailes, et ils pensent que le même raisonnement fonctionnerait ici », signale Rodolfo Noriega, le président de l’organisation de coordination nationale des immigrants au Chili.

En Argentine, Perozzo partage cette opinion : « Je crois que la réforme migratoire argentine s’inscrit dans une reconfiguration qui s’opère à l’échelle mondiale, une reconfiguration politique et économique dans laquelle les discours nationalistes et chauvins reviennent en force et empêchent les sociétés de devenir plus démocratiques ».

Malgré ces tendances, les défenseurs des droits des migrants demeurent optimistes.

« Le mouvement des humains est une chose que le monde entier doit reconnaître, il s’agit d’un mouvement que pas même la Méditerranée ne peut retenir, ajoute Noriega. La communauté d’immigrants que nous formons doit apprendre à rechercher des alliés dans les différents pays et tirer parti de ces alliances. C’est ainsi que nous réussirons à vaincre les sentiments xénophobes ».

Cet article fut traduit de l’espagnol. L’auteure est journaliste latino-américaine et couvre les questions se rapportant aux droits humains particulièrement en Argentine. Elle détient une maitrise en politique économique.

Lucia He

Journaliste en Argentine

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