Édition du 12 décembre 2017

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Afrique

Apartheid Guns and Money : A Tale of Profit : l'histoire des liens financiers de l'apartheid

Un gros volume de 600 pages, résultat de l’examen de 40 000 documents d’archives déclassifiés en Afrique du Sud et six autres pays, vient mettre à mal beaucoup d’idées reçues. Tous les pays occidentaux, et d’autres, ont soutenu le régime d’apartheid par des transactions secrètes violant les sanctions globales et obligatoires des Nations unies. Ces liens anciens alimentent corruption et transaction.

Tiré du blogue de l’auteure.

Le livre écrit par Hennie van Vuuren rassemble des informations contenues dans les archives aujourd’hui accessibles, les recherches universitaires, les documents, les livres et articles de journaux concernant les liens entretenus par les pays, les banques, les marchands d’armes, de pétrole, pendant des années avec les dirigeants sud-africains du régime d’apartheid. Des acteurs ont bien voulu répondre à des entretiens, la plupart du temps pour justifier leurs actions passées et sans jamais exprimer le moindre remords. Mais le lecteur ne saura pas tout, car les services secrets sud-africains (National Intelligence Agency) ont pris soin de détruire 44 tonnes de documents. Certains mystères resteront des mystères, à moins que des langues ne se délient avant de se taire définitivement.

Le livre se compose de 13 chapitres, augmentés d’abondantes notes et annexes. Cinq chapitres sont consacrés aux cinq « grands » du Conseil de Sécurité de l’Onu : France, Union soviétique, Etats-Unis d’Amérique, Royaume uni et République populaire de Chine. Trois chapitres traitent du secret qui entourait toute activité de l’état sud-africain, du Broederbond, cette société secrète qui liait par serment les dirigeants afrikaners, à l’économie cachée et aux relations internationales dissimulées ; deux chapitres concernent le rôle fondamental des banques suisses, belges et luxembourgeoises, qui ont financé la machine de guerre de l’apartheid ; un chapitre met à jour le rôle des intermédiaires et faussaires, un autre celui des états parias : l’Argentine, le Chili de Pinochet, Taïwan et Israël, un acteur essentiel pour la maitrise de la technologie nucléaire.

Le dernier chapitre montre combien ces liens criminels pèsent toujours sur la vie politique de la nouvelle démocratie sud-africaine. Les mêmes hommes de l’ombre, les mêmes entreprises se retrouvent aujourd’hui à jouer le même jeu trouble et dangereux que par le passé au seul nom du profit. « Ce réseau de politiciens, de marchands d’armes, de services secrets et d’intermédiaires qui opéraient de connivence s’est reconstitué après 1994. Avec le temps, il a changé, mais son modus operandi demeure le même », écrit Hennie van Vuuren, qui voudrait que son pays en finisse avec sa politique du secret, et milite pour le droit à savoir des citoyens avec l’association Open Secrets, dont il est le directeur.

Le chapitre 6 est consacré à la France. Il est résumé par un schéma explicite intitulé The Paris Arms Bazaar, The French Connection , sur fond de carte de Paris, indiquant des points stratégiques : le Quai d’Orsay, l’Hôtel Matignon, le Palais de l’Elysée, les services secrets français DGSE ou la Piscine, le siège de Thomson CSF à la Défense, pour l’Etat français ; l’Ambassade d’Afrique du Sud et le bureau de l’ANC. Entre ces protagonistes erre le fantôme de Dulcie September.

Le chapitre France commence par ces mots « Dulcie September n’a pas été assassinée, elle a été effacée ». Par un tueur à gages, le 29 mars 1988, alors qu’elle allait ouvrir la porte de son bureau parisien, situé au 28 rue des Petites Ecuries. Mais tuée par qui et sur l’ordre de qui ? Peu documents sur Dulcie, ses archives personnelles ont été vite triées par son successeur, Solly Smith, agent double au service de l’apartheid ; celles que l’on trouve à Fort Hare montrent que Dulcie avait eu vent des trafics illicites d’armes entre la France et le régime d’apartheid et menaçait de faire du bruit, elle avait d’ailleurs dit dans un de ses discours : « pour les ventes d’armes au régime de Pretoria, la France est le second plus important collaborateur, après Israël… Cette collaboration militaire et nucléaire est une menace pour la paix sur le continent africain »[1].

Pour les anciens militants anti-apartheid, ce n’est pas vraiment un scoop, mais ce qui est intéressant dans ce chapitre est de découvrir comment fonctionnait cette « ruche sur la Seine » réunissant l’Etat français, les usines d’armement et les marchands d’armes pour contourner l’embargo des Nations Unies sur les armes et le pétrole. La « ruche », à quelques mètres du ministère des affaires étrangères français, c’était l’ambassade d’Afrique du Sud, qui a abrité dans ses sous-sols, de 1970 à 1990, une vingtaine de responsables d’Armscor, l’entreprise publique d’armement de l’Afrique du Sud, chargée de l’achat et de la vente d’armes. De ce quartier général parisien, Armscor pouvait tranquillement acheter avions, hélicoptères et autres missiles dont l’Afrique du Sud avait besoin, auprès de Dassault, Thomson CSF, Matra, Turbomeca, Alstom, etc. La technologie nucléaire était fournie par Framatome. C’est aussi de Paris que les transactions se faisaient avec d’autres pays et des marchands d’armes connus. Tous les Présidents français, Giscard d’Estaing, Miterrand et Chirac, ont juré respecter scrupuleusement les directives onusiennes, mais sans tenir leurs actes en conformité avec leurs engagements. La Direction générale de l’armement (DGA) a même proposé, en 1977, à Armscor, d’acquérir du matériel français via des pays intermédiaires comme l’Argentine ou le Brésil, pour plus de discrétion…

Rien n’a vraiment changé en 1981, avec le début de la présidence socialiste, à part le discours. Des documents déclassifiés de l’armée sud africaine (SADF) apportent la preuve que le Salon aérien de Paris était la plate-forme idéale pour que l’Afrique du Sud se procure les armes et pièces détachées dont elle avait besoin. Des contrats ont été signés en 1985 avec Ofema, Snecma et Aerospatiale, et l’Afrique du Sud a pu acquérir des Super Puma S2, destinés à la guerre en Angola. Une fois reconverti en hélicoptères de « fabrication sud-africaine » sous le nom d’Oryx, quatre des ces engins ont été utilisés pour déployer le nouveau drapeau sud-africain au moment où Nelson Mandela devenait le nouveau président d’Afrique du Sud[2]. Comme le disait le général de Gaulle, « la France n’a pas d’amis, elle n’a que des intérêts », et la vie de Dulcie September ne pesait pas lourd dans cette grosse pelote de liens douteux entre politiciens, entreprises d’armements et intermédiaires véreux.

Le grand intérêt de ce livre est de démonter les mythes les plus fréquents et les plus tenaces concernant les relations avec l’Afrique du Sud et les rapports du monde avec le système d’apartheid. Non, la corruption n’est pas un phénomène racial. Non, la liberté ne signifie pas automatiquement que l’on rompt avec un passé douteux. Non, l’Afrique du Sud de l’apartheid n’était pas un Etat isolé, elle avait beaucoup d’amis et de soutien. Non, le système d’apartheid ne pouvait pas survivre isolé. Oui, commercer avec l’apartheid rapportait gros. Non, la défaite de l’apartheid n’était pas inéluctable. Le livre n’enlève rien à ceux qui se sont battus avec courage contre ce régime inhumain, il lève le voile sur un passé que beaucoup voudraient ne plus voir évoquer.

Ce passé de coups tordus, de mensonges et corruption, où tous les coups étaient permis pour se débarrasser des gêneurs, pèse très lourd aujourd’hui du haut en bas de l’Etat sud-africain. La corruption du passé s’est tranquillement recyclée avec le nouveau pouvoir. Dans le scandale de l’achat d’armes par le gouvernement sud–africain à la fin des années 1990, on retrouve les mêmes corrupteurs, les mêmes noms reviennent, les mêmes combines sont utilisées, y compris l’emploi de tueurs à gages pour faire place nette à ceux qui n’ont plus guère qu’une idée en tête : s’enrichir par tous les moyens, le plus vite possible.

Apartheid, Guns and Money n’est pas le seul livre qui mette à jour ce passé de crimes et de sang. Spy, Uncovering Craig Williamson, où l’espion au service de l’apartheid se confie à Jonathan Ancer et Hitmen for Hire, une étude glaçante du monde du crime organisé, des gangs et des tueurs à gages de Mark Shaw, Directeur de Global Initiative against Transnational Organised Crime et professeur à l’université du Cap, montrent à quel point la période de transition entre un régime totalitaire où la loi du plus fort règne sans merci et un état démocratique à construire est fragile.

Apartheid, Guns and Money, A tale of profit Hennie van Vuuren ; Jacana Media 2017

Spy, Uncovering Graig Williamson Jonathan Ancer ; Jacana Media 2017

Hitmen for Hire, Exposing South Africa’s underworld ; Jonathan Ball Publishers 2017


Notes

[1] Page 211

[2] page 235

Jacqueline Derens

Collaboratrice au site de Mediapart (France).

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