Édition du 5 décembre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Économie

Approche des effets globaux des politiques du couple FMI/BM Conséquences sociales des PAS

tiré de : [CADTM-INFO] BULLETIN ÉLECTRONIQUE - Lundi 24 avril 2017

Réflexion 20 ans plus tard

Les extraits du document de l’OCDE et mes commentaires ont été publiés en 1998 dans le chapitre 12 du livre La Bourse ou la Vie. La Finance contre les peuples qui par la suite a été traduit dans 7 langues (anglais, allemand, arabe, espagnol, néerlandais, portugais et en turc). En le republiant en 2017, je n’ai réalisé aucun changement. J’ajoute sans y apporter la moindre modification la suite du chapitre 12. La politique qui y est dénoncée s’est étendue depuis les années 2010 à l’Europe occidentale avec une brutalité phénoménale, en particulier en Grèce.

1. Au niveau de l’enseignement

Les établissements d’éducation se dégradent, certains ferment leurs portes et des enseignants sont licenciés faute de fonds ou sont payés avec des mois de retard. Ce manque de fonds opérationnels est compensé par l’exigence de frais d’inscription, droits levés sur les associations de parents, communautés locales... Ce processus, toutefois, implique la privatisation partielle des services sociaux essentiels et l’exclusion de facto de larges secteurs de la population (particulièrement dans les régions rurales).

Les conditions explicites des prêts d’ajustement du secteur social de la Banque mondiale sont le gel du nombre de diplômés dans les écoles de formation d’enseignants et l’augmentation du nombre d’élèves par enseignant. On réduit le budget de l’enseignement. Les enfants ne passent plus qu’une demi-journée à l’école. On crée ainsi les “ classes à double flux ” : chaque enseignant doit s’occuper de deux classes, une le matin, une autre l’après-midi (N’Diaye, 1995). Il fait donc maintenant le travail de deux enseignants. Les économies réalisées par les licenciements sont orientées vers les créditeurs officiels.

Ces initiatives visant à “ l’efficacité des coûts ”, toutefois, sont considérées comme insuffisantes : en Afrique subsaharienne, certains bailleurs de fonds ont récemment proposé une formule qui consiste à éliminer le salaire de l’enseignant en lui accordant un petit prêt pour lui permettre de construire sa propre “ école privée ”.

En conformité avec ce plan, le ministère de l’Éducation reste cependant responsable du niveau de “ qualité ” de l’enseignement.

En Afrique, les taux d’inscription dans les écoles primaires avaient fait un bond en avant entre 1965 et 1980 et étaient passés de 41% à 79% mais en 1988, ils étaient retombés à 67% (PNUD , 1992, p. 43).

En Zambie, entre 1990 et 1993, le gouvernement a dépensé 37 millions de dollars pour l’enseignement primaire tandis qu’il remboursait 1,3 milliard de dollars en service de la dette

. Autrement dit, pour un dollar investi dans le primaire, le gouvernement en envoie trente-cinq à l’extérieur pour rembourser la dette. En 1995, le gouvernement dépensait six fois moins pour l’éducation primaire par habitant que dix ans auparavant. En fait, 80% des coûts de l’école primaire étaient pris en charge par les familles elles-mêmes.

2. Au niveau de la santé

Les institutions internationales prétendent que les subsides d’État à la santé créent d’indésirables “ distorsions du marché ” qui “ profitent aux riches ”. En outre, pour des raisons de plus grande “ équité ” et de plus grande “ efficacité ”, elles estiment que l’usager des soins de santé primaire doit payer des droits d’utilisation même s’il fait partie d’une communauté rurale pauvre.

La Banque mondiale estime par ailleurs qu’une dépense de huit dollars par personne et par an est amplement suffisante pour satisfaire aux normes acceptables des services cliniques.

C’est l’effondrement général des soins curatifs et préventifs : l’équipement médical fait défaut, les conditions de travail sont désastreuses, le personnel est mal (ou pas) payé. Les établissements publics de santé en Afrique subsaharienne, dans certains pays d’Amérique latine et d’Asie, sont en fait devenus des foyers de maladie et d’infection. En effet, le manque d’allocations et de fonds pour les équipements médicaux (incluant les seringues et les pansements) autant que les augmentations de prix (recommandées par la Banque mondiale) de l’électricité, de l’eau et des carburants (nécessaires pour la stérilisation par exemple) augmentent la probabilité d’infections (y compris du sida).

Il résulte de ces mesures drastiques d’austérité une polarisation sociale accrue dans le système de délivrance des soins, une réduction de la politique sanitaire et une augmentation du pourcentage déjà très élevé de la population sans accès à la santé, une résurgence de maladies contagieuses qui avaient parfois été éradiquées (cette résurgence est également due à la diminution des dépenses publiques en termes de prévention : système des égouts, distribution d’eau potable, programmes de vaccination...).

Le taux de mortalité infantile (TMI) est un indicateur très sensible du bien-être d’une nation. L’application des plans d’ajustement structurel aux pays africains a complètement inversé les gains péniblement obtenus par ces pays en quinze ans. Le TMI, qui avait commencé à décroître dans de nombreux pays africains, s’est accru d’un facteur 4, une augmentation atteignant 54% entre 1980 et 1985, dans sept pays africains. L’exemple le plus frappant est celui du Mali où le TMI avait baissé de 23% de 1960 à 1980 et a augmenté de 26,5% de 1980 à 1985. Les chiffres du taux de mortalité infantile de Madagascar ne sont pas communiqués pour l’année 1965 mais le TMI est de 71 en 1980 et de 109 en 1985, soit une augmentation pour la période 1980-1985 de 53%.

L’alimentation et la sécurité alimentaire sont deux facteurs déterminants pour la santé. Une étude réalisée par l’Unicef dans dix pays sur les effets de l’ajustement sur la santé, a conclu que l’état nutritionnel des enfants avait chuté dans huit des pays étudiés. Entre 1980 et 1984, en pleine application des PAS en Zambie, les décès par carence alimentaire ont augmenté de 2 à 6% parmi les enfants âgés de 0 à 11 mois et de 38 à 62% pour les enfants de 1 à 14 ans.

Toujours en Zambie, en 1995, le gouvernement dépensait 30% de moins en budget de la santé que dix ans auparavant. Conséquence : la mortalité infantile a augmenté de 20% en dix ans.

Le FMI et la Banque mondiale prônent la prise en charge des soins de santé par tous les utilisateurs : au Mozambique, le nombre de consultations à l’hôpital de Maputo a chuté de 24% entre 1986 et 1987. En Malaisie, 40% de la population n’ont pas accès aux soins de santé privés (K. Balasubramaniam, Third World Resurgence, avril 96).

Au niveau de la santé maternelle, les chiffres d’utilisation de la maternité pour les accouchements au Nigeria indiquent une chute de 6 535 en 1983 (début d’application du PAS), à 4 377 en 1985 puis à 2 991 en 1988 (Bruno Dujardin, Institut de Médecine Tropicale d’Anvers).

L’extension de la pandémie du sida, la recrudescence de la malaria et de la tuberculose sont à mettre directement en relation avec les politiques d’ajustement structurel. C’est un comble que la Banque mondiale se soit vu confier la gestion financière du Fonds global pour la santé, créé par l’ONU en mai 2001 et fortement médiatisé à l’occasion du sommet du G7 tenu à Gênes en juillet 2001. Ce Fonds global pour la santé a pour tâche de contribuer de manière prioritaire à la lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose.

Coûts sociaux présentés comme des effets latéraux

Au niveau macro-économique, ces mesures concernant la santé et l’éducation conduisent à une dégradation des conditions de vie des populations des pays endettés.

Le Rapport du PNUD 1992, indique que “ du fait de la crise économique des années 80 et des programmes d’ajustement structurel adoptés en conséquence, les dépenses sociales d’un grand nombre de pays lourdement endettés ont été fortement réduites, ce qui a eu une incidence directe sur la vie des populations, la mortalité infantile, la scolarisation et la nutrition ” (PNUD, 1992, p. 74).

Selon l’idéologie du FMI et de la Banque mondiale, toutefois, les “ coûts sociaux ” du programme d’ajustement structurel sont quelque chose de “ séparé ” : les “ effets latéraux indésirables ” ne sont pas à imputer au modèle économique. Ils appartiennent à un “ secteur séparé ” : le secteur social. Les coûts sociaux sont, selon le FMI et la Banque mondiale, compensés par les “ bénéfices économiques ” de la stabilisation macro-économique. Les coûts sociaux relèveraient du court terme tandis que les bénéfices économiques relèvent du long terme.

Effets économiques des politiques d’ajustement

La production pour le marché intérieur est fortement déprimée par la compression des salaires réels, par la libéralisation des importations combinée aux mesures de taxation et aux réformes de prix.

Alors que les mesures du FMI sont en théorie destinées à aider les pays à restructurer leurs économies en vue d’engendrer un surplus de leur balance commerciale
, de pouvoir ainsi rembourser la dette et de faire démarrer un processus de reconstruction économique, on constate que c’est exactement l’inverse qui se produit. Le processus d’austérité mine la capacité de redressement et empêche de diminuer le poids de la dette, il permet seulement d’assurer tant bien que mal le paiement du loyer de l’argent. Les mesures du FMI font même augmenter la dette :

- les prêts basés sur la nouvelle politique d’ajustement, accordés pour rembourser les anciennes dettes, contribuent à augmenter à la fois le stock de la dette et son service ;

- vu la libéralisation du commerce et la destruction de la production intérieure, on accorde des prêts à très court terme pour permettre au pays de continuer à importer des biens à partir du marché mondial ;

- la facture globale des importations est augmentée à la suite des mesures de dévaluation ;

- toute formation de capital qui ne sert pas directement les intérêts de l’économie d’exportation, est bloquée.

La stabilisation macro-économique et les “ Programmes d’ajustement structurel ” préconisés par le couple Bm/FMI constituent un puissant instrument de restructuration économique qui affecte le niveau de vie de millions d’individus. Les “ Programmes d’ajustement structurel ” ont une incidence directe sur le processus d’appauvrissement massif décrit. L’application du “ remède économique ” du couple FMI/Bm a conduit à la compression du revenu réel et au renforcement de l’économie d’exportation par une main-d’œuvre à bas prix. La même “ recette ” d’austérité budgétaire, de libéralisation du commerce et de privatisations est appliquée simultanément dans plus de cent pays endettés du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique.

Effets politiques

La majorité des pays endettés perdent tout ou partie de leur souveraineté politique ainsi que le contrôle des politiques économiques et monétaires ; les Banques centrales et les ministères des Finances sont réorganisés ; certaines institutions étatiques se délitent et une “ tutelle économique ” est instaurée. Les équipes permanentes et les missions du FMI et de la Bm constituent un “ gouvernement parallèle ” qui court-circuite les organisations sociales et les parlements nationaux.

Les pays qui ne se conforment pas aux “ buts de performance ” du FMI sont placés sur une liste noire. C’est le cas aujourd’hui du Soudan. C’était le cas du Nicaragua entre 1979 et 1990.

Le FMI exige le renforcement des organes de sécurité intérieure (voir le cas de l’Algérie) : la répression politique - avec la collusion des élites du Tiers Monde - apporte son appui à un processus parallèle de répression économique. Le profond désespoir d’une population appauvrie par l’économie de marché engendre des émeutes contre les “ Programmes d’ajustement structurel ” et des soulèvements populaires qui sont réprimés brutalement.

L’ajustement structurel est une des principales formes contemporaines de contrainte économique exercées par les Etats du Centre à l’égard des pays de la Périphérie. L’impact social de l’ajustement structurel, appliqué - rappelons-le - simultanément à plus de cent pays, est dévastateur étant donné qu’il affecte les moyens d’existence de quatre milliards d’individus (Chossudovsky, 1994 et 1997).

L’application du programme d’ajustement structurel dans un grand nombre de pays débiteurs favorise l’ “ internationalisation ” de la politique macro-économique sous le contrôle direct du FMI et de la Banque mondiale agissant en fonction de puissants intérêts financiers et politiques (les Clubs de Paris et de Londres, le G7, le cercle étroit des principales transnationales). Cette nouvelle forme de domination politique et économique - une forme de colonialisme de marché - opprime les peuples et les gouvernements au moyen de l’interaction impersonnelle (et la manipulation délibérée) des forces du marché. La bureaucratie internationale basée à Washington est chargée de l’exécution d’un projet économique global qui affecte les moyens d’existence de plus de 80 % de la population mondiale.

À aucun moment de l’histoire, le marché “ libre ” - par les processus macro-économiques agissant au niveau mondial - n’a joué un rôle aussi important en influençant la destinée de nations “ souveraines ”.

La restructuration de l’économie mondiale sous la direction des institutions financières de Washington dénie de plus en plus aux pays du Tiers Monde la possibilité de développer une économie nationale : l’internationalisation de la politique économique transforme les pays en territoire économiquement ouverts et les économies nationales en “ réserves ” de main-d’œuvre bon marché et de ressources naturelles.

Unification des prix et cloisonnement du marché du travail

Alors qu’il y a d’appréciables variations dans les niveaux de vie entre le Nord et le Sud, la dévaluation des monnaies nationales (voir plus haut) combinée avec la libéralisation du commerce et la dérégulation des marchés intérieurs (par le programme d’ajustement structurel) conduit à la dollarisation des prix intérieurs. De plus en plus, les prix intérieurs de la nourriture de base rejoignent les prix du marché mondial.

Ce nouvel ordre économique mondial, basé sur l’internationalisation des prix des marchandises et un marché mondial complètement intégré, fonctionne de plus en plus avec des cloisons étanches entre deux “ marchés du travail ” distincts. En d’autre termes, ce système global de marché est caractérisé par une dualité dans la structure des salaires et du coût du travail entre les pays périphériques et les pays du Centre. Alors que les prix sont unifiés et alignés sur les prix mondiaux, les salaires (et le coût du travail) dans le Tiers Monde et dans l’ex-bloc soviétique sont en moyenne cinq à vingt fois plus bas que ceux de l’OCDE. En plus, depuis la fermeture des frontières des États-Unis et de l’Europe occidentale, la main d’œuvre du Sud ne peut plus circuler librement pour aller louer sa force de travail dans les pays du Nord. Cela renforce les cloisons étanches qui séparent les marchés du travail.

Diminuer le rôle de l’État et supprimer tout projet national auto-centré

La BM insiste avec force sur l’enjeu humain de la réduction du rôle de l’État : “ Sur les 2,5 milliards de travailleurs que compte le monde, 1,4 milliard vivent dans des pays confrontés à la difficile tâche de sortir définitivement d’un système d’interventionnisme d’État, de protectionnisme outrancier ou de planification centralisée (...) ” (BM, 1995, p. 7).

“ En Afrique subsaharienne, en Amérique latine et en Asie du Sud, la plupart des pays ont poursuivi, à des degrés divers, des formes de développement auto-centré qui protégeaient certaines industries et défavorisaient l’agriculture. Ces stratégies ont profité à un nombre limité de privilégiés (détenteurs de capitaux et travailleurs employés dans le secteur protégé). Les privilèges étaient souvent défendus au moyen d’interventions de type institutionnel (interdiction de licencier en Amérique latine ou maintien de postes en surnombre dans l’emploi public en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud) au lieu d’être justifiés par une augmentation de la demande de main-d’œuvre ou une amélioration de la productivité ” (BM, 1995, p. 16).

“ Il n’y a rien de mieux pour la croissance et l’amélioration du niveau de vie des travailleurs qu’un développement par le marché qui encourage les entreprises et les travailleurs à investir en capital physique, en techniques nouvelles et en formation. Les tentatives des pays qui avaient pensé pouvoir aider les travailleurs par une politique d’investissement qui favorisaient l’industrie au détriment de l‘agriculture, en protégeant de la concurrence internationale les emplois d’un petit nombre de travailleurs favorisés du secteur industriel, en décrétant des augmentations de salaires ou en créant des emplois superflus dans le secteur public, ont fini par échouer (aussi bien en Amérique latine que dans l’ex-Union soviétique ou ailleurs) ” (BM,1995, p. 3).

Plusieurs éléments sont à retirer de ces déclarations de la BM. 

Premièrement, il y a un tour de passe-passe utilisé systématiquement pour présenter les travailleurs ayant un emploi dans le secteur formel comme étant des privilégiés au même titre que les détenteurs de capitaux. Dans le monde tel qu’envisagé par la BM, il n’y a pas d’opposition de classes entre capitalistes, d’un côté, et travailleurs (qu’ils soient paysans, ouvriers d’usine, travailleurs de l’éducation ou de la santé, chômeurs), de l’autre côté. Selon la BM, la véritable opposition passe entre les privilégiés (travailleurs du secteur protégé, patrons du secteur étatique ou patrons privés protégés par l’État), d’une part, et les pauvres (sans-emplois, travailleurs du secteur informel), d’autre part.

Deuxièmement, l’État a joué un rôle néfaste dans la plupart des économies du Sud ou de l’Est, il faut donc réduire son rôle.

Troisièmement, les tentatives de mener un développement autonome ont toutes échoué.

Quatrièmement, on sent que les auteurs du rapport jubilent à l’idée que se sont ouvertes d’immenses possibilités pour les politiques néo-libérales dans des régions aussi différentes que l’Amérique latine, l’Afrique, l’Asie du Sud ou l’ex-Union soviétique. La jubilation prend même une forme brutalement revancharde dans le passage suivant consacré aux pays de l’ex-bloc soviétique : “ Se considérant comme les champions du monde du travail, ils assuraient à leurs travailleurs des salaires périodiquement relevés et une protection sociale du berceau à la tombe - et ne voyaient donc pas la nécessité de syndicats libres et indépendants ” (BM,1995, p. 16). Faut-il souligner que la BM ne mentionne l’absence de syndicats libres que par pure démagogie, elle qui a soutenu (et soutient encore) tant de dictatures que ce soit au Chili sous Pinochet ou en Roumanie sous Ceaucescu pour ne prendre que deux exemples ?

Manifestement, pour la BM, l’important est donc d’en finir avec l’interventionnisme de l’État, les tentatives de développement auto-centré et de planification.

Or, en règle générale, là où des pays de la Périphérie ont enregistré des succès, c’est notamment en s’appuyant sur un rôle très actif
de l’État. C’est particulièrement le cas pour des pays considérés, il y a peu encore, comme des modèles de réussite (la Corée du Sud, Taïwan, la Malaisie, la Thaïlande, le Brésil, le Mexique). L’État qu’il ait été dirigé par des bourgeoisies nationales, par des éléments de la petite-bourgeoisie ou par la bureaucratie dictatoriale des pays dudit camp socialiste, a joué un rôle clé pour amorcer un développement réel même s’il était déformé. Le “ surdéveloppement ” de l’État dans les pays de la Périphérie (sans y inclure les pays de l’Est) répond à la faiblesse de la classe capitaliste locale. L’Etat a constitué les béquilles d’une bourgeoisie relativement faible parce que sortant de l’exploitation coloniale.

La BM en voulant réduire l’État dans la Périphérie a pour objectif d’augmenter la dépendance de ces pays à l’égard du grand capital du Centre.

Pour ceux et celles qui veulent opposer une riposte progressiste à cette stratégie, il faut essayer d’éviter plusieurs écueils. Le premier serait de prendre la défense de l’État comme si son contenu social était neutre et son rôle largement positif. L’État dans les pays capitalistes du Sud est l’instrument de domination aux mains des classes exploiteuses locales. Cet État organise la répression des mouvements populaires et garantit à la classe capitaliste de pouvoir faire du profit le plus tranquillement possible. Il faut éviter de laisser aux néo-libéraux le monopole de la critique de l’État.

De ce point de vue, il n’y a pas eu que Karl Marx pour dénoncer le caractère exploiteur de l’État capitaliste. L’économiste classique Adam Smith ne disait-il pas lui-même : “ Le gouvernement civil, s’il a été institué pour assurer la sécurité de la propriété, est en réalité institué pour la défense du riche contre le pauvre, ou pour la défense de ceux qui ont une propriété contre ceux qui n’en ont aucune ” (Smith, p. 674 de l’édition en anglais). La BM et les néo-libéraux pourraient à la limite reprendre à leur compte la phrase d’Adam Smith à condition d’en supprimer la dernière partie. En effet, selon leur discours démagogique, le riche est le travailleur du secteur étatique et il se sert de l’État pour exploiter le pauvre. Mais ce que la BM et les néo-libéraux ne peuvent que rejeter comme une hérésie communiste, c’est le passage qui dit en substance que l’État a été institué pour défendre la propriété privée du riche contre ceux qui n’en ont pas.

Il faut donc combattre, à juste titre, l’État et le remplacer. Le renversement de l’État capitaliste passe par une authentique révolution émancipatrice et celle-ci doit aboutir également au dépérissement des nouvelles structures étatiques qui devront être mises en place pendant une période transitoire. L’objectif est donc bien le dépérissement de l’État et ce, évidemment pas pour laisser libre cours aux forces du marché mais pour remplacer la dictature de classe par une association libre des travailleurs.

Il faut se poser la question suivante : quand la BM et les néo-libéraux prennent pour cible l’État, que veulent-ils attaquer en réalité si ce n’est le système de sécurité sociale financé (partiellement) par la fiscalité, l’extension trop grande à leurs yeux des systèmes publics d’éducation et de santé, les législations qui protègent tant bien que mal le travailleur contre le licenciement abusif...

Ce que les néo-libéraux prennent pour cible, ce sont d’abord les parcelles de démocratie et de solidarité collective qui existent dans l’État ou dont l’existence est garantie par l’État. Et d’où proviennent ces parcelles de démocratie et de solidarité collective, sinon d’un mélange de conquêtes sociales arrachées au prix fort par les opprimés et de concessions faites par les possédants pour maintenir la paix sociale. Ces parcelles-là, il nous faut les protéger et les développer.

La BM s’attaque à d’autres prérogatives de l’État : elle voudrait que soient supprimées là où elles subsistent encore les législations visant à protéger le marché intérieur des pays du Sud ; elle voudrait supprimer le contrôle qu’exercent encore des États du Sud sur leurs industries stratégiques, sur leurs ressources naturelles. Pour la BM, tout cela devrait être supprimé pour permettre la circulation totalement libre des capitaux, ce qui ne peut que renforcer la suprématie des transnationales et des économies des pays du Nord.

Il faut à ce niveau là aussi éviter l’écueil d’abonder dans le sens de la BM. Il y a en effet un risque de succomber au discours de la BM en imaginant que l’abandon par l’État du contrôle sur des entreprises pourrait diminuer la corruption, augmenter l’efficacité des entreprises, réduire le poids de la bureaucratie corrompue occupant l’État. Ce serait tomber de Charybde en Scylla : la corruption et l’inefficacité de la gestion capitaliste privée ne sont plus à prouver.

Il faudrait plutôt exercer un contrôle strict sur la gestion des pouvoirs publics. Cela implique une dynamisation des mouvements sociaux ainsi que des réformes politiques et juridiques profondes.

Les paragraphes qui précèdent constituaient la fin du chapitre 12.

Le livre La Bourse ou la Vie se terminait par le texte suivant : Certes, s’il fallait faire la liste des échecs des mouvements sociaux dans les dernières années, l’addition serait lourde. Mais l’histoire des luttes émancipatrices ne passe pas par une simple comptabilité des échecs et des victoires.

La crise que traversent les mouvements sociaux sous leurs différentes formes peut-elle déboucher sur un nouveau cycle d’accumulation positive d’expériences et de conscience ? Les événements des dernières années poussent vers un optimisme prudent et convainquent que l’attentisme, l’attitude de spectateur n’est plus de mise.

Une minorité de décideurs s’acharne à exproprier la personne humaine de ses droits fondamentaux pour la réduire à une “ ressource ”, la société pour la remplacer par le marché, le travail pour restreindre son sens de création de valeur à une marchandise, le social pour prôner l’individualisme, le politique pour confier au capital et à sa course au profit immédiat la tâche de fixer les priorités, la culture pour la transformer en mode de vie “ standard ”, la cité pour en faire le lieu de la non-appartenance. Face à cette expropriation, il est temps pour les millions de personnes et dizaines de milliers d’organisations qui luttent d’apprendre à vivre ensemble en reconnaissant la réelle complémentarité de leurs projets, d’organiser et d’affirmer la mondialisation des forces de (re)construction de notre devenir ensemble, de diffuser la narration solidaire de ce monde. Il est temps de mettre hors des lois du marché le bien commun patrimoine de l’humanité.

Eric Toussaint

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