Édition du 12 décembre 2017

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États-Unis

Après Charlottesville : qui sont les antifas ?

Les propos de Donald Trump tirant un trait d’égalité entre antiracistes et suprémacistes blancs ont provoqué une vague d’indignation aux États-Unis. Pour le « Washington Post », l’historien Mark Bray explique en effet pourquoi il n’est pas possible de dire ça et rappelle ce qu’est l’antifascisme contemporain.

Tiré de Mediapart.

La traduction de la tribune de Mark Bray ci-dessous permet une mise au point loin d’être inutile. Non, antifascistes et fascistes ce n’est pas pareil. Oui, se battre pour l’égalité des droits c’est bien différent, fondamentalement, que de promouvoir la haine raciale. Et il n’y a pas qu’aux États-Unis qu’il est nécessaire de préciser cela.

Qui sont les antifas ?

Le président Trump a renvoyé dos à dos antifas et suprémacistes blancs. Voici pourquoi il a tort.

Ce lundi [14 août], le président Trump capitulait devant l’exigence d’une large part de la population pour qu’il se démarque de ses propos sur la responsabilité de « plusieurs côtés » à Charlottesville et dénonce explicitement le nationalisme blanc. « Le racisme c’est le mal », semblait-il concéder à contre-cœur, « ce qui inclut le Ku-Klux-Klan, les néo-nazis et suprémacistes blancs ».

Un jour plus tard cependant, Trump faisait volte-face en précisant qu’il y avait « des gens très bien » au rassemblement suprémaciste et qu’il fallait « blâmer les deux côtés », y compris la prétendue « alt-left » antifa.

Après avoir fait les gros-titres en février dernier lorsqu’ils et elles avaient empêché le meeting du provocateur d’extrême droite Milo Yannopoulos de se tenir à l’Université de Berkeley en Californie, les antifascistes ont à nouveau captivé l’opinion publique en s’affrontant aux fascistes réunis lors du rassemblement suprémaciste « Unite the Right » à Charlottesville.

Mais qu’est-ce que l’antifascisme ? Et d’où vient-il ? Le militantisme antifasciste ou « antifa » (prononcer AN-tifa) s’inscrit au sein de la famille politique d’extrême gauche, acquise à la révolution sociale, et dont l’action se concentre sur le combat contre l’extrême droite. Ses adhérent.es sont pour l’essentiel des communistes, socialistes* ou anarchistes qui refusent de s’en remettre à la police ou à l’État pour stopper l’avancée du suprémacisme blanc. À l’inverse ils et elles s’appuient sur une opposition populaire au fascisme telle qu’elle s’est exprimée à Charlottesville.

S’il y a des groupes antifascistes dans le monte entier, on ne peut pas parler en soi d’une internationale « antifa » organisée. Ni une idéologie comme le socialisme, ni une simple tactique comme le piquet de grève, l’antifascisme est un militantisme spécifique. Les antifas se regroupent au sein de collectifs anti-racistes autonomes qui surveillent et traquent les activités des néo-nazis locaux. Ils les rendent alors publiques auprès de leurs voisins ou de leurs employeurs, mènent des campagnes d’éducation populaire, soutiennent les migrant.es et réfugié.es, font pression sur les lieux qui accueillent les initiatives suprémacistes afin de les faire annuler.

La grande majorité du mouvement antifasciste organisé est non-violent. Mais leur volonté, tant de se défendre physiquement – eux/elles-mêmes comme toutes et tous – de la violence suprémaciste que de tuer dans l’œuf les efforts de coordination fasciste avant qu’ils ne représentent une menace mortelle, distinguent les antifas des antiracistes moraux.

Les antifascistes soutiennent qu’après les horreurs de l’esclavage et de l’Holocauste, la violence physique à l’encontre des suprémacistes blancs est tout à la fois éthiquement juste et stratégiquement efficace. Nous ne devrions pas, d’après elles et eux, évaluer dans l’absolu et abstraitement le statut éthique de la violence mais bien le rapporter aux valeurs et au contexte qui la conditionnent. Ainsi s’appuient-ils et elles sur une stratégie cohérente, arguments historiques à l’appui, pour combattre les nazis avant qu’il ne soit trop tard. Comme Cornel West (professeur de religion et d’histoire afro-américaine à l’Université de Princeton) l’a expliqué après avoir survécu à l’assaut néo-nazi sur Charlottesville : « S’il n’y avait pas eu les antifascistes pour nous protéger des néo-fascistes, ces derniers nous auraient écrasés comme des cafards ».

Bien que les antifas soient souvent présenté.es comme une force émergente dans la politique américaine depuis la victoire de Trump, la tradition antifasciste remonte en réalité à plus d’un siècle. Les premiers antifascistes combattirent les chemises noires de Mussolini dans les campagnes italiennes, firent le coup de feu contre les chemises brunes d’Hitler dans les tavernes et les rues de Munich, défendirent Madrid contre le putsch nationaliste de Franco. Au-delà de l’Europe, l’antifascisme inspira la résistance chinoise à l’impérialisme japonais durant la Seconde guerre mondiale comme celle qui s’opposa aux dictatures latino-américaines.

On peut considérer que l’antifascisme contemporain naît de la résistance aux vagues xénophobes et à l’essor d’une culture skinhead et suprémaciste dans la Grande-Bretagne des années 1970 et 1980. Ses racines sont aussi à chercher du côté des groupes d’autodéfense mis sur pieds par des militant.es révolutionnaires et immigré.es dans l’Allemagne d’après la chute du Mur de Berlin, lorsque la violence néo-nazie fit un retour brutal sur le devant de la scène. Aux États-Unis et au Canada, de la fin des années 1980 aux années 2000, les activistes de l’Anti-Racist Action (ARA) ont obstinément traqué et dénoncé les membres du Ku-Klux-Klan, les néo-nazis et toutes les variantes de suprémacistes blancs. Leur mot d’ordre était aussi simple qu’audacieux : « Nous allons où ils vont ». Si, dans l’Indiana, des skinheads nazis tentaient de tracter sur « pourquoi Hitler avait raison » dans un concert punk, l’ARA était là pour leur indiquer la sortie. Si, dans le centre-ville d’Edmonton, des fascistes placardaient leurs affiches racistes, l’ARA les arrachait et les remplaçait par des slogans anti-racistes.

Répondre à des groupuscules fascistes peut sembler dérisoire à certain.es, mais l’arrivée au pouvoir d’Hitler et Mussolini montre bien qu’on ne peut pas, même à l’occasion d’une telle crise, provoquer une large résistance d’un claquement de doigt. Une fois les partis nazis et fascistes aux commandes, il était trop tard pour les stopper. Rétrospectivement, les antifascistes en ont conclu qu’il aurait été bien plus simple d’arrêter Mussolini en 1919, quand son premier faisceau se composait d’une centaine de membres. Ou bien d’éradiquer le Parti des ouvriers allemands (d’extrême droite) qui n’avait que 54 adhérents lorsqu’Hitler assista pour la première fois à un meeting de cette formation, avant qu’il ne la transforme en Parti national-socialiste. Même si les régimes contre lesquels ils se sont originellement constitués ont disparu depuis longtemps, les antifascistes ont considéré qu’il fallait traiter chaque groupuscule fasciste ou nazi comme l’éventuel noyau d’un mouvement meurtrier plus puissant voire d’un futur régime.

Des années durant, les antifascistes ont été moqués parce qu’ils se préoccupaient le plus sérieusement du monde de groupes de 40 fascistes ou 60 partisans du Klan. Le plus ancien collectif antifasciste du pays actuellement existant, le Rose City Antifa de Portland, fondé il y a dix ans, a même du essuyer des critiques venues de gauche car il se consacrait à démasquer et dénoncer les activités de petits groupes de racistes, d’islamophobes ou de fascistes locaux plutôt que de concentrer son action sur les injustices systémiques, plus fondamentales. Bien des années avant que l’alt-right ait même un nom, les antifascistes en ont passé des heures ingrates à scruter d’obscurs forums et rechercher les rassemblements néo-nazis les plus clandestins. Ils suivaient de près l’activité de ceux qui ont entretenu les germes mortels qui ont frappé à Charlottesville, ce dont toutes et tous nous avons été témoins.

Que nous soyons d’accords ou pas avec leurs méthodes, les antifas, qui se consacrent de toutes leurs forces à la lutte contre le racisme, ne peuvent en aucune façon être traités à équivalence des trolls de l’alt-right qui plaisantent sur les chambres à gaz. Derrière leurs foulards, les antifas sont des infirmières, des enseignant.es, nos voisin.es, de toutes les couleurs de peau, de tous les genres, qui n’hésitent pas à monter eux et elles-mêmes au front pour mettre à bas le fascisme, par tous les moyens nécessaires.

Pour beaucoup d’entre-nous, particulièrement pour les blancs, il n’y aurait pas du avoir le meurtre d’Heather Heyer pour prendre au sérieux la menace d’un suprémacisme blanc qui a persécuté des générations entières de communautés et gens de couleur. L’histoire de l’antifascisme exige que l’on se préoccupe fortement de la violence des suprémacistes blancs. Les jours où l’on pouvait « juste les ignorer » sont révolus.

Mark Bray est historien des droits humains, du terrorisme et des radicalités politiques dans l’Europe contemporaine, actuellement maître de conférence au Dartmouth College. Il a également été l’un des organisateurs d’Occupy Wall Street. Il est l’auteur de Translating Anarchy : the anarchism of Occupy Wall Street chez Zero Books et d’un livre à paraître très prochainement : Antifa : The Anti-Fascist Handbook aux éditions Melville House.

Mark Bray

Mark Bray est historien des droits humains, du terrorisme et des radicalités politiques dans l’Europe contemporaine, actuellement maître de conférence au Dartmouth College. Il a également été l’un des organisateurs d’Occupy Wall Street. Il est l’auteur de Translating Anarchy : the anarchism of Occupy Wall Street (http://www.zero-books.net/books/translating-anarchy) chez Zero Books et d’un livre à paraître très prochainement : Antifa : The Anti-Fascist Handbook (http://static.mhpbooks.com/antifa/) aux éditions Melville House.

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