Édition du 16 octobre 2018

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Afrique

Au Maroc, le long calvaire du Rif et de ses militants

Les lourdes peines, allant jusqu’à vingt ans de prison, prononcées à l’encontre des militants du Hirak, mouvement de protestation né en 2016 dans le Rif, ont suscité l’indignation et attisé la contestation. Billet d’humeur d’un chroniqueur marocain qui dénonce l’acharnement du pouvoir.

Tiré de Courrier international.

Pour accéder aux salles d’audience de la Cour d’appel de Casablanca, il faut passer par un escalier monumental de vingt-sept marches. Interminables. Dans cet escalier de dix mètres de large, il n’y a pas un seul garde-corps, pas une seule rambarde pour ceux qui seraient à la peine, les vieillards, les impotents et autres handicapés. Point d’escalator ni d’ascenseur non plus. Il en va ainsi de la vie au Maroc. Point de salut ni de soutien aux plus faibles.

Et les deux paliers intermédiaires n’y feront rien, ceux qui empruntent cette interminable montée sont condamnés à la subir, comme première étape d’un long calvaire qui leur fera boire le calice de l’injustice jusqu’à la lie. Car n’allez surtout pas, l’espace d’un instant, imaginer ceux qui détiennent les leviers du pouvoir et de l’argent, fouler ces marches. Ceux-là en seront quittes pour un simple appel téléphonique. La punition est exclusivement réservée aux pauvres parmi les pauvres, aux sans-voix et aux sans-grades. Des justiciables comme ils disent et qui n’ignorent rien de ce qui les guette, au bout de cette interminable escalade : un supplice ourdi par une justice aux ordres, qui intime le silence, brise les consciences et fait se consumer les cœurs des familles et des bien-aimés.

Embargo impitoyable

C’est de cela et de tout le reste, sale et indigne, indicible et insoutenable qu’il s’est agi, cette nuit-là [du 25 au 26 juin], lorsque la chambre criminelle de la Cour d’appel de Casablanca a condamné [le 26 juin] les militants du Hirak rifain [mouvement de contestation qui secoue le pays depuis octobre 2016], avant de récidiver quelques jours plus tard, avec la condamnation [le 28 juin] du journaliste, Hamid El Mahdaoui qui avait, on s’en souvient, couvert, au plus près des manifestants, les événements. Les familles des militants rifains ne s’y étaient pas trompées. Elles ont simplement refusé de gravir cet escalier de la honte qui les aurait menés inévitablement à prendre part à la sordide mascarade, orchestrée de toutes pièces par le Makhzen [système de gouvernance où l’autorité et les privilèges reposent sur la proximité avec le pouvoir monarchique] honni et ses marionnettistes.

C’est précisément parce que les Rifains s’obstinent à secouer régulièrement les chaînes qui les entravent, que le Makhzen s’en prend tout aussi régulièrement à eux. D’abord en les oubliant délibérément dans ses plans de développements régionaux. Embargo impitoyable qui a renvoyé des régions entières du Rif au Moyen-Âge, condamnant les populations à l’exil ou à la contrebande avec l’Espagne voisine. Il a même été question, des décennies durant, d’un ostracisme des populations rifaines, interdites de séjour dans ce qu’on appelle le Maroc intérieur. Énième fait du Prince.
Un régime qui a basculé dans la paranoïa.

À Casablanca, dans cet antre de la persécution, ce supplétif cruel du despotisme qu’est la Cour d’appel, le ban d’infamie s’était tout simplement porté de l’autre côté du prétoire, sur cette estrade, parmi ces hommes qui auraient dû dire le Droit, rendre justice et libérer des innocents mais qui, au final, se sont fait les auteurs d’une forfaiture, celle de dénier à leurs semblables, leur droit élémentaire à la dignité, à l’éducation, à la santé, au travail et à tout ce qui est propre à cimenter une nation.

Le banc de l’honneur était, quant à lui, occupé par ces héros d’un autre temps, Nasser Zafzafi [leader du Hirak, 39 ans, il risquait la peine capitale, il a écopé de 20 ans de prison] et ses camarades [Nabil Ahmjiq, Ouassim Boustati et Samir Ighid ; au total 53 militants ont été jugés] dont l’ombre plane obstinément sur un régime qui a définitivement basculé dans la paranoïa et la schizophrénie. Pour preuve, le roi lui-même reconnaissait implicitement l’état des lieux dressé par le Hirak, en limogeant plusieurs responsables pour incurie, et remettant en cause, quelques mois plus tard, le modèle de développement marocain, dans l’un de ses discours.

Ces condamnations s’inscrivent dans un contexte particulier, au moment précis où le peuple marocain ayant expérimenté, en vain, toutes les facettes de la protestation pour faire plier le régime, instrumente une nouvelle forme de militantisme, le boycott des produits commercialisés par les entreprises appartenant aux grandes familles ou aux groupes étrangers “broutant au piquet de la monarchie”.

Des affameurs auxquels le peuple marocain veut faire payer la misère qu’ils ont engendrée, par leur insoutenable cupidité responsable de la hausse du coût de la vie qui, à certains égards, concurrence, sinon dépasse, celui de plusieurs pays européens.

Vengeance ou simple coïncidence du calendrier, les condamnations ont suscité une vague unanime de protestation, tant au Maroc qu’à l’étranger. Seuls les affranchis de la mafia du Makhzen montent au créneau pour défendre l’indéfendable, arguant que la gravité de certains actes relevait de la peine capitale. Faudrait-il donc, au surplus que les accusés écrasent une larme de reconnaissance et remercient la cour pour sa clémence ?

D’autres, nous renvoient, toute honte bue, à une prochaine comparution en appel, reprenant l’éternel refrain de lendemains meilleurs promis au peuple marocain depuis plus de soixante ans.

Il est un temps pour tout. Un temps pour la grisaille et un temps pour le ciel bleu. Un temps pour l’ignominie et un temps pour l’honneur. Un temps pour le despotisme et un temps pour la tolérance. Le Makhzen ne semble toujours pas avoir compris ces postulats d’une simplicité élémentaire. Et qu’il ait choisi de franchir un palier supplémentaire, dans l’iniquité et l’ignominie en cette nuit du 25 au 26 juin, prouve à quel point il a depuis longtemps basculé dans un autisme sévère.

Salah Elayoubi

Chroniqueur indépendant, Salah Elayoubi a collaboré avec les sites d’informations marocains Demain Online et Lakome, désormais interdits. Elayoubi publie régulièrement sur son blog des articles et chroniques sur l’actualité marocaine.

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