Édition du 18 septembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec solidaire

Au-delà du mirage, l’indépendance comme rupture et levier

Dans le cadre des débats sur la fusion avec Option nationale, la question de l’indépendance, de son importance ou de sa nécessité a commencé a été remise en débat. Le texte d’Alain Savard intitulé « Le mirage de l’indépendance » explicite cette remise en question et conclut en affirmant que « l’indépendance est une mauvaise stratégie » Il vaut la peine de suivre pied à pied les raisonnements qui mène Alain Savard à cette conclusion pour montrer qu’il escamote l’analyse de la réalité de la question nationale dans l’État canadien et qu’il se contente pour une large part d’un impressionnisme sans rivages.

Ne pas confondre indépendance réelle et indépendance formelle

Après avoir concédé que « la création d’un État indépendant, séparé du reste du Canada pourrait effectivement être une stratégie intéressante pour réaliser une société démocratique et égalitaire. », il nous dira plus tard que cette stratégie est une mauvaise stratégie.

En fait, le mot stratégie est employé à plusieurs reprises par A. Savard, mais il ne précise jamais ce qu’il entend par là. Pour nous, une stratégie est un système combiné d’actions s’appuyant sur une analyse de la situation économique, politique et culturelle qui nous permet de préciser la manière par laquelle les préoccupations politiques, sociales et économiques de la majorité populaire peuvent se transformer en conscience pleinement développée de la nécessité de renverser l’État de la classe dominante et d’établir le pouvoir des classes ouvrières et populaires. Notre point de départ dans l’élaboration d’une stratégie de transformation sociale, c’est notre compréhension de la nature de l’État canadien qui constitue le verrou essentiel pour protéger la reproduction des rapports d’exploitation et d’oppression assurant la domination et l’hégémonie politique et idéologique de la classe dominante.

Toute l’argumentation de notre auteur fait abstraction de la réalité de l’État canadien. Est-ce un État de classe ? Est-il l’instrument d’une nation dominante ? S’est-il construit par une politique annexionniste allant à l’encontre de la volonté des nations autochtones, métis, acadienne ou canadienne-française ? N’a-t-il pas imposé des politiques d’assimilation à la nation canadienne-française et une politique ethnocidaire aux nations autochtones ? N’est-ce pas un des principaux États impérialistes que participent de l’exploitation des peuples du Sud ? N’est-il un des alliés principaux de l’impérialisme américain ? Il faut bien sûr répondre oui à l’ensemble de ces questions.

Toutes ces réalités ne sont pas prises en compte. Elles sont placées hors champ dans le texte d’A. Savard. Son propos est de dénoncer la présomption « que la réalisation de l’indépendance permettrait une pleine souveraineté de la population québécoise pour réaliser un grand projet égalitaire ». Comment cherche-t-il à déconstruire cette présomption. En posant la question suivante : « Sur les 193 États indépendants reconnus par l’ONU, combien peuvent se targuer d’avoir réalisé une « transition économique », des réformes démocratiques radicales… ? » En fait, cette question est tissé par une profusion de confusions . Elle confond une lutte démocratique avec une lutte pour une société égalitaire et écosocialiste. Cette question évite de prendre en compte l’existence d’une chaîne impérialiste constituée de nations dominantes et de nations dominées. Elle aplatit la réalité complexe de la lutte anticoloniale qui s’est développée au XXe siècle et qui a remis en cause cette domination impérialiste et ses résultats contradictoires. Des peuples ont obtenu leur indépendance dans ce vaste mouvement démocratique. D’autres ne sont parvenus qu’a établir des liens néocoloniaux qui ont permis que s’installent nombre d’États formellement indépendants, mais encore sous la domination de divers pays impérialistes. Malgré le caractère inachevé de cette lutte, on ne peut mettre sur le même pied la domination coloniale avec la situation actuelle.

Dans l’État canadien, la lutte des peuples autochtones et la lutte du peuple québécois pour son indépendance, constituent une remise en question de l’intégrité de l’État impérialiste canadien. Ces luttes contre le fédéralisme canadien ont été et sont encore des luttes radicalement démocratiques.

Sombrant dans un économisme capable de faire fi des réalités politiques les plus évidentes, A. Savard affirme péremptoirement : « si un gouvernement de gauche venait à prendre le pouvoir au Québec, ce n’est pas l’État canadien ou les Anglos-Canadiens qui seraient les principaux opposants à l’implantation d’un programme écologique ou de distribution massive des richesses. Ce seraient les puissantes corporations canadiennes, américaines et internationales.... » La hiérarchie établie entre les niveaux d’opposition de l’État canadien et des puissantes corporations canadiennes, américaines ou autres constitue une incompréhension étonnante de la nature d’un État comme instrument au service des classes dominantes. Lorsque les autochtones se mobilisent contre les projets de pipelines, qui envoie contre eux et elles ? L’armée canadienne ou la gendarmerie royale. Quand les travailleurs et les travailleuses du Québec font grève ou se mobilisent, qui envoie la police antiémeute ? C’est l’État. C’est dans sa nature et dans le rôle d’un État de classe. Il agit pour défendre les intérêts du Capital. Quand, la majoritaire populaire du Québec en 70 s’est identifiée aux objectifs du Manifeste du FLQ même si elle n’endossait pas les moyens utilisés par cette organisation, c’est l’armée canadienne qui a été envoyée par Ottawa pour démontrer la détermination des dirigeants canadiens à défendre l’intégrité de leur État.

Ce qui est nié par le texte de A. Savard, c’est la réalité de l’oppression nationale du Québec (l’oppression nationale des peuples autochtones, elle, elle est reconnue !) qui est d’abord politique et culturelle même si elle a une série de conséquences économiques et environnementales. Le peuple québécois existe comme société globale, comme formation sociale occupant une position subordonnée nationalement dans l’État canadien. La nation québécoise est structurellement minoritaire au parlement canadien. Elle ne peut légiférer sur la question linguistique sans que cette législation soit remise en question par la Cour suprême où elle là aussi structurellement minoritaire. Elle est minoritaire dans l’armée. Elle n’a pas le contrôle de ses moyens de communications, des ses voies ferrées, de ses aéroports. Elle est minoritaire sur toutes les décisions à propos de la politique extérieure, de la politique militaire, des politiques environnementales… Elle n’a aucun contrôle sur la politique monétaire. Comme nation, elle est dans une position subordonnée. Dans notre histoire, les votes majoritaires de la nation québécoise sont sans effet sur la politique canadienne. Le vote majoritaire contre la conscription et la participation à la Deuxième Guerre en est une démonstration patente. Les votes majoritaires à l’Assemblée nationale sont aussi sans effet réels pour remettre en cause les décisions du gouvernement canadien. Ne pas se préoccuper de ces questions démocratiques essentielles, car elles ne remettraient pas en cause la domination de classe de la bourgeoisie canadienne et la domination éventuelle de la bourgeoisie québécoise, c’est montrer une indifférence coûteuse envers des aspirations démocratiques. Cette indifférence constitue un obstacle majeur à l’enracinement d’un projet de société réellement égalitaire et démocratique. Ne pas se monter solidaire des aspirations démocratiques du mouvement national a un prix, celui de l’incapacité de penser l’articulation des revendications démocratiques à celles de l’ensemble de notre projet de société.

Il faut bien aussi identifier le rôle des élites québécoises face à cette oppression. Se contenter d’affirmer que : « Ce n’est pas parce qu’ils parlent français et habitent le Québec que les dirigeants de Couche-Tard, Jean-Coutu, Québecor et Bombardier seraient plus sympathiques à un gouvernement de gauche ? » C’est encore une fois fermer les yeux sur les positions réelles de cette bourgeoisie par rapport à l’indépendance. Personne ne prétend que notre élite économique est le moindrement progressiste. Telle n’est donc pas la question. L’essentiel, c’est que la majorité de cette élite économique québécoise ne partage même les aspirations nationales et démocratiques de la majorité populaire ? Les indépendantistes qui ont un peu de mémoire savent très bien qu’en 1980 comme en 1995, la très vaste majorité de la bourgeoisie québécoise s’est rangée dans le camp du fédéralisme, car la classe patronale voit dans l’État canadien le meilleur défenseur de ses intérêts et le meilleur accompagnateur de son expansion sur le marché mondial. Cette élite économique québécoise est une classe apatride qui préfère trahir sa propre nation plutôt que se porter à la tête de la défense de ces revendications nationales. Pour ce qui est des élites nationalistes (recrutant chez la classe de l’encadrement des sociétés d’État, du capital financier coopératif et dans la petite-bourgeoisie, elles disent reprendre les revendications nationales, mais elles refusent toujours de se confronter réellement à l’État canadien. C’est pourquoi elles ont préféré parler de souveraineté-association ou de souveraineté-partenariat avec l’État canadien et présenter les politiciens canadiens comme des démocrates et des partenaires prêts à négocier une souveraineté limitée. C’est leur crainte de la majorité populaire et de leurs mobilisations qui a amené constamment ces élites nationalistes à reporter les échéances de la lutte pour l’indépendance aux calendes grecques et à se contenter de l’administration de l’État provincial.

La création d’un État à l’échelle du Québec doit s’articuler à une stratégie d’affrontement avec l’État canadien.

Dans l’État canadien, la revendication de l’indépendance est une revendication démocratique d’une nation dominée. Dans le cas de l’État canadien, l’indépendance constitue une remise en question de l’intégrité de l’État canadien. Que serait le Canada divisé par un Québec indépendant entre un Canada Ouest et un Canada Est ? Cela démontre bien que la revendication de l’indépendance ne peut être réduite à une prise du pouvoir sur le territoire québécois. Une telle vision escamote complètement la signification historique de l’indépendance qui est la remise en question de l’intégrité de l’État canadien et la nécessaire redéfinition de sa réalité d’État multinational oppressif d’une série de nationalités en son sein. L’indépendance peut et doit être l’occasion d’une politique d’alliance stratégique avec les classes ouvrières et populaires de la nation dominante et avec les nations dominées dans l’État canadien. C’est même là une condition de sa réalisation.

Il ne s’agit donc pas d’assumer contrairement à ce qu’affirme A. Savard que si « un parti comme QS prend le pouvoir, ce ne sera pas également le cas ailleurs au Canada » On affirme même exactement le contraire. Et on comprend que les conditions de la lutte des classes au Canada et au Québec sont différentes, que les tâches politiques qui découlent de cette situation sont également différentes. Le nationalisme canadien est un nationalisme d’une nation dominante donc le contenu est déterminé par une bourgeoisie impérialiste ayant une longue tradition d’oppression et d’annexion de nations dominées. C’est avec ce nationalisme que les classes ouvrières et populaires du Canada doivent rompre pour parvenir à leur autonomie de classe. Et cette autonomie politique de classe est un pas essentiel vers la fusion du combat à l’échelle de l’État canadien. Et cette autonomie, sur le terrain de la lutte démocratique signifie un soutien au droit à l’autodétermination du Québec, à son droit à la séparation. Déjà, cette prise de position démocratique placerait les classes populaires du ROC en opposition à leur bourgeoise. Elle constituerait une ligne de faille à la domination politique et idéologique de cette classe.

L’indépendance, dans ce contexte, doit transcender le nationalisme

Le nationalisme québécois est principalement un nationalisme d’une nation dominée. Ce nationalisme constitue l’enveloppe de l’indignation sociale contre la domination impérialiste. Il peut être un facteur de mobilisation démocratique dans une nation dominée, mais la majorité populaire doit rompre avec ce nationalisme pour s’autonomiser entièrement du contrôle des élites nationalistes sur leur mouvement national si elle veut pouvoir mener le combat indépendantiste jusqu’au bout et créer les conditions politiques de sa réalisation. Comprendre la dialectique concrète de la question nationale et de la question de classe dans l’État canadien est la condition essentielle de l’unité du camp populaire contre cet État. La reprise du combat indépendantiste par la gauche de transformation sociale est la condition de son enracinement au Québec et un facteur essentiel de la rupture de la majorité populaire du ROC avec sa propre bourgeoisie. C’est une lutte contre l’hégémonie imposée actuellement par les élites nationalistes qui mènent ce combat à accumuler les défaites.

Car, la définition de la question nationale est un objet de la lutte des classes dans la nation dominée. Les élites nationalistes au Québec cherchent à donner un contenu de classe bourgeois au nationalisme. Ces élites cherchent à dépouiller complètement les aspirations nationales à l’indépendance de leur dimension populaire, égalitaire et anti-impérialiste. Aux mains des élites nationalistes, le nationalisme peut même être complètement dépouillé de sa dimension populaire et anti-impérialiste. C’est ainsi que le nationalisme québécois mis en forme par le PQ a pu pervertir complètement une aspiration démocratique à la libération nationale en son contraire. Le soutien au libre-échange, le soutien aux politiques américaines dans le monde, la volonté de faire du gouvernement américain un allié ou du moins un acteur neutre dans la lutte contre la domination de l’État fédéral sur le Québec ont tari le fondement de l’indignation sociale pouvant être véhiculé par la volonté d‘indépendance nationale, participé à l’affaiblissement du soutien à l ‘indépendance et a finalement débouché sur un repli identitariste de la question nationale qui fait le jeu de la droite. La gauche indépendantiste doit se battre contre le nationalisme tout en reprenant la défense de la lutte pour l’indépendance et doit lier les aspirations nationales à un projet de société égalitaire.

Mais rien n’est simple. Face aux nations autochtones, la nation québécoise est dans une position de nation dominante et son nationalisme prend donc aussi une forme de nationalisme annexionniste. C’est pourquoi le droit à l’autodétermination des nations autochtones n’est pas complètement reconnu dans les milieux nationalistes. Les nationalistes bourgeois parlent de droit à l’autodétermination interne ne remettant pas en cause le pouvoir de la nation québécoise sur l’ensemble du territoire québécois. Et c’est pourquoi la lutte pour une compréhension et une action de la gauche dans la question nationale est si essentielle. Pas question de ne pas chercher à contester l’hégémonie des élites nationalistes sur cet enjeu !

Et ce n’est là qu’une dimension de l’élaboration d’une stratégie de transformation sociale dans l’État canadien. La nature de l’État canadien comme État patriarcal et la place de la lutte des femmes dans cet État devront aussi être prises en considération. Les rapports entre la lutte des femmes et la question nationale sont une dimension qu’il faudra aussi préciser et traiter. Tout un travail d’élaboration doit être fait à ce niveau. Tout comme doit être élaborée une stratégie de lutte contre l’État canadien comme État écocidaire.

La solidarité comme projet… oui ! Mais savoir par où passe l’unité du camp populaire ?

A. Savard affirme : « Si c’est la justice sociale qui nous tient à coeur, alors nous ne devrions pas nous battre pour les « nôtres » seulement. » En effet, la lutte pour l’indépendance pose la question de l’État canadien dans son ensemble, de son caractère antidémocratique, de la nécessité de le déconstruire pour aller vers une véritable unité volontaire et consentie des peuples vivant sur le territoire. Tout ça ne révèle en rien d’égoïsme national. Il est évident qu’il faut bâtir une solidarité de classe dans l’État canadien pour affronter l’élite économique. Mais pour favoriser cette unité, il faut comprendre comment va se construire l’autonomie politique de classe dans chaque nation face aux classes dominantes. C’est ce que nous avons essayé d’esquisser. Ce n’est pas la négation de la complexité de la réalité au nom de la priorité de l’organisation de la résistance aux élites qui va nous permettre de construire cette unité.

Bernard Rioux

Militant socialiste depuis le début des années 70, il a été impliqué dans le processus d’unification de la gauche politique. Il a participé à la fondation du Parti de la démocratie socialiste et à celle de l’Union des Forces progressistes. Militant de Québec solidaire, il participe au collectif de Gauche socialiste où il a été longtemps responsable de son site, lagauche.com (maintenant la gauche.ca). Il est un membre fondateur de Presse-toi à gauche.

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