Édition du 19 septembre 2017

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Europe

Émeutes à Stockholm

Banlieues : « Une discrimination structurelle imprègne la société suédoise »

Les banlieues du « modèle suédois » s’enflamment aussi. Depuis une semaine, des émeutes agitent les quartiers populaires de Stockholm ou Malmö. « Cela démarre à chaque fois par une provocation de la police », explique Irene Molina, spécialiste suédoise des violences urbaines, qui critique également l’absence de toute politique d’intégration et la forte persistance de discriminations. Entretien.

La nuit du 24 mai, voitures et bâtiments publics ont encore brulé dans plusieurs banlieues de Stockholm. Selon la police suédoise, largement déployée, le nombre des incidents a cependant diminué. Une vingtaine de personnes avaient été interpelées dans la nuit de vendredi à samedi, et des extrémistes de droite avaient été dispersés par la police dans la banlieue sud. Depuis le début des heurts, dimanche 19 mai, une personne, un Finlandais de 18 ans, a été inculpée.

Parmi les quelques dizaines de personnes qui ont mené des actions violentes, la police suédoise croit savoir qu’il y a quelques criminels ou des activistes aguerris, d’extrême gauche comme d’extrême droite. Enfin, on trouve des jeunes des quartiers, exaspérés de leur situation.

Irene Molina, professeure en géographie culturelle à l’université d’Uppsala, réalise notamment des recherches sur la violence urbaine et les inégalités sociales. À ses yeux, le comportement de la police est l’une des variables explicatives des derniers évènements.

L’État suédois dit qu’il mène des actions dans les quartiers et que les gens doivent agir eux-mêmes pour régler leurs problèmes, qu’en est-il ?

Irene Molina : Au début des années 90, alors que ces populations avaient déjà commencé à habiter ces quartiers, le projet néolibéral, qui était global, a débuté en Suède. Il a commencé avec le démantèlement des services publics locaux, comme les bureaux regroupant plusieurs services administratifs, des centres de soin, les agences de l’emploi. Les Suédois blancs sont partis et de plus en plus d’étrangers sont venus n’ayant pas d’alternative sur le marché immobilier. Ces quartiers sont des espaces de marginalisation, les jeunes n’y ont pas d’espoir dans le futur ni de confiance en l’État suédois. Mais ça, on le sait depuis longtemps, et ce n’est pas qu’en Suède.

Ce n’est pas la première fois que des banlieues suédoises sont secouées d’incidents...

Non, toutefois ces protestations ne sont proportionnellement pas comparables à celles qui surviennent en France, en Grande-Bretagne ou aux États-Unis. Ce que l’on observe, à travers les récits d’évènements similaires à Malmö, Göteborg, Stockholm ou ailleurs, c’est que cela démarre à chaque fois par une provocation de la police. Le sentiment général est celui de quartiers soumis à un état d’exception, où la loi suédoise ne s’applique pas.

Depuis les années 1990, la police intervient de façon beaucoup plus agressive dans ces quartiers. Il y a notamment les incessants contrôles au faciès, mais aussi de vastes opérations : la police boucle un quartier ou une sortie de métro, sans expliquer quoi que ce soit. Les jeunes sont soupçonnés en permanence, on leur demande leurs papiers constamment, ce qui n’arrive pas ailleurs à Stockholm ou avec les Suédois blancs. La police agit donc de façon contraire à la loi suédoise, dans ces quartiers et nulle part ailleurs. Résultat, c’est une énorme source de frustration et de colère pour les gens.

Est-ce l’échec de la politique d’intégration suédoise ?

Le gros problème de la politique suédoise d’intégration, c’est la discrimination structurelle qui imprègne la société suédoise : l’emploi, le logement, jusqu’à l’accès en boite de nuit. Une discrimination structurelle qui est d’ailleurs plus ou moins acceptée en Suède. On donne certes un peu d’argent pour des petits projets dans les quartiers défavorisés, mais cela en est presque humiliant.

Le problème n’est pas tant l’échec de la politique d’intégration que l’absence de réelle politique d’intégration en Suède. Elle est seulement rhétorique. Tant que l’on ne fait rien pour changer les attitudes des entreprises, des institutions, et que l’on continue de croire que les immigrés ne veulent pas s’intégrer et qu’il faut donc les y amener par la contrainte, on ne règlera pas la discrimination structurelle.

L’image de la Suède, pays des droits de l’homme et État tolérant, se maintient, car la Suède a été très forte pour entretenir son image par le discours. Lorsque les premiers étrangers sont arrivés à la fin des années 1950, l’accueil des immigrés s’est bien déroulé, et cela a duré jusqu’à la fin des années 1980. L’État-providence a permis de masquer les problèmes de racisme et de discrimination pendant longtemps. Mais lorsque l’on a commencé à démanteler cet État-providence, au début des années 1990, les tensions sont apparues au grand jour.

Propos recueillis par Olivier Truc

Photo : « Riot Art » par Olly Denton (West London, 2011)

Article initialement publié par MyEurop, le 25 mai 2013.

Olivier Truc

Journaliste Le Monde

Irene Molina

Irene Molina, professeure en géographie culturelle à l’université d’Uppsala (Suère), réalise notamment des recherches sur la violence urbaine et les inégalités sociales.

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