Édition du 18 septembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

Berta et Ticius. Le corps fait chose

Par quelle magie un corps peut-il être transformé en "chose" ? La "chosification" du corps féminin est aujourd’hui décriée par le mouvement contre les violences subies par les femmes. Un détour par les débats autour du mariage chrétien institué dans l’Occident médiéval offre la possibilité d’appréhender le corps des femmes comme un terrain politique où se logent des rapports sociaux de domination.

Tiré du blogue de l’auteur.

Voici donc l’extrait d’un libelle parodique de casuistique écrit par Roffredus Beneventanus datant de 1235-1236 : Libelli iuris civilis/Libelli iuris canonici ; Quaestiones sabbatinae, (Turin, Ex officina Erasmiana, 1968 [1500]). La casuistique désigne au XIIIe siècle ce domaine de la théologie morale qui s’attache à résoudre les cas de conscience. Notre clerc écrit ceci :

"De quelle manière un mari demande sa femme qui s’est éloignée de lui sans raison. Une jeune fille mineure promise contre son gré et en dépit de son opposition fut donnée en mariage à l’âge de neuf ans : par la suite, pendant deux et demi, elle cohabita en paix avec ledit mari ; au terme de cette période, elle se mit à lire l’inscription concernant la poutre encastrée [du Digeste de Justinien du VIe siècle, D. 47. 3] et les extorsions [Digeste, 47.13], et elle trouva ce mari dont le fort visage lui avait peut être déplu, puissant en œuvre et en parole (Luc, 24.19 "potens in opere et sermone"), et connaissant bien le titre de fundo instructo [Digeste 33.7], par la suite, la femme, car les volontés des femmes sont éphémères, comme il est dit [dans le Codex de Justinien en 3.28.20.1] - sans que l’on sache pourquoi - ne veut plus cohabiter avec le mari ; le mari reçoit alors le conseil de rédiger que lorsque lui-même a contracté mariage avec Berta, âgée de neuf ans, ladite Berta a par la suite cohabité avec lui pendant deux ans et demi : mais que maintenant, sans raison et sur un caprice de sa volonté, elle ne veut plus cohabiter avec lui et le traiter avec l’affection d’une épouse, et elle refuse à donner les preuves de déférence ou de dévouement que les épouses sont tenues de donner à leur mari : aussi demande-t-il que ladite Berta soit contrainte par votre entremise à revenir auprès de dudit Ticius et à donner les preuves de dévouement accoutumé que les épouses sont tenues de montrer à leur mari. L’acte qui doit être ainsi rédigé cite la décrétale [Décrétales ou Liber extra] X.4.1.21 et avance l’argument de C.8.17(18).12 [du Codex de Justinien]."

Ce texte semble être parodique indique l’historienne Marta Madero dans son étude publiée dans les Annales HSS (https://www.cairn.info/revue-annales-2010-6-page-1323.htm) (novembre-décembre 2010) car il est improbable que la très jeune épouse prenne le soin de lire des codes de droit civil pour se défaire de son mari au XIIIe siècle. Partir de ce cas, celui du libelle parodique de Roffredus, permet de penser les limites qui servent à définir socialement les règles matrimoniales instituées relativement au droit au corps des époux. Reprenant l’idée de Yan Thomas insistant sur l’importance des cas extrêmes parce que "c’est au moment même de l’exception, lorsqu’une solution se saisit en sa circonstance la plus extrême, que son degré de généralité est au plus haut" (cité par Marta Madero, p. 1347), il est possible de voir dans cette casuistique médiévale d’exception la délimitation d’un espace social où les normes générales s’appliquent, sans exception.

Roffredus illustre donc à sa manière la théorie de La domination masculine de Pierre Bourdieu (Éditions du Seuil, 2002 (1998)) qui soutenait que les structures de domination masculine n’ont rien d’anhistorique et qu’au contraire, "elles sont le produit d’un travail incessant (donc historique) de reproduction auquel contribuent des agents singuliers (dont les hommes, avec des armes comme la violence physique et la violence symbolique) et des institutions, familles, Églises, École, État" (p. 55).

Plusieurs passages de ce texte indiquent comment s’opère au moyen des catégories juridiques la réduction de cette femme, Berta, à un objet de droit. Roffredus insiste tout d’abord sur la validation d’un mariage contraint par la cohabitation : la jeune fille a été mariée "contre son gré" et au bout de "deux ans et demi" de cohabitation elle "ne veut plus cohabiter avec lui". Le fondement de la validation juridique d’un tel mariage est ensuite décrit par le recours au droit civil à propos des biens meubles et immeubles. Nous pouvons en effet y lire l’analogie à la poutre incorporée : tout matériau incorporé ne peut être arraché. Le renvoi au "titre de fundo instructo" un peu plus loin va dans le même sens. Ce passage du Digeste porte sur les instrumenta (instruments) d’une maison, d’un domaine, et de leur possession. 
 
La réduction juridique du corps féminin à un objet de droit au même titre qu’une propriété fait écho également au dogme religieux de l’Eglise romaine qui consacre aussi le statut d’infériorité des femmes. "Soyez soumis les uns aux autres dans la crainte du Christ. Que les femmes le soient à leur mari comme au Seigneur" (Ephésiens, 5, 21) servira à justifier par le sacré, et donc à naturaliser, la domination masculine.

Les mariages précoces comme celui décrit par Roffredus (à 9 ans) étaient une pratique répandue dans les couches supérieures de la société au XIIIe siècle dans l’Occident latin. S’il y avait promesse de mariage, il était crucial pour la famille de l’époux de contrôler le corps de sa future épouse : on procédait alors à son enfermement dans un monastère contrôlé par la famille noble ou patricienne, à la cour, ou bien au château de sa future famille. (Claudia Optiz, "Contraintes et libertés (1250-1500)" dans G. Duby et M. Perrot, dir., Histoire des femmes en Occident, t. 2 : Le Moyen Âge, Plon, 1991, p. 285).

Le danger serait de limiter notre regard à des sources androcentriques comme celle-là. L’histoire des femmes croise ces sources avec d’autres pour dépasser le regard des dominants projeté sur les femmes. Les actes des affaires criminelles de l’époque montrent, par exemple, la dureté de l’oppression des femmes mariées : ils font mention de femmes qui essaient de faire assassiner ou d’éliminer elles-mêmes leur mari, certains cas d’infanticides aussi, puis au-delà de la violence directe une conflictualité "à bas bruit" au quotidien qui se traduit par des refus, des contournements, des récriminations, du dédain ou bien des agissements en secret. Cela est attesté aussi par les tribunaux ecclésiastiques chargés des affaires familiales qui de manière régulière encourage les femmes à "pratiquer l’obéissance qu’elles doivent à leurs époux". (Cité par Claudia Optiz dans ibid., p. 287).

Enfin, on pourrait être tenté de lire Roffredus en insistant sur la distance qui nous en sépare. Pourtant, comme le souligne Michèle Riot-Sarcey récemment (Le Monde, 12 janvier 2018, p. 19) : "La force des choses l’a de nouveau emporté et la marchandisation des corps s’est imposée massivement. Mondialement. Le fétichisme de la marchandise a visé, comme on le sait, le corps des femmes, redevenu objet que l’on convoite ou rejette." Par un curieux détour, notre modernité marchande actuelle apparaît donc, sous l’angle des femmes, résolument "moyenâgeuse" et arriérée. Ticius serait donc Weinstein ? Et Berta serait #metoo ?

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