Édition du 14 novembre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Éducation

Bilan du mouvement étudiant

Ce texte est tiré de la résolution LA PROCHAINE ÉTAPE : Bilan et perspectives d’Alternative socialiste sur la grève étudiante et les élections québécoises de 2012. La deuxième partie de ce texte a été publiée dans notre édition du 9 octobre 2012 (http://www.pressegauche.org/spip.php?article11845).

La principale leçon du mouvement étudiant est que la lutte paie. C’est l’ampleur du Printemps Érable qui a poussé le Parti québécois de Pauline Marois à annuler la hausse des frais de scolarité et abroger la loi 12. Cette victoire, comme celle de la défaite des libéraux, doivent être célébrées comme telles. La grève des étudiant-es québécois est l’une des rares luttes dans le monde à avoir récemment réussi à repousser une mesure d’austérité, ce n’est pas rien ! La lutte paie, mais elle doit continuer, car nous n’avons pas encore gagné tout ce qui nous est dû. En plus, l’ennemi repassera bientôt à l’attaque. Prévoyons ses coups, cessons de seulement être sur la défensive et attaquons ! Pour être en mesure de savoir comment continuer le combat jusqu’au bout, il convient d’identifier les réussites et les échecs de la lutte du mouvement étudiant de 2012.

Polarisation et élévation de la conscience politique

L’éveil du Printemps Érable a été politique. Il a démontré que la lutte de classe est bel et bien une réalité au Québec. La capacité de mobilisation incroyable des étudiants et de leurs alliés, la vague de sensibilisation à différents enjeux, la polarisation puis l’élévation de la conscience politique au Québec sont la preuve que nous pouvons organiser massivement la défense de nos intérêts contre ceux du patronat et de ses politiciens. Le Printemps Érable a permis de politiser de larges pans de la population. Et c’est ce type de mouvement dont les Québécois et Québécoises ont besoin pour construire une réelle alternative politique à l’austérité budgétaire, aux coupures et aux hausses de tarifs imposés par les gouvernements capitalistes.

Il convient de réfléchir aux raisons ayant empêché ce « mouvement historique » d’être la « victoire historique » tant attendue. Pour Alternative socialiste, le mouvement étudiant a ouvert une fenêtre de possibilités pour l’organisation d’un mouvement social beaucoup plus large, dirigé contre toutes les attaques capitalistes sur nos conditions de vie. La participation massive aux manifestations mensuelles du 22 ainsi que l’ampleur, bien qu’éphémère, du mouvement des casseroles le prouvent. Cette fenêtre est désormais en train de se refermer. En raison du manque de liens organiques entre la lutte étudiante et celle du mouvement ouvrier et l’approche antipolitique que plusieurs préconisent ont vautré le mouvement dans le mutisme lors des dernières élections.

L’artillerie lourde qui n’est jamais venue

Aussi vaste ou radical soit-il, aucun mouvement étudiant ne menace sérieusement le pouvoir. Il peut troubler le gouvernement, mais pas le Capital. Durant les derniers mois, les manifestations, les activités culturelles ou encore les actions de perturbations économiques effectuées par les étudiants visaient à exercer une pression sur le pouvoir politique, sur le gouvernement libéral de Jean Charest, interlocuteur institutionnel du mouvement étudiant, et non pas sur les patrons eux-mêmes. Les étudiants comme groupe social n’ont pas d’impact direct sur le portefeuille des patrons. Pour cela, le mouvement étudiant doit s’appuyer sur la seule classe sociale en mesure d’assumer ce rôle historique, celle des travailleurs et travailleuses organisés politiquement sur cette base. Lors des événements de mai 68 en France, les étudiants et les étudiantes ont été à l’origine du soulèvement social. En allant aux portes des usines, ils ont réussi à rejoindre les travailleurs et les travailleurs qui ont emboîté le pas de la contestation avec leurs propres revendications, provoquant ainsi la plus grosse grève générale de l’histoire de l’humanité jusque-là, avec près de 10 millions de grévistes. Durant le conflit, l’impact étudiant a cependant été marginal. Tel un corps d’infanterie, le mouvement étudiant a surtout ouvert la voie à l’artillerie lourde qu’est la classe ouvrière. La France s’est alors retrouvée à deux doigts d’une situation révolutionnaire : les travailleurs ont rejeté les accords de Grenelles, qui incluaient pourtant des concessions importantes de la part du patronat. Toutefois, les bureaucrates syndicaux ont préféré écarter la solution révolutionnaire et le mouvement est tombé suite à cette trahison1.

Pour une lutte populaire, il faut des partenaires de lutte

Les mouvements étudiants sont généralement instigateurs de soulèvements. Or, si la contestation ne se généralise pas, le mouvement de contestation s’essoufflera, comme c’est le cas en ce moment. Des efforts prioritaires auraient dû être déployés, et doivent toujours l’être, pour entraîner les travailleurs de tous les horizons dans cette lutte, non pas dans une optique d’appui moral ou logistique, mais dans une logique d’appropriation de cette lutte dans l’intérêt de tous et toutes, étudiant-e-s ou non.

Or, cette dynamique doit fonctionner dans les deux sens pour aboutir. Certes, le mot d’ordre de la CLASSE « La grève est étudiante, la lutte est populaire » est allé directement dans cette voie. Toutefois, les stratégies du comment, avec qui et sur quelles bases ou revendications cette lutte doit devenir populaire ne se sont pas tout à fait matérialisées en ce sens. L’initiative d’appui aux lock-outés de Rio Tinto Alcan, à Alma, a été fort louable, mais sans lendemains. De plus, les associations étudiantes n’ont pas adéquatement capitalisé sur les nombreux conflits de travail, notamment à Montréal (Services de garde, STM, BANQ, AVEOS, etc.), pour ancrer leur lutte dans celles des travailleurs et développer des liens organiques avec leur classe. Du point de vue de certain-e-s travailleurs-euses, les étudiant-e-s tentaient de les convaincre d’appuyer leur lutte contre la hausse, sans pour autant vouloir s’investir dans les luttes ouvrières ou avoir l’humilité de voir les limites de leur propre mouvement. Il convient de rappeler que les sondages réalisés parmi la population durant le conflit étudiant n’ont jamais montré un appui de plus de 50% à la lutte contre la hausse des frais de scolarité.

De la grève étudiante à la « grève sociale »

Au chapitre des mots d’ordre, celui de « grève sociale » lancé par la CLASSE, n’est demeuré qu’un vœu pieux. Il n’a pas seulement été rejeté du revers de la main par les directions syndicales (ce qui n’est pas surprenant), mais aussi par la base syndicale de la CSN, de la FTQ et de la CSQ ainsi que par l’ensemble de la population. Handicapé par l’absence d’une vraie campagne nationale contre les mesures d’austérité, le mouvement ouvrier québécois ne présentait pas et ne présente toujours pas la conscience politique adéquate pour adopter un tel moyen de pression face aux attaques néolibérales. De surcroît, cet appel ne s’est pas fait ni sur des revendications précises, ni sur un mode d’organisation permettant à la base syndicale de s’impliquer, mais plutôt sur le principe d’établir « une convergence de l’ensemble de la population québécoise contre les politiques de coupures et de marchandisation des services sociaux et de nos droits collectifs. »2

Bien que nous ayons appuyé cet appel puisqu’il s’agissait d’une nouvelle étape pour la lutte étudiante, il faut bien plus pour que les masses se mettent en marche. Lors d’une grève générale, les étudiant-e-s risquent de perdre leurs sessions. La classe ouvrière leurs emplois ! Ils ne font pas des sacrifices seulement pour des idées, mais surtout pour des revendications claires et réalisables.

Le site grevesociale.info faisait valoir la grève sociale comme étant de responsabilité individuelle. Ceux et celles à l’origine de l’appel à la « grève sociale » du 15 et 22 mai sont même allés jusqu’à inviter les travailleurs à « déserter » leur milieu de travail. Or, une grève, de surcroît générale, ne relève pas de la morale personnelle. L’échec de ces actions en dit long sur l’efficacité de ce type d’approche déconnectée de la réalité des gens.
En janvier 2011, pendant plus d’une semaine, le Nigéria a connu la plus grosse grève générale de son histoire. Tout était paralysé. Dans certaines régions, des comités de grève se sont occupés d’assurer l’ordre et l’approvisionnement. Sur quelle base la population s’est-elle mobilisée ? Contre la hausse du prix de pétrole3. En 2009, la Guadeloupe a connu une grève générale de plus d’un mois. Contre quoi se battaient les grévistes ? La vie chère4. Au Québec, en 2012, ni les directions syndicales ni Québec solidaire ni la FECQ ou la FEUQ n’ont lancé d’appel clair pour la grève générale nationale. Seule la CLASSE a milité en ce sens. Or, si la direction du mouvement est incapable de donner des perspectives et des revendications claires et concrètes à chacune des étapes de ce mouvement, il sera appelé à s’affaiblir et sera incapable de réunir les différentes couches de la classe des travailleurs. Cette incapacité à formuler des revendications conjoncturelles claires, la CLASSE l’a notamment démontrée en refusant d’appeler aux déclenchements d’élections et, par la suite, en les considérants comme non représentatives dans son manifeste ou encore dans le slogan de la marche du 22 août, « Nos rêves sont plus grands que les urnes ».

L’occasion ratée des élections

En entrevue à CUTV, un porte-parole de l’Union Communiste Libertaire déclarait s’opposer aux élections dans le cadre de la démocratie libérale parce que son organisation est, par principe, contre la délégation de pouvoir. Selon la personne interrogée, la politique doit se faire tous les jours et non uniquement tous les quatre ans.5 Comme s’il y avait une contradiction entre les deux ! Ce refus d’intervenir dans la sphère politique institutionnelle entraîne un décalage immense entre la majorité du peuple et les militant-e-s professionnel-le-s. Pour une bonne partie de la population, les élections restent le moment où les gens sont le plus disposés à parler de politique. Nous ne voyons pas en quoi bouder cet événement peut faire avancer les idées de changement radical de la société. Au contraire, ne pas saisir cette chance c’est laisser le monopole de la discussion à la droite et aux réformistes.6

Durant la campagne, alors que la grève s’essoufflait, la CLASSE a maintenu un silence radio quasi complet. Pas grand-chose n’a été fait pour participer aux débats électoraux et il n’y pas eu de mots d’ordres adaptés à la nouvelle conjoncture. À l’inverse, la FEUQ, la FECQ ainsi que les directions des centrales syndicales ont clairement appelé à voter pour « le parti ayant le plus de chances de battre la CAQ et le PLQ » et plusieurs personnes ne voyant plus d’autres issus à la grève ont également placé leur confiance dans le Parti québécois.

Nous connaissons la tendance apolitique de l’ASSÉ, mais le seul parti qui met de l’avant des propositions comme la gratuité scolaire c’est Québec solidaire. Nous ne pouvons pas faire comme si le seul parti qui questionne le capitalisme et les privilèges des nantis n’existait pas. D’autant plus que la lutte du mouvement étudiant s’imbrique dans une lutte de l’ensemble des travailleurs contre l’austérité et que cette dernière à besoin d’un relais politique. Plusieurs groupes de gauche ont canalisé leurs énergies au mauvais endroit. On se retrouve avec un Parlement plus à droite que jamais et qui n’est pas représentatif du niveau de lutte de classe que nous avons connu durant les derniers mois. Certes, ce parlement sera toujours bourgeois, mais il peut également servir de tribune où l’on peut démontrer les contradictions du système et mobiliser la population.

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