Édition du 13 novembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

G7

De la diversité des tactiques (suite)

Bilan militant d'un G7 mouvementé

Difficile de faire un bilan à chaud de ces diverses manifestations menées à Québec les 7, 8 et 9 juin, à l’encontre du G7. Mais peut-être, ces quelques points de repère jetés sur le papier aideront-ils à mieux cerner les particularités de la conjoncture que le mouvement altermondialiste traverse actuellement, tout comme à réfléchir aux moyens à mettre en oeuvre pour mieux mieux répondre aux défis qu’elle peut poser. Tentative de penser à voix haute, librement, loin des invectives ou encore de différends caricaturalement grossis !

Lire aussi à titre de mise en contexte : "Manifester contre le G7, bien sûr ! Mais comment ?"

Beaucoup l’ont dit et redit : les militantes et militants altermondialistes —toutes tendances confondues—, et plus généralement tous ceux et celles qui auraient voulu exprimer leur insatisfaction ou oppositions vis-à-vis des politiques du G7 de La Malbaie, ont été confrontés à un véritable « délire sécuritaire », soigneusement construit et orchestré par les pouvoirs d’État, police en tête, et relayé à merveille par une presse, littéralement aux ordres. Résultats non seulement tout le débat public sur le rôle de fond mené par le G7 dans les affaires du monde a été complètement évacué, mais surtout à cette occasion, comme l’ont rappelé les portes parole d’Amnistie internationale et de la Ligue des Droits et libertés, les libertés démocratiques ont été sérieusement mises à mal : déploiement démesuré de la force publique (avec drone, armes de combats, etc.), intimidation systématique des manifestants, arrestations arbitraires .On ne compte plus les excès en ce domaine. À avoir l’impression qu’il y avait plus de policiers que de manifestants, ou encore qu’on était "de facto" pris en souricière, placés sous... "État de siège".

Une conjoncture bien plus délicate

En comparaison avec ce qui s’était passé à Québec en 2001, les différences sautent aux yeux et nous montrent bien que nous ne sommes plus exactement dans la même conjoncture sociale et politique. Alors qu’à l’époque, c’étaient des dizaines de milliers de manifestants qui s’étaient donnés rendez-vous avec enthousiasme à Québec pour s’en prendre à la ZLEA (Zone de libre échange des Amériques) ; alors que le gros de la population avait gardé malgré tout un préjugé favorable envers les revendications et aspirations altermondialistes ; et alors que la grande presse y avait fait chaque fois plus écho, on doit bien convenir que la situation était tout autre à Québec en ce début de mois de juin 2018 : tout juste quelques milliers de manifestants, certes décidés mais aussi préalablement intimidés par une véritable campagne de peur, et sans pouvoir disposer du soutien de mobilisations syndicales et populaires larges et diversifiées. Avec en face d’eux un monumental déploiement de forces policières militarisées. À n’en pas douter, la dynamique de confrontation avec les pouvoirs en place n’est pas la même et le mouvement altermondialiste d’aujourd’hui est à la recherche d’un second souffle, confronté cette fois-ci non seulement aux affres de la globalisation néolibérale, mais aussi, plus grave encore, aux dangers du cynisme, de la désorientation et de la division, et au-delà, à la montée de l’extrême droite, du populisme autoritaire et des crispations identitaires. De quoi poser de tout autres défis à ceux et celles qui aspirent à un « autre monde possible ».

Déployer le parapluie démocratique

Or que peut-on faire quand le rapport de force semble à ce point s’être inversé et qu’il ne s’agit pas d’une tendance purement conjoncturelle ? Quelle est la stratégie à privilégier quand on se trouve plongés dans un contexte aussi défavorable ? Tout le monde connaît la recette : déployer le parapluie démocratique, favoriser l’élargissement, la diversification des forces mobilisables, travailler à l’unité d’action, proposer des objectifs facilement atteignables.. apprendre ou ré-apprendre à travailler ensemble...pour présenter un front uni... qui puisse permettre de renverser le rapport de force.

C’est d’ailleurs ce vers quoi se sont spontanément orientés –malgré eux pourrait-on dire !— certains groupes organisateurs quand ils ont vu le tour violemment répressif que prenait en haut lieu l’organisation du G7. À Québec par exemple, on a jugé bon de donner malgré tout l’itinéraire à la police, même si ce n’était pas la préférence de groupes activistes de Montréal. On a aussi cherché à séparer les différents types de manifestations pour chercher à ce qu’elles se nuisent le moins possible les unes les autres, en réservant le vendredi pour des activités ad hoc. Plus encore, lors de cette dernière manifestation, on a choisi sur le terrain de ne pas confronter directement la police, jugeant que cela serait contre-productif.

Dans les faits on s’est vus obligés d’aménager la fameuse diversité des tactiques (et de la liberté qu’elle implique et appelle), car on a été forcés –par les faits eux-mêmes— de prendre en compte la conjoncture et ses implacables exigences. Non pas pour plier l’échine, mais pour trouver la meilleure façon de faire face aux défis du moment. Et même chose du côté de ceux et celles qui privilégiaient des manifestations légales : devant les pratiques policières abusives, on a été aussi amenés à défendre –ainsi que l’a fait Amir Khadir— la désobéissance civile, dénoncer les intimidations et arrestations arbitraires.

Faire plus et mieux

Il reste qu’on aurait pu faire beaucoup plus et beaucoup mieux. Car finalement c’était d’abord des forces policières et de l’arbitraire du pouvoir qu’il fallait se protéger, et dans un contexte très défavorable où la mobilisation n’avait pas la massivité nécessaire. Et comment on aurait-on pu le faire, sinon en mettant en place des liens beaucoup plus étroits entre les organisateurs et organisatrices des différentes manifestations, et en luttant contre toutes les formes de sectarisme existantes, de non respect entre camarades partageant le même objectif de fond. En pensant aussi –énorme oubli— à l’auto-défense collective et démocratique des différentes manifestations, c’est à dire à la constitution de services d’ordre organisés qui auraient permis aux manifestants de se sentir en sécurité, protégés par des gens de confiance et préalablement préparés à faire face aux différentes formes d’intimidation policière.

N’est-ce pas ainsi qu’on aura quelque chance de faire face aux difficiles défis d’aujourd’hui, et ainsi de retrouver à terme l’élan et l’enthousiasme du mouvement altermondialiste de 2001 ?

Pierre Mouterde, Québec, le 11 juin 2018
Sociologue, essayiste (Dernier ouvrage : Les stratèges romantiques, Remédier aux désordres du monde contemporain, Montréal, Écosociété 2017)

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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