Édition du 16 octobre 2018

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Amérique centrale et du sud

Brésil. Le Nordeste, champ de bataille décisif de la présidentielle au Brésil

« Haddad, on ne sait pas ce qu’il a fait. Si c’était Lula, je voterais pour lui. Mais il n’est pas Lula. Je vais voter pour Bolsonaro. » À quelques mètres d’une marée rouge qui a envahi la place Maciel-Pinheiro, dans le centre historique de Recife [capitale de l’État du Pernambouc], Andreza Lima vend des plats chauds dans une petite baraque en bois. « De quoi survivre, pas de quoi vivre », dit cette femme de 29 ans. Sa voix est couverte par une bruyante sono martelant « Lula c’est Haddad, Haddad c’est Lula ». Andreza n’est pas convaincue. « Lula, c’est Lula », assure-t-elle.

Tiré de À l’encontre.

En 48 heures, le week-end dernier, les principaux prétendants à la présidence du Brésil – Fernando Haddad (PT), Ciro Gomes (Parti démocratique travailliste), Geraldo Alckmin (PSDB), et les partisans de Jair Bolsonaro, le candidat d’extrême droite [ex-capitaine, depuis 27 ans député au parlement fédéral, supporter de la dictature historique de 1964-1985, contre le droit à l’avortement, homophobe, sexiste, prônant l’agression physique contre les militant·e·s de la gauche, pour la libre acquisition des armes, lié aux évangélistes…], se sont succédé dans le Pernambouc, bastion électoral de Luiz Inacio Lula da Silva.

Cet État déshérité du Nordeste avait donné en 2006 un score soviétique de 71% à l’enfant du pays [Lula]. En prison depuis avril et inéligible après sa condamnation pour corruption [sans preuve matérielle, suite à une décision du Tribunal électoral datant du 31 août], l’ex-président de 72 ans laisse des millions d’électeurs orphelins. Le Nordeste compte un nombre record d’indécis, un réservoir de voix que les candidats s’arrachent à quelques jours du 1er tour, le 7 octobre.

Après une visite éclair de Geraldo Alckmin, dont la campagne est en perdition, Fernando Haddad faisait samedi dernier sa deuxième tournée dans le Nordeste. Une région stratégique parce que « c’est la région du pays où il y a la plus grande possibilité de transfert de voix de Lula vers Fernando Haddad », analyse Eduardo Grin, politologue à la Fondation Getulio Vargas à São Paulo. Le Parti des travailleurs (PT) avait mobilisé une foule bruyante et enthousiaste de milliers de sympathisants. Car le temps presse pour faire savoir que Lula a adoubé l’ancien maire de São Paulo, âgé de 55 ans, dont le nom est encore écorché par les Nordestins. Le message du PT est donc insistant : « Lula, c’est Haddad », lit-on sur les drapeaux, les banderoles.

Le candidat lui-même arbore sur son T-shirt rouge l’image d’un Lula à la barbe noire fournie. Quand il chemine dans une rue bordée de commerces, de jeunes vendeuses l’applaudissent. Il plonge dans la foule, lui que l’on dit distant et réservé. Quelques « Haddad président » fusent mais ils sont couverts par le classique « Lula guerrier du peuple brésilien ». Severino da Paz est convaincu de la filiation. « Quand Haddad sera élu président, si Dieu le veut, il va libérer Lula, et Lula va gouverner avec Haddad. Lula a toujours aidé les gens pauvres, modestes, Haddad fera la même chose », veut croire ce maçon de 52 ans.

En deux semaines, l’ancien ministre de l’Éducation de Lula a gagné 14 ?points et se rapproche de Jair Bolsonaro, favori du premier tour. Troisième dans les sondages, Ciro Gomes a décroché, comme Geraldo Alckmin ou l’écologiste Marina Silva, en chute libre. Dans le Nordeste, qui compte 40 millions d’électeurs, soit plus du quart de l’électorat brésilien, Fernando Haddad gagne par 2 à 1 contre Jair Bolsonaro. C’est la seule région du Brésil où ce dernier n’est pas en tête des intentions de vote. Pour le candidat d’extrême droite de 63 ans, l’objectif « est de limiter les dégâts en vue du second tour », le 28 octobre, en réduisant l’écart avec l’héritier politique de Lula, souligne Eduardo Grin.

Les hautes tours de bureau de Recife sont le symbole du dynamisme économique de la plus grande et plus riche ville du Nordeste. Mais elles cachent une réalité beaucoup plus sombre. Dans le Pernambouc, le chômage touche près de 18% de la population et les homicides (57,3 pour 100’000 habitants) sont presque deux fois plus nombreux que dans le reste du pays. « Mon père a une épicerie, il a été attaqué quatre fois. Moi sur la route, j’ai été braqué, mon frère a été attaqué deux jours de suite dans le même bus », raconte Janiel Joao, un vendeur de lits de 35 ans. « Je vais voter Bolsonaro, c’est un militaire, il aura la main ferme », ajoute cet ancien électeur de Lula.

« Petit Hitler tropical »

C’est aussi pour dénoncer « l’impunité des bandits » que les partisans du candidat d’extrême droite se sont donné rendez-vous dimanche matin sur l’avenue Boa-Viagem, en bord de mer, où s’alignent à perte de vue de hauts immeubles résidentiels. « Les bandits vont vraiment penser à deux fois avant d’attaquer quelqu’un s’ils savent qu’il possède une arme », une des propositions phare de Bolsonaro, assure Davi Barros, un étudiant de 19 ans aux cheveux longs. Ils sont plusieurs centaines de manifestants reconnaissables à leurs tenues vert et jaune, les couleurs du Brésil. Un couple porte le même T-shirt : « contre l’avortement, le communisme, les corrompus, la pédophilie, l’idéologie du genre ». Perché sur un immense camion son, le pasteur évangélique Rubens appelle la foule à envoyer un message au candidat, toujours cloué sur son lit d’hôpital après avoir été poignardé. « Capitao (grand capitaine), lève-toi, le peuple brésilien a besoin de toi. »

Quelques heures plus tard, c’était au tour de Ciro Gomes, 60 ans, lancé dans un marathon de cinq États du Nordeste en deux jours, de faire une halte à Recife. Seul Nordestin parmi les candidats, il était comme en famille parmi les centaines de personnes entassées dans le réfectoire du collège catholique Maria-Auxiliadora. Dans le langage direct qui est sa marque de fabrique, il tape sur Bolsonaro, « un petit Hitler tropical », et sur le PT. Mais il épargne Lula. « Ciro cherche à convaincre les électeurs qui sont lulistes, pas nécessairement pétistes », souligne Eduardo Grin. C’est le cas de Tatiana, une jeune avocate enceinte qui distribue des tracts. « Il faut éviter Bolsonaro et Haddad, éviter la polarisation. Je suis de gauche mais pour une gauche meilleure que le PT qui a viré au populisme », dit-elle. Lilian Silva, une ingénieure de 25 ans, vêtue d’un T-shirt « Résistance Bolsonaro », s’est engagée pour la première fois en politique lors de cette élection. Avec une bonne raison : « Maintenant, c’est le moment le plus critique de notre histoire récente. » (Article publié dans Le Figaro daté du 28 septembre 2018)

Michel Leclercq

Journaliste pour le quotidien Le Figaro.

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