Édition du 14 novembre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique centrale et du sud

Brésil. Le général et le pendule de Washington

Le général a certes parlé devant un parterre de francs-maçons, mais il a clairement voulu envoyer un message en direction du Brésil. Il s’est montré orwellien en affirmant que lorsque ce serait nécessaire, l’armée ne manquerait pas à son devoir, promouvant clairement une « intervention », ce qui, en bon portugais, revient à tracer l’horizon de la dictature. Cela a créé un tollé. Loin de tout cela, après que la fièvre sur Facebook est retombée, j’ai écouté la conférence du général. Je la recommande à tous, mais particulièrement à ceux qui défendent la Révolution brésilienne.

Publié par A l’encontre le 25 - octobre - 2017 | Nildo Domingos Ouriques est économiste et membre de l’Institut d’Etudes latino-américaines.

La condamnation morale et même le sentiment de répulsion face au discours du militaire sont aussi faciles que justifiés, mais, comme nous le savons bien, cela n’aura pas le moindre effet. L’indignation, comme l’a justement exprimé Marx, n’est rien d’autre que de l’impuissance en action. Ceux qui pensent différemment et continuent à lancer des mots en l’air contre ce discours devraient indiquer avec combien d’hommes et de tanks ils sont disposés à discipliner le général Mourão. Enfin quoi, la politique c’est la force !

Les libéraux et les dictatures

En théorie, personne ne veut de dictature, même les libéraux, eux qui sont les éternels bénéficiaires du régime ; mais nous ne pouvons pas oublier que les dictatures émergent seulement quand les classes dominantes décident que celles-ci sont nécessaires parce que leur monopole sur le pouvoir et la richesse est menacé par les classes subalternes. La protestation morale face au discours du général sur un réseau social est incapable de tuer la menace dans l’oeuf.

En réalité, beaucoup de personnes ne savent simplement pas que faire par rapport aux forces armées. Dans ce cas, c’est la conscience naïve qui prédomine : ces gens se limitent à dire que les militaires doivent rester dans leur caserne et nous laisser la politique à nous, les civils.

Pourtant, en Amérique latine la défense de ce postulat est inutile, puisqu’à chaque fois que les classes dominantes ont vu leurs intérêts menacés, elles n’ont pas hésité à conspirer contre l’ordre constitutionnel en défense de la dictature. Une dictature contre notre peuple.

Au sein de la gauche, j’observe deux comportements. Il y a cette gauche qui de fait étudie les militaires et agit dans le sens de les doter d’instruments analytiques et de conscience révolutionnaire. C’est la tendance minoritaire. De l’autre côté, il existe cette gauche qui préfère ne pas toucher au sujet, comme si, de fait, les militaires n’existaient pas et qu’ils n’étaient pas non plus un « facteur de pouvoir ». Dans l’épisode considéré ici, les plus innocents se sont limités à la dénonciation morale du général. C’est inutile, je le répète.

Que pouvons-nous dire pour conclure l’allocution faite par Mourão pendant ces cinquante-quatre minutes ? Quatre lignes méritent notre attention. Mais auparavant, un avertissement de caractère général s’avère peut-être nécessaire.

Le pendule de Washington

La conférence du général face à un auditoire maçonnique est une pièce importante d’une tendance dans l’armée. Il est un militaire clairement formé dans la doctrine de sécurité nationale au service de Washington. Pour cette raison, les références théoriques exhibées ne vont pas plus loin qu’un Joseph Nye Jr ou que l’inoubliable Secrétaire d’Etat, John Foster Dulles, un gars qui a conduit la politique étasunienne sur le terrorisme jusqu’à ses ultimes conséquences. Au Brésil, les références intellectuelles de Mourão se limitent à Roberto Campos et, dans une moindre mesure, à Osório. Enfin, une pièce du libéralisme utile aux intérêts des Etats-Unis au Brésil.

Dans ce contexte, Mourão figure comme étant un disciple des doctrines émanant de l’Ecole des Amériques, célèbre dans les décennies passées pour avoir entraîné des assassins et implanté des techniques de terrorisme d’Etat dans toute l’Amérique latine. En 1962, le président démocrate John F. Kennedy avait déclaré que la fonction des armées latino-américaines n’était plus celle de la « sécurité hémisphérique », mais, au contraire, qu’elle devrait s’orienter vers la « sécurité intérieure ». Le virage stratégique signifiait, en bon portugais, une guerre contre notre peuple, maintenant défini comme un potentiel « ennemi intérieur ». Il est clair que la stratégie n’a jamais été présentée froidement, puisque tout a été réalisé au nom du combat contre le « communisme et en défense des valeurs occidentales ».

Cependant, un observateur attentif de la politique extérieure étasunienne, Noam Chomsky, a écrit que ce n’était pas moins que Charles Maechling Jr., le directeur du Département d’Etat pour la défense intérieure des Etats-Unis et chef du Groupe spécial sur la contre-insurrection et la planification de la défense des Etats-Unis de 1961 à 1966, qui avait décrit les prévisibles conséquences de la décision de 1962 et le changement que cette décision constituait. Il disait qu’on était passé d’une tolérance à l’égard de la « rapacité et à la cruauté des Forces Armées latino-américaines » à un appui direct à cette cruauté lorsque ces Forces l’utilisaient pour appuyer les Nord-américains en recourant aux « méthodes des escadrons d’extermination de Heinrich Himmler » (Noam Chomsky, Dominer le monde ou sauver la planète, 2017).

En 2001, l’antique Ecole de la terreur a été rebaptisée Institut de Coopération et de Sécurité de l’Hémisphère occidental (Western Hemisphere Institute for Security Cooperation). Dans le mouvement de balancier qu’il existe entre la « sécurité hémisphérique » et la nécessaire vigilance à l’égard de l’« ennemi intérieur », nous devons clairement garder à l’esprit le fait que quel que soit le côté où se trouve le pendule, il a toujours favorisé les intérêts de Washington et que, dans le fond, tout dépend de la force destructive de la crise économique et du manque de légitimité du système politique. En l’absence d’une menace contre la sécurité hémisphérique des Etats Unis, la ligne la plus relevante pour le moment consiste à se battre, pour des raisons évidentes, contre l’ennemi intérieur et une partie de nos forces armées suit cette ligne tracée par les Etats-Unis.

Le bloc nord-américain

Le général nous annonce que notre monde est dangereux… Dans ce contexte turbulent, toujours instable, Mourão n’hésite pas sur l’essentiel : nous, Brésiliens, qui appartenons au continent sud-américain, nous serons toujours alignés sur ce qu’il nomme idéologiquement le « bloc américain ».

Appuyé par un « power point » qui renforce le sentiment de confusion didactique, le plan de sa conférence est cependant bien connu, puisque le fil rouge du général Mourão n’est autre que celui de la politique extérieure de Washington. Les drogues, par exemple, constituent une menace contre notre sécurité. En réalité, ce n’est pas la sécurité et la stabilité du Brésil qui le préoccupent, mais la stabilité de l’impérialisme étasunien présentée au fil de sa théorie comme la « sécurité hémisphérique ».

Dans ce contexte, peu importe si Mourao a enjolivé son discours par des appels répétés et génériques à l’intérêt national brésilien. La filiation du Brésil avec le « bloc américain » défendue par Mourão n’obéit à rien d’autre qu’au principe de « sécurité hémisphérique » auquel l’Empire obéit en temps de crise comme en temps normal.

Adhésion au libéralisme extrême

Sur le terrain économique, Mourão professe une foi inébranlable dans le libéralisme extrême. L’absence de diagnostic quant à la nature spécifique de la crise économique actuelle est compensée par sa croyance et sa défense conséquente du programme économique libéral, un fait qui rend son exposition simpliste, doctrinaire et, de manière évidente, précaire.

Mais ne nous y trompons pas, la défense de la république « rentiste » oriente la prescription : discipline fiscale, réforme fiscale, libéralisation financière et commerciale, ouverture complète au capital extérieur et privatisations. Il est facile de conclure que, dans les conditions actuelles du capitalisme mondial, l’application radicale d’un programme de cette nature requiert nécessairement un régime basé sur l’usage de la force.

Il suffit de penser au Chili de Pinochet ou à l’Argentine des généraux pour comprendre que les règles du « libre marché » ne peuvent être mises en place qu’au travers des « raffinements » de la violence, de violations systématiques des droits humains et de crimes de lèse-humanité contre notre peuple. N’importe qui peut imaginer le caractère du régime nécessaire pour mettre en place une politique économique de cette nature dans notre pays.

La réforme morale et culturelle

Sur le thème de la culture, le général n’alimente pas non plus les illusions. Sans cérémonie, il annonce que nous devons rompre avec notre triple héritage culturel : s’appuyant sur ses quarante-six années de vie militaire, Mourão ne veut rien de moins qu’extirper l’« héritage culturel ibérique », marqué selon lui par l’« indolence », et dépasser également l’héritage culturel africain, tributaire de la « magie ». La formation de nos officiers devrait absolument intégrer d’urgence l’anthropologie de Darcy Ribeiro [célèbre anthropologue brésilien né et 1922 et mort en 1997] comme antidote à l’ignorance et au préjugé !

Ces recommandations sont un reflet minable d’un certain eurocentrisme anglo-saxon qui a rencontré jusque parmi les académiciens un peu de soutien naïf, à partir du livre aussi fameux que discutable de Max Weber L’éthique protestante et l’esprit du libéralisme. Pourtant, aujourd’hui, même des libéraux déclarés sont très prudents dans la défense de l’eurocentrisme et ne se risquent pas à un alignement dogmatique tel que celui du général . Il est de bon ton dans les salons de gloser sur son goût du pluralisme, mais toujours est-il que la personne bien-pensante qui livre ainsi sa vision du monde ne fait rien d’autre qu’assurer la domination classiste et impérialiste.

Enfin, le général défend une sorte de « réforme morale » de la société brésilienne, très ressemblante à celle qu’on a pu voir dans le Chili de l’après Pinochet, qui commence à peine à s’effondrer. Et au lieu de cohésion sociale et de la solidarité, c’est maintenant la foi dans les bénéfices de la concurrence et du mérite qui s’est imposée.

Mais bon, dans les pays centraux, la défense du mérite, nécessairement individualiste, n’est que pure idéologie légitimatrice, et dans une société dépendante et sous-développée, les gens ne peuvent de toute façon pas s’en sortir face à l’énormité des privilèges de classe et à un ordre social qui ne garantit pas les conditions minimales pour la libre concurrence entre tous. Cette réforme morale de notre peuple et de notre histoire à laquelle le général aspire, ce n’est pas peu, convenons-en.

Le révisionnisme historique

Pour finir, le général revendique un révisionnisme historique pervers, puisque, selon lui, la génération à laquelle il appartient a été marquée par les attaques « lâches » que les militaires ont subies, eux qui, selon une interprétation de la dictature qui l’arrange, « cherchent à faire de leur mieux et qui se font jeter des pierres quoi qu’ils fassent ». L’heure du verdict est maintenant venue pour « l’esprit de conciliation » et « la fin du revanchisme », les slogans au nom desquels des crimes terribles commis contre notre peuple par des militaires comme par des autorités civiles durant la dictature militaire (1964-1985) sont restés impunis. On ne sort jamais indemne d’une dictature.

La campagne pour l’amnistie n’a jamais prétendu au pardon pour les crimes d’Etat, mais toute tentative de passer en revue effectivement cette terrible période historique a immédiatement été interdite au nom de l’esprit de conciliation des libéraux et par la mise en garde des militaires contre l’esprit revanchard. Comme si le fait de lutter pour la justice, au nom de la réparation et de la vérité, était du « revanchisme » !

Epilogue : la loi de la jungle comme loi de la vie

La guerre de classe inaugurée par Dilma dans la première année de son second mandat et approfondie par Temer contre les droits élémentaires auxquels ont peut prétendre dans une société civilisée nécessitera, à un certain moment, un régime capable de réprimer, et cela à des doses de violence beaucoup plus élevées que celles qui nous sont administrées actuellement. Un régime militaire peut-être.

Pour le moment, dans la mesure où la lutte des travailleurs ne menace pas l’ordre dominant, ils font que nous exhiber un échantillon gratuit du futur (comme le député Bolsonaro, par exemple). On voit aussi des gens de la classe moyenne qui appellent à un Brésil sans corruption, par la dictature s’il le faut, comme si des crimes de ce type n’existaient pas dans les années de plomb.

Du reste, dans un monde orienté par les réformes libérales émanant de Washington, nous devons nous arrêter sur le message final de Mourão, puisqu’il fait une sorte de transposition de la loi militaire régnant dans la jungle vers la société : « Il faut supporter le manque de confort et la fatigue, sans se plaindre et en étant modérés dans nos besoins » a dit le général.

Il n’y a pas de doute sur le sens pervers d’un tel ordre militaire quand il est transformé en ordre social. C’est un appel à supporter l’austérité permanente, un appel à accepter la misère et la souffrance pour les mille ans qui viennent. (Article publié sur le site Correio da Cidadania le 17 octobre 2017 ; traduction A l’Encontre)

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