Édition du 21 novembre 2017

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Environnement

British Petroleum (BP) écrasent les gens sans défense

Le premier coup d’Etat de BP [anciennement nommé British Petroleum, puis BPAmoco], qui à l’époque s’appelait Anglo-Iranian Oil Company, s’est fait avec l’aide de la CIA en 1953. Cinquante-sept ans plus tard, les coups d’Etat de BP se poursuivent, consistant à usurper, à acheter ou à esquiver les fonctions de l’Etat.

Aujourd’hui, le Mineral Management Service (Service de gestion des minerais) du Département de l’intérieur des Etats-Unis semble être à sa botte. Seulement onze jours avant la catastrophe du golfe du Mexique, BP a réussi à obtenir pour cette opération « l’exclusion spéciale » de l’étude d’impact environnemental de la National Environment Policy [1].

Avec son siège à Londres et son bureau central états-unien à Houston (Texas), BP est la plus grande firme du Royaume-Uni et l’une des plus importantes du monde [et parmi les principales majors du pétrole]. Elle a été la première à exploiter le pétrole du Moyen-Orient en 1901, grâce à un spéculateur londonien, William Knox D’Arcy. Ce dernier a négocié les droits d’exploration avec le Shah Mozzafar al-Din Qatar de Perse. L’entreprise a été connue sous plusieurs noms : Anglo-Persian Oil Company (1908), Anglo-Iranian Oil Company (1935), British Petroleum (1954), BP Amoco (1998) et BP à partir de 2000.

En 1913, le gouvernement britannique a acquis une participation majoritaire dans la corporation, mais l’ensemble de ses actifs a été vendu entre 1979 et 1987 suite à la campagne de privatisation menée par Margaret Thatcher.

La frénésie de richesse du « profiteur londonien » s’est transformée en un cauchemar pour des millions d’êtres humains dans le monde entier, à commencer par l’Iran. Les clauses contractuelles de la première exploitation prévoient certaines conditions de travail proches de l’esclavage pour des ouvriers iraniens. Elles ignorent d’emblée la souveraineté du pays. En août 1941, la Grande-Bretagne et l’Union soviétique ont occupé l’Iran et ont rapidement forcé le dirigeant répressif, Reza Shah, à abdiquer en faveur de son fils, Mohammed Reza Pahlavi, inaugurant ainsi un nouveau régime répressif, corrompu, brutal et excessivement fastueux.

En 1951, le Majlis (parlement) a voté unanimement en faveur de la nationalisation, et, peu après, Mohammed Mossadegh, un homme d’Etat très respecté, a pris la fonction de premier ministre. La réaction draconienne qu’ont eue les Anglais à l’époque est devenue aujourd’hui très courante : blocus militaire, fin de l’exportation de biens vitaux, gel des comptes bancaires et lobbying aux Nations Unies pour obtenir des résolutions anti-iraniennes. Mossadegh était à la recherche d’une solution négociée, mais les Anglais avaient déjà opté pour la force. En 1952, alléguant le danger de communisme face à l’Etat affaibli, ils ont obtenu le soutien du président Eisenhower. En 1953, avec la complicité de politiciens, de militaires, de criminels, de journalistes grassement soudoyés, et grâce aux informations fournies par l’ambassade de Grande-Bretagne et ses espions, la CIA a réussi son premier coup d’Etat. Elle a alors réinstitué le shah Reza Pahlavi. La tyrannie du shah préparera le terrain pour la révolution islamiste de 1979. Avec le durcissement du régime en Iran, un réseau mondial anti-occidental, toujours plus dépendant de tactiques proches du terrorisme, s’est alors développé.

C’est ce coup d’Etat que les Anglais ont baptisé du nom de « Opération Boot » (Opération botte) et les états-uniens l’ont appelé « Opération Ajax » : « [...] qui a appris aux tyrans et aux despotes en herbe que les gouvernements les plus puissants du monde étaient prêts à tolérer une oppression sans limites à condition que les régimes oppresseurs réservent un régime de faveur à l’Occident et à ses entreprises pétrolières. Cela a contribué à modifier l’équilibre politique contre la liberté et en faveur de la dictature. »[2]

Rares sont les régions du monde à l’abri des spoliations de BP. En Colombie, l’entreprise est accusée d’avoir profité du régime de terreur des paramilitaires qui protégeaient les 730 kilomètres de l’oléoduc OCENSA et a été obligée de payer une indemnisation de plusieurs millions à un groupe de paysans. L’oléoduc a entraîné la déforestation, des glissements de terrain, la contamination du sol. Il a affecté le niveau de la nappe phréatique. Les récoltes se perdaient, des piscicultures étaient abandonnées et le cheptel mourait.

En 1992, BP a signé un contrat avec l’entreprise anglaise Defence Systems Ltd (DSL) qui a créé le Defence Systems Colombia (DSC) [3] pour ses opérations colombiennes. Trois ans plus tard, BP a signé des accords avec le Ministère de la défense de la Colombie selon lesquels BP paierait au gouvernement 2,2 millions de dollars, destinés pour la majeure partie à la Brigade XVI de l’armée pour la protection des installations de BP. La Brigade a introduit dans la zone de Casanare la guerre sale, ou, comme disaient les gens, la tactique pour enlever l’eau aux poissons. Le DSC entraînait à la stratégie militaire et à la contre-insurrection les corps de police assignés à la protection du périmètre des installations. La population atterrée considérait à juste titre le DSC comme une force militaire supplémentaire dans la zone. D’ailleurs, un employé de la DSC a révélé à des journalistes anglais qu’il avait œuvré à coordonner un réseau d’espions dans les agglomérations de la zone de l’oléoduc pour contrôler les dirigeants syndicaux et les chefs des collectivités. Le département de sécurité de l’entreprise OCENSA payait des délateurs et partageait les informations avec le Ministère de la défense et la brigade locale de l’armée [4]. En résumé, BP a créé en Colombie une zone d’exception.

En Asie centrale, BP est un membre important du consortium Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) qui contrôle l’oléoduc qui passe par l’Azerbaïdjan, la Georgie et la Turquie. Cet oléoduc, inauguré en juin 2005, est financé pour une part importante par la Banque mondiale et d’autres agences étatiques. Plusieurs actions en justice concernant des violations des Droits humains ont été présentées à la Cour de justice de l’Union européenne et à la Cour européenne des Droits humains. Le gouvernement turc a néanmoins accordé à BTC des prérogatives sur le corridor de l’oléoduc. Elles annulent les lois relatives aux droits humains, environnementaux et sociaux, dépouillant les peuples de la zone de leurs droits civils. BTC a un accès illimité à l’eau et est exempté de responsabilité en cas de déversements de pétrole. L’oléoduc requiert un corridor militarisé qui met en péril la fragile cessation des hostilités entre la Turquie et les groupes kurdes. Même avant d’avoir été complété, l’oléoduc BTC influait déjà sur la géopolitique pétrolière. A cause de son énorme importance stratégique en Transcaucasie et grâce à BTC, les Etats-Unis et d’autres puissances occidentales peuvent intervenir beaucoup plus dans les affaires de la région.

Même les Etats-Unis ne sont pas immunisés. Les renseignements de l’inventaire des émissions toxiques de la Environmental Protection Agency (Agence de protection environnementale) identifient BP comme étant l’entreprise la plus pollueuse du pays. En 1999, une filiale, BP Exploration Alaska, a dû verser une indemnisation de 22 millions de dollars pour des dommages provoqués par l’entreprise lors du déversement de résidus toxiques à Endicott Island. En août 2006, BP a dû fermer ses installations de la Baie de Prudhoe, suite à un épandage de pétrole brut et de petrodiesel. En Californie, BP est l’un des sponsors les plus généreux pour le soutien à une initiative pour renverser la loi étatique Unfair Business Competition (loi sur la concurrence déloyale) qui était utilisée par les écologistes pour porter plainte contre les entreprises pétrolières pour la contamination de l’eau potable par l’éther méthyl-tertiobutylique (MBTE).

Au Canada, BP extrait du pétrole des sables bitumeux, un procédé qui consomme d’énormes quantités d’eau et produit quatre fois plus de dioxyde de carbone que l’extraction conventionnelle. Le peuple Cree dénonce le fait que l’entreprise est en train de détruire une très ancienne forêt boréale, en dévastant le territoire avec ses mines à ciel ouvert, en contaminant aussi bien l’eau que la chaîne alimentaire, mettant ainsi en danger la faune sylvestre et leur propre mode de vie [5].

Les tentacules de BP s’étendent également à l’enseignement supérieur. En février 2007, malgré une forte opposition du corps enseignant et des étudiants, l’administration de l’Université de Californie à Berkeley (UCB) a annoncé une convention entre UCB et BP selon laquelle BP va financer – à raison de 500 millions de dollars pendant 10 ans – le Energy Biosciences Institute (Institut de l’énergie et des biosciences) qui fera de la recherche sur les biocombustibles et sur la « biologie synthétique ». Ce coup d’Etat de BP dans une université publique, avec la volonté de privatiser le travail intellectuel et d’en commercialiser les résultats, fait que « les travailleurs des pays développés les plus influents subventionnent la spoliation d’encore plus de biens écologiques du monde en voie de développement pour servir les élites qui n’ont cure d’enlever la nourriture de la bouche des gens pour remplir leurs poches d’or. Le fait de socialiser les dépenses pour augmenter le profit privé n’est pas une chose nouvelle dans le système capitaliste. Néanmoins ce cas donne un tour de vis supplémentaire à la combinaison science discréditée, impérialisme écologique et sophisme du « développement soutenable »[6]. Avec ce coup d’Etat, BP réussit à étendre son contrôle sur les scientifiques universitaires, les étudiants et les laboratoires, tout en dotant ses projets soi-disant soutenables d’une patine académique.

BP entretient avec l’administration états-unienne un commerce qui se compte en milliards de dollars sous forme de contrats de défense annuels et en tant que principal approvisionneur de combustible du plus grand consommateur du monde de pétrole et de gaz : le Pentagone. D’après le Center for Responsive Politics, BP occupe la centième place parmi les donateurs les plus importants dans les campagnes politiques : plus de 5 millions de dollars depuis 1990, répartis entre les républicains et les démocrates, qui ont reçu respectivement 72% et 28 %. Le Centre indique qu’au cours des vingt dernières années c’est le président Obama qui a le plus bénéficié des donations du comité d’« action politique » de BP (77’050 dollars)[7]. BP, ses comités d’« action politique » et ses employés ont versé plus de 3,5 millions de dollars aux candidats fédéraux au cours des cinq dernières années, outre les millions destinés au lobbying. En 2009, BP a versé 15,9 millions de dollars pour ses efforts en vue d’influencer la politique énergétique nationale [8]. Ainsi, avec une gestion bien huilée, il obtient l’« exclusion spéciale » de la politique environnementale.

Il est évident que BP n’agit pas seul. Un coup d’œil à quelques-unes de ses connexions avec des firmes et des instances gouvernementales est instructif, pour ne pas dire hallucinant. Le président de Goldman Sachs International, Peter Sutherland, a – avec huit autres gérants de Goldman Sachs – partagé plus de 12 millions de dollars en honoraires [9], avant de très astucieusement démissionner en décembre 2008. On peut trouver sur le site de la Commission Trilatérale [10] son fascinant curriculum : « Il est également président de Goldman Sachs (depuis 1995). Il a été nommé président de la London School of Economics en 2008. Actuellement il est le représentant spécial de l’ONU pour la migration et le développement. Auparavant il était directeur général fondateur de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) et directeur général du GATT (Accord général sur le commerce et les tarifs) depuis juillet 1993. En outre il a joué un rôle décisif dans les accords du Uruguay Round du GATT. » Il est membre du comité directeur du Groupe Bilderberg et assesseur financier du Vatican.

Goldman Sachs, a également été assez futée lorsqu’elle a vendu 44 % de ses actions à BP durant le premier trimestre 2010, encaissant quelque 266 millions de dollars et faisant l’économie de 96 millions de dollars aux prix actuels (l’action BP a passé de 655,4 pence le 20 avril à 302,86 le 29 juin, pour remonter à 401 le 14 juillet 2010) des actions [11]. Les chiffres compilés par le Center for Responsive Politics démontrent que le comité d’« action politique » de Goldman Sachs et des employés individuels ont versé 994’797 dollars en 2007 et 2008 pour la campagne de Obama.

Un autre des hommes de BP qui a fait preuve d’un opportunisme aigu est le chef exécutif Tony Hayward – précédemment membre du comité consultatif de Citybank – qui a vendu des actions de BP évaluées à 2’130’000 dollars, soit un tiers de sa participation, seulement deux semaines avant le désastre du golfe du Mexique [12]. Les quelque 18 millions d’actionnaires anglais, en grande partie des retraités, étaient moins bien informés [l’épargne individuelle visant à assurer la retraite est importante en Grande-Bretagne]. En outre, les fonds de pension britanniques dépendent largement des ressources issues des placements en bourse, placements parmi lesquels BP avait une place de choix. La chute libre du prix des actions de « rentabilité sûre » de BP – une baisse qui a atteint un peu plus de 50 % de leur valeur d’avril – et le fait que BP doive payer 13,5 milliards de dollars (au moins) au fonds de compensation signifient que les dividendes restent suspendus, au minimum jusqu’à l’année prochaine.

Dans la majorité des 150 poursuites déclenchées suite au désastre du golfe du Mexique, on trouve, aux côtés de BP, Halliburton Energy Services, l’entreprise contractée pour les aspects techniques de l’opération, chargée de l’injection de ciment dans le sous-sol. Cette équipe s’est forgée il y a quelques années, lors de la planification de l’invasion de l’Irak. BP était alors chargé par le Ministère du pétrole anglais de l’exécution des études techniques et de fournir au ministère des évaluations et des analyses et de former du personnel pour le champ pétrolier de Rumaila. D’après le Ethical Consumer : « [...] avant l’invasion, BP entraînait les troupes anglaises pour l’entretien et la gestion des champs pétroliers dont elles se sont emparées au sud de l’Irak. Le géant états-unien Halliburton [qui avait dans sa direction l’ex-vice-président des Etats-Unis Dick Cheney] fournit des services aux entreprises pour l’exploration, le développement et la production de pétrole et de gaz. Il a été chargé de restaurer et reconstruire l’infrastructure pétrolière, et, à ce titre, accompagnait les troupes aux champs pétroliers. » [13] Il y a quelques jours, un consortium dirigé par BP a obtenu le contrat pour développer le champ pétrolier le plus important d’Irak, Rumaila.

Il n’est pas possible de raconter toute l’histoire encanaillée de BP en quelques pages, ni d’y décrire les conséquences de cette entreprise pour la géopolitique, pour les rapports entre la guerre et la paix, pour l’économie, pour l’environnement et pour le monde en général, depuis la politique du Moyen-Orient jusqu’aux gens dépossédés et parfois assassinés dans des communautés éloignées. Ces notes ne peuvent donc que donner un aperçu de l’énormité des crimes commis par l’entreprise.

BP ne représente pas une exception parmi les entreprises pétrolières ni parmi les grandes corporations. Au-delà de la fuite de pétrole dans le golfe du Mexique, son histoire constitue un exemple de plus de son énorme pouvoir et de l’impunité dont elle jouit. Et il a été plutôt inquiétant d’apprendre la semaine précédente que le nouveau gouvernement de coalition britannique (conservateurs-libéraux) estime pertinent de nommer l’ancien chef exécutif de BP (entre 1995 et mai 2007) et ancien directeur non exécutif de Goldman Sachs et le « Roi Soleil », Lord John Browne, en tant que « nouveau super-directeur de Whitehall chargé d’infuser au cœur du gouvernement l’esprit des valeurs commerciales »[14].Pendant ce temps, le langage de ceux qui jouissent de cette impunité trahit suffisamment la menace de la botte toujours présente.

En juin, un porte-parole de la Maison-Blanche a affirmé que le président Obama devait presser la botte sur le cou de BP, alors que le journal anglais The Telegraph [15] explique que la botte d’Obama écrase le cou des retraités anglais. En réalité, les directeurs et les comparses fabuleusement bien rémunérés de BP portent ces mêmes bottes qui écrasent les gens sans défense.

(Traduction A l’Encontre)

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