Édition du 5 décembre 2017

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Afrique

Burkina – Affaire Sankara : « Il faut prendre les propos de Claude Bartolone avec beaucoup de réserves »

Près de trente ans après l’assassinat du capitaine révolutionnaire Thomas Sankara, la justice n’est toujours pas rendue.

L’enquête a certes connu un coup d’accélérateur après la chute de Blaise Compaoré, visé aujourd’hui par un mandat d’arrêt international ainsi que l’inculpation et la détention de son bras droit, le général Gilbert Diendéré, déjà poursuivi dans l’enquête sur le coup d’État manqué de mi-septembre 2015.

Tiré de Jeune Afrique.

En visite à Ouagadougou la semaine dernière, le président de l’Assemblée nationale française, Claude Bartolone, a estimé que son pays se devait de répondre à la requête du juge sur la levée du secret défense sur les archives françaises concernant l’affaire Sankara.

Me Prosper Farama est l’un des avocats de la famille du défunt président. Il réagit à cette déclaration et fait le point sur l’enquête. Entretien.

Jeune Afrique : Claude Bartolone a estimé que la France se devait de répondre à la requête du juge d’instruction sur la levée du secret défense concernant les archives françaises de l’assassinat du président Thomas Sankara. En tant qu’avocat de la famille, comment réagissez-vous à ces propos ?

Me Prosper Farama : Je ne sais pas si au stade actuel il faut s’en réjouir. Ces propos ont été tenus dans un cadre diplomatique, pour nous, il ne pouvait en aller autrement. Mais on se souvient que ce même Claude Bartolone avait en 2015 refusé l’ouverture d’une enquête parlementaire en France concernant la même affaire. Pour toutes ces raisons, il faut prendre cette déclaration avec beaucoup de réserves. J’attends plutôt que les autorités françaises posent des actes concrets qui répondent favorablement à la demande du juge d’instruction et qu’il y ait une franche collaboration. C’est à partir de ce moment que nous pourrions nous réjouir. J’en appelle d’ailleurs le peuple burkinabè et les défenseurs des droits de l’homme épris de justice, notamment le Réseau international justice Thomas Sankara, à ne pas se contenter de simples déclarations des autorités françaises et à continuer le combat pour faire éclater la vérité.

Selon vous, la France doit-elle rendre publique ses archives concernant l’affaire Sankara alors que des documents de cette nature restent sous le sceau du secret pendant 50 ans ?

Vous savez un pays qui se déclare être un modèle de protection des droits de l’Homme se doit de donner le bon exemple. La France, bien au-delà de la levée du secret défense, se devait aussi d’accepter la commission d’enquête parlementaire. Vous vous souviendrez que dans le cadre de l’assassinat de Patrice Lumumba, c’est une commission d’enquête parlementaire belge qui a permis d’avoir un certain nombre de vérité sur les circonstances de sa mort. On ne peut donc pas se proclamer pays des droits de l’Homme et en même temps, conserver un secret défense de cette nature. Parce que le secret défense est dans ce cas un écran de fumée qui a pour but de faire un déni de justice. Pour moi, la France se doit donc de collaborer et même de lever le secret défense.

Des noms de personnes françaises, résidentes en France, sont régulièrement cités dans le dossier

Où en est l’enquête aujourd’hui ?

D’un point de vue interne, je pense que le juge d’instruction a achevé l’audition de toutes les personnes qu’il souhaitait entendre. L’enquête est aujourd’hui dans sa phase internationale. Il y a des noms qui sont cités à l’étranger et le juge est en train d’y investiguer. Vous avez vu que l’ancien président ghanéen Rawlings a été entendu dans le cadre de cette affaire. Vous voyez qu’il y a eu une coopération judiciaire efficace avec le Ghana. Mais du côté de la France, jusqu’à aujourd’hui, nous attendons. Nous constatons également que le mandat contre l’ancien président Blaise Compaoré n’a jamais été exécuté. Nous réclamons toujours l’extradition de M. Compaoré.

Qu’attendez-vous concrètement ?

Deux choses : que le volet international du dossier soit terminé et les derniers résultats de l’expertise d’ADN.

Pensez-vous que la France soit impliquée d’une façon ou d’une autre dans la mort du capitaine révolutionnaire ?

Je ne peux pas à ce stade affirmer avec certitude que la France est impliquée. Mais que ce soit des archives de vos confrères journalistes ou des déclarations que nous avons pu entendre dans le cadre de ce dossier, des noms de personnes françaises, résidentes en France, sont régulièrement cités. À partir de ce moment, c’est un devoir d’investiguer pour savoir si elles ont manifestement joué un rôle ou non dans la mort du président Sankara.

Qui sont ces noms que vous évoquiez ?

Ah non, je ne peux pas vous les révéler. Je dis qu’il y a effectivement des noms qui sont cités dans le cadre du dossier. Je pense que la France en tant que pays colonisateur est effectivement mise en cause.

Si on se contente d’un procès interne sans pouvoir remonter aux commanditaires, cette justice sera imparfaite

Quels sont les zones d’ombres qui entourent l’affaire ?

C’est la question des commanditaires. De toutes les archives que nous avons pu consulter, il ressort qu’en plus des acteurs burkinabè, il y avait des commanditaires étrangers. Si on se contente d’un procès interne pour juger et condamner éventuellement les seuls exécutants, sans pouvoir remonter aux commanditaires, cette justice sera imparfaite.

Après avoir baigné dans la léthargie sous l’ère Compaoré le dossier a pris son envol sous la Transition politique en 2015. Croyez-vous que l’enquête va enfin aboutir à un procès ?

C’est notre souhait. Je ne peux pas vous affirmer que j’ai la totale conviction. C’est un contexte politique défavorable qui avait bloqué le dossier. J’espère que la nouvelle donne que nous observons depuis la Transition va aboutir à un jugement.

Comment avez- vous accueilli l’inauguration en octobre dernier d’un mémorial dédié à la mémoire du président Sankara, dont le coût est estimé à près de 5 milliards de francs CFA ?

Dans le principe, l’initiative est louable. Ce qu’il faut déplorer, c’est la manière et la procédure avec lesquelles le projet a été conduit. J’ai cru comprendre qu’il y avait beaucoup de contradiction entre les autorités et les organisateurs de cette manifestation qui ont demandé l’érection d’un mémorial. J’ose croire qu’ils parleront le même langage afin que ce mémorial voit le jour.

Nadoun Coulibaly

Journaliste pour Jeune Afrique.

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