Édition du 13 novembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

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Le blogue de Pierre Beaudet

C’est le temps d’y aller

L’élection québécoise prévue pour le 1er octobre pourrait être un grand tournant. Les dominants, après des années d’austéritarisme, peuvent espérer que les astres sont en train de s’aligner pour eux et leur entreprise de destruction des acquis issus de la révolution-pas-si-tranquille des années 1960. Déchirer le tissu de sécurité sociale, ramener l’éducation à ce que c’était dans les années 1950 avec un système totalement et explicitement à deux échelles, privatiser à qui mieux-mieux ce qui peut l’être pour faire plaisir aux amis-entrepreneurs, fermer les cégeps et les CPE, faire régresser les droits syndicaux au niveau de ce qui existe en Oklahoma, tout cela se profile avec le PLQ et la CAQ. Au lieu de l’habituelle « alternance » entre la droite et le centre que nous connaissons depuis longtemps, le résultat, quel que soit la place respective du PLQ et de la CAQ, serait un virage. Je le dis au conditionnel parce que les mouvements populaires, comme dans le passé, ne se laisseront pas faire.

La dérive

La grande régression donc, ce n’est pas une fatalité, mais c’est pensable. Les deux partis sont confortablement installés dans un projet capitaliste, pro-impérialiste et fédéraliste. Les libéraux « progressistes » (dans le sillon des années de l’équipe du tonnerre) se comptent sur les doigts de la main, enfouis derrière la masse des patenteux et des chercheurs de contrats. Les anciens péquistes de la CAQ, à commencer par Legault, se réclament de Lulu Bouchard et donc de la ligne dure contre les « méchants syndicats ». Entre-temps, l’opposition péquiste est aux soins palliatifs, où elle s’est elle-même placée depuis le virage de 1995. Il reste quelques Véroniques Hivon qui y croient encore, mais la majorité des décideurs au sein du PQ, à commencer par Jean-François Lisée, veulent seulement « retourner au pouvoir ». Il ne reste pas beaucoup de membres actifs, d’intellectuels, de militants, à part un noyau vieilli, aigri et démagogique, surtout des anciens syndicalistes péquistes, qui se réveillent dans la nuit pour détester Gabriel Nadeau-Dubois.

La cible : Québec Solidaire

QS entre-temps est devenu un projet présent dans toutes les régions, avec l’appui, à des degrés divers, des mouvements populaires. En gros, depuis l’époque de François Cyr, d’Amir Khadir, de Françoise David, le projet a évité les impasses de l’ancienne gauche. Le discours s’est reconnecté à la société et on a arrêté de se prendre pour d’autres à part quelques nostalgiques qui rêvent encore du parti « d’avant-garde ». QS est maintenant un parti « réformiste-radical », en combinant les revendications traditionnellement social-démocrates (abandonnées par le PQ) avec des sensibilités féministes, écologistes et altermondialistes. Beau sur le papier mais largement inconnu parmi la population, ce projet est la cible des médias, en particulier du réseau Québécor. À la fois pour sa logique profondément réactionnaire, à la fois pour éviter la débâcle du PQ, le réseau concentre son fiel contre QS, le présentant comme un repère d’islamistes et de gauchistes non-repentis ! C’est pathétique, mais avec en plus l’apport des médias-poubelles, cela détourne l’attention vers les faux chemins de l’« identité », de l’hostilité contre le secteur public, de l’admiration pour Donald Trump. Comme il y a peu d’alternatives, l’influence de ce torrent fielleux est énorme, d’autant plus que les médias « sérieux » (Le Devoir et Radio-Canada) succombent à la même tendance en feignant d’ignorer QS, dont les assemblées de centaines de personnes dans plusieurs régions du pays, ne sont couvertes que par un entrefilet. Dans le fonds, les dominants ne sont pas dupes. Ils n’ont pas peur que QS gagne les élections. Mais ils veulent le discréditer et ce faisant, anéantir le bon vieux fonds progressiste qui est relativement constant dans l’histoire du Québec depuis 50 ans.

Il faut y aller

Devant tout cela, il faut contre-attaquer. Les mouvements populaires, les syndicats, les organisations féministes, communautaires, étudiantes, écologistes, ne peuvent se croiser les bras et répéter, « nous, on ne fait pas de politique ». Ne « pas faire de la politique » dans le moment présent, c’est laisser le chemin ouvert aux droites. Et de dire seulement qu’il faut s’opposer à la droite, ce n’est pas suffisant non plus, c’est mou et ambigu. C’est une grave erreur, qui se paiera très cher.

Certes, il ne faut pas s’illusionner. QS, quand bien même qu’il gagnerait les élections (ce n’est pas pour demain), ne pourrait « changer » le Québec. Le dispositif du pouvoir est bien trop solide et puissant, à la limite, il s’en fout du choix du peuple. Il faudra bien plus que cela, c’est-à-dire une immense vague populaire et un processus d’auto organisation de grande envergure (dont les embryons avaient été observés durant les carrés rouges). Néanmoins, si cette voix du peuple sur la scène politique est entendue via un vote QS, cela va déranger, amplifier l’énergie, donner du sens et de l’espoir. Chaque fissure dans le dispositif du pouvoir est importante, dans une épuisante confrontation (que Gramsci appelait la « guerre de position ») pour changer le rapport de forces, « faire changer la peur de camp », comme le disait un syndicaliste lors de la Grande Transition.

Il faut donc se mobiliser, serrer les dents, mettre de côté des divergences et embarquer dans la construction d’un grand front populaire autour de QS. Plusieurs d’entre vous le faites déjà, c’est ce qui explique l’affluence aux assemblées depuis quelques mois. L’équipe centrale fait un boulot formidable au niveau des communications. Les porte-parole Manon et Gabriel sont des personnalités attachantes et crédibles. Dans un grand nombre de comtés, on a des équipes dynamiques, surtout jeunes, qui ne veulent pas se laisser embarquer dans des querelles de clochers ou des faux débats autour des militantes voilées qui, heureusement, viennent vers nous.

Camarades ! C’est le temps d’agir, c’est le temps de faire le pas et de laisser derrière la fausse « neutralité » (qui n’est pas une) qui emprisonne les gens dans le ni-ni. Il faut donc confronter les réticences des mouvements qui sont encore, parfois justement, un peu craintifs d’être embrigadés. Je suis d’accord avec cette prudence : on a déjà vu le film de la déception, ça s’appelait le PQ. Mais aujourd’hui, on ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, on ne va pas se garder « en dehors » de la politique parce que cela a foiré. On va y aller, lucides, déterminés, confiants qu’un peuple (auto)organisé est la voie du changement, et qu’un projet politique, qui pourrait devenir le porte-voix de cette force montante, serait un atout.

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