Édition du 21 août 2018

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Afrique

Cameroun : explosion de colère à Yaoundé

Fin février 2008, les grandes villes du Cameroun s’embrasèrent : la capitale politique, Yaoundé, ne fit cette fois­-ci pas exception à la règle. Petite histoire dans la grande Histoire, Odile Tobner était alors sur place, où elle se rend régulièrement pour s’occuper de la Librairie des Peuples Noirs créée en 1994 par son mari Mongo Beti. Témoignage.

Tiré de Europe solidaire sans frontière.

La dernière semaine de février 2008 je séjournais à Yaoundé. L’exaspération des habitants était montée d’un cran. La situation politique et économique additionnait les motifs de révolte. En janvier Biya avait imposé une réforme de la Constitution en s’offrant un nombre illimité de mandats et le prix de l’essence venait d’augmenter de 15 francs CFA. C’était trop.

Jour 1 : montée en tension

Les premières violences commencèrent à Douala le samedi 23 février avec la répression d’une manifestation du SDF (Social Democratic Front, parti d’opposition) contre la réforme constitutionnelle. Le 25, la grève des taxis affecta les villes principales, notamment Yaoundé. Dans un pays sans réseau de transports urbains, les taximen sont le nerf de la vie économique. Sans eux tout s’arrête. Le gouvernement avait toujours réussi jusqu’alors à casser les grèves en corrompant suffisamment de taximen pour qu’un service minimum soit assuré. Le matin très tôt, comme je sortais du quartier pour gagner la librairie, je tombai sur un barrage de taximen qui interdisaient à tout taxi de rouler. Ils avaient trouvé la parade au sabotage de leur grève. Ils laissaient encore passer les véhicules particuliers mais dans la journée ils commencèrent à occuper les stations services, ce qui allait rapidement tarir toute circulation.

Jour 2 : l’embrasement

Le mardi 26 je vais au village. J’habite à la sortie de Yaoundé qui va vers Mbalmayo. De retour au milieu de la journée, je dois traverser la ville pour me rendre à la librairie. Je suis arrêtée un peu après le carrefour Warda, à l’entrée du quartier dit de La Briqueterie, par un barrage tenu par de très jeunes gens qui me paraissent très excités. D’aspect famélique, en guenilles, ce sont des garçons des rues qui, en temps ordinaire, soit vendent aux automobilistes des étuis de mouchoirs en papier, des frites de plantains et autres menues fournitures, soit mendient s’ils ne peuvent se procurer ces maigres provisions. Ils exigent que je donne 5000 F CFA. Comme j’essaie de discuter ils commencent à mettre des pneus sous l’avant de ma voiture pour y mettre le feu. Je m’en tire en leur donnant 2000 F CFA. À la librairie des étudiants me disent : « Demain on manifeste. »

Le lendemain mercredi 27 je peux encore gagner la librairie. Les voitures qui circulent se font plus rares puis, au milieu de la matinée, rien ne circule plus. Un silence pesant tombe sur l’artère qui traverse le quartier où elle est alors située, Tsinga. Une employée m’annonce que des manifestants viennent de La Briqueterie du côté du centre ville. Nous tirons le rideau de fer et l’attente commence. Les employées, mères de famille, sont inquiètes pour leurs enfants qui sont à l’école : Comment les récupérer ? Bientôt nous voyons passer, se dirigeant vers le centre ville, une troupe de militaires casqués, armés, accompagnés de lourds engins. Longtemps après ils passent en sens inverse, conduisant prisonniers de nombreux jeunes en triste état, salis de poussières et de fumées. Puis tout se tait à nouveau.

Les employées, occupées du souci des enfants, se risquent alors à s’en aller. Je reste seule, résignée à passer la nuit à la librairie par nécessité. Peu à peu quelques rares véhicules civils circulent à nouveau. Je me dis que je peux tenter de rentrer chez moi. Sur ma route je trouverai les reliques des nombreux barrages dressés dans la ville insurgée, traces noircies des barricades de pneus incendiés, projectiles divers, cailloux épars. Plus aucune présence humaine visible dans une ville si populeuse habituellement. Dans la soirée, Paul Biya parle à la télévision. Ses propos sont violents et menaçants, dénonçant un complot contre le régime. Pendant ce temps la répression se déchaîne. La troupe fait une descente dans les cités à l’université, matraquant les étudiants.

Jour 3 : retour à l’ordre dictatorial

Le lendemain 28, je n’ose me hasarder dehors. Bientôt je n’y tiens plus : je pars pour la librairie pour savoir ce qui se passe. La circulation est quasi nulle. Des véhicules militaires sillonnent la ville paralysée. On apprend que certains parents de jeunes gens arrêtés se hâtent de réunir la somme de 100 000 Fcfa par tête exigée par leurs geôliers pour les relâcher. Les autres comparaîtront en justice et seront condamnés à de lourdes peines. Mais la ville accablée essaye aussi de compter ses morts. On dit qu’il y en a eu sur l’importante barricade de Mvan qui bloquait la sortie vers Douala.

C’est l’épreuve du feu pour Yaoundé, la capitale, épargnée jusqu’alors par les révoltes, en tant que fief de l’ethnie beti, soutien du régime. Des notables beti publient une déclaration dénonçant les troubles organisés par les « étrangers », comprendre : les gens originaires des autres régions du Cameroun, Bamilékés, Nordistes. Le bilan de ces journées de février fut très lourd, au bas mot 160 morts dans l’ensemble du pays, mais certainement plus, tant le régime s’efforça d’en dérober les preuves. Douala compta le plus grand nombre de victimes. Le fait que les intérêts français furent la cible privilégiée de la révolte ne fut guère souligné. Cette brève flambée fut vite oubliée et tout retomba dans la résignation au pire quotidien.

Odile Tobner

* Rédigé le 1er février 2018 (mis en ligne le 24 février 2018). Billets d’Afrique / 2018 / 274 - février 2018 :
https://survie.org/billets-d-afrique/2018/274-fevrier-2018/article/fevrier-2008-explosion-de-colere-populaire-a-yaounde

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