Édition du 12 juin 2018

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Europe

Catalogne. Une petite victoire ouvrière pleine de leçons

Il ne semble pas nécessaire d’arrêter de le répéter, pourtant : « quand on se bat, on peut gagner ». La situation dans les entreprises au sein de l’Etat espagnol n’est pas facile, et il n’est pas facile de réagir lorsque les employeurs les ferment, licencient ou menacent les salarié·e·s de tous les maux s’ils ne sont pas d’accord pour abaisser les salaires ou rendre les conditions de travail encore plus précaires. Mais s’il n’y a pas de lutte, il n’est pas possible de mesurer l’état des rapports de forces et de savoir s’il est possible de gagner ou non. Titan Industries a vérifié.

Tiré de À l’encontre.

Située à El Prat de Llobregat (Barcelone), Industrias Titan est une entreprise leader dans le secteur de la peinture. Qui n’a pas peint avec Titanlux ? Avec une gestion familiale, la firme appartient à la famille Folch-Rusiñol. Elle est sans trop de tradition conflictuelle. Avec plus de 100 ans d’activité, elle n’a jamais subi de pertes et en 2016, elle a réalisé un chiffre d’affaires de 103 millions d’euros et un bénéfice se situant à 2,3 millions. Cependant, une cascade de licenciements et de « mises à pied » a commencé l’été dernier.

Sur un effectif de plus de 350 travailleurs, en six mois, 74 personnes ont quitté l’entreprise après avoir fait l’objet de menaces de licenciement – ce qui a débouché sur un départ « négocié ». Mais 20 n’étaient pas d’accord. L’alerte s’est propagée parmi le personnel et le comité d’entreprise a réagi. En juillet 2017, les premiers arrêts de travail ont été déclenchés et un processus de médiation et de négociation a été ouvert auprès de l’Inspection du travail. Il a duré deux mois. Ça n’a pas marché du tout. En fait, à la fin du processus, il y a eu 14 autres licenciements.

Le plan de l’entreprise, directement passé aux représentants syndicaux, consistait à continuer à licencier les travailleurs jusqu’à ce que la firme atteigne ses objectifs économiques : réduire les coûts salariaux à hauteur de 10% du chiffre d’affaires, ce qui revenait à supprimer 33% de la main-d’œuvre. L’entreprise l’a fait par le biais de licenciements individuels afin d’éviter les licenciements collectifs, ce qui l’aurait obligée à prouver qu’existaient des « raisons réelles » de le faire et, le cas échéant, à négocier avec les représentants des travailleurs. La situation n’a pas laissé beaucoup d’alternatives : « nous avons dû nous battre ».

De plus, ce qui a joué fut le fait de savoir que la véritable cause de la restructuration n’était pas le développement économique de l’entreprise, mais les investissements médiocres effectués par les propriétaires. En 2006, la famille Folch-Rusiñol a réalisé d’importants investissements financiers avec les familles Lara (Groupe Planeta, éditions) et Isak Andic (Mango, vêtements et accessoires), formant ainsi une entreprise avec un pouvoir actionnarial significatif dans Banco Sabadell. La crise qui a débuté en 2008 a représenté une perte de valeur significative, estimée à 90 millions d’euros. Le besoin de refinancement a affecté l’entreprise et a forcé les propriétaires à faire des ventes qui ont décapitalisé l’entreprise.

En novembre 2017, il a été décidé de faire un bond en avant dans les mobilisations. Le comité d’entreprise, composé de 4 délégués de l’UGT (Union générale des travailleurs) et 11 du CoBas (Comisiones Obreras de Base) – résurgence de l’ancienne section syndicale des Commissions ouvrières) –, a proposé à l’assemblée de déclencher une grève du 21 novembre jusqu’à la fin de l’année. Il a été convenu de demander des arrêts de deux heures tous les mardis et jeudis.

L’horaire de la grève coïncidait avec celui des deux équipes, ce qui a permis de renforcer la solidarité entre les salariés. L’appel à la grève a clairement énoncé les objectifs : « Nous ne pensons pas qu’il est juste que nous, les travailleurs, payions, sous forme de licenciement, pour des problèmes économiques indépendants du fonctionnement de l’entreprise. Nous ne sommes pas d’accord pour dire que nos propres activités productives devraient être sous-traitées à des entreprises qui opèrent avec des salaires et des conditions précaires.

Nous n’acceptons pas le licenciement des travailleurs, afin de réduire les coûts salariaux, alors que la direction et les cadres supérieurs se soustraient à leur obligation légale de déclarer au bilan les salaires élevés qu’ils perçoivent. Nous n’acceptons pas les licenciements, alors que nous sommes débordés à chaque nouveau licenciement. Nous ne tolérons pas le refus d’aborder avec les représentants des travailleurs de manière sérieuse et rigoureuse les plans de viabilité de l’entreprise. »

Avec ces objectifs et avec bon état d’esprit, les arrêts de travail se sont développés, suivis très largement dans la production et avec moins d’impact dans les bureaux. Cependant, cette pression n’était pas suffisante. L’entreprise n’a pas cédé. Toutefois, le moral du personnel est resté élevé et la grève a commencé à avoir des répercussions dans différents domaines, avec publication dans la presse, soutien solidaire d’autres entreprises, etc. Paco García, du CoBas et du comité d’entreprise, l’explique ainsi : « La grève a permis de resserrer les liens entre membres de l’ensemble du personnel. Ça nous a beaucoup rapprochés. Mais il était clair pour nous que nous ne voulions pas d’une grève isolée.

Nous avons vu trop de luttes qui restent fermées sur elles-mêmes, qui n’ont pas de visibilité. Dès le premier instant, nous avons pensé à la nécessité de mettre fin à cette situation. Nous avons largement utilisé les réseaux sociaux, créé une plateforme de solidarité et un réseau de soutien avec les forces parlementaires et non parlementaires. Nous avons reçu une motion de soutien du conseil municipal d’El Prat. Nous avons tenu des rassemblements devant les distributeurs de l’entreprise et il nous a été très utile qu’une partie de la grève ait eu lieu pendant la campagne électorale pour les élections en Catalogne, parce que notre lutte fut un élément de référence. »

Cependant, l’entreprise est restée inébranlable. Après les vacances de Noël, une autre étape est franchie : une grève de trois heures est déclenchée à tour de rôle pendant trois jours de la semaine. La situation est tendue. Il n’y aura plus de retour en arrière. Pendant tout le processus de mobilisation, l’assemblée a été à la base de la participation de tout le personnel. Tous les problèmes y ont été discutés, les étapes à suivre et les décisions y ont été prises. L’assemblée a facilité le renforcement de l’unité et de la fraternité entre les salarié·e·s. Enfin, il a été décidé d’appeler pour 5 jours de grève totale, du 29 janvier au 2 février 2018.

Les tentatives de la firme d’utiliser des briseurs de grève ont échoué et la grève a été largement suivie. L’entreprise n’était plus en mesure de servir les distributeurs. Craignant une prolongation du conflit, elle a accepté de proposer un accord au comité. Un accord a été signé le 2 février 2018 et a été ratifié par l’assemblée. Il précise : « Industrias Titan offre la réadmission des travailleurs mentionnés ci-dessus, avec effet à compter du jour suivant la date du licenciement ciblé. De même, Industrias Titan s’engage à ne résilier aucun contrat de son personnel pour les raisons objectives visées aux articles 51 et 52 du Statut des travailleurs [soit relatifs aux licenciements collectifs et fin du contrat pour causes objectives], pour une période temporaire de deux ans et trois mois, à compter de la date de signature du présent accord. » C’est une victoire ! Il y a eu plus de 60’000 visites de la vidéo célébrant la victoire dans l’usine.

Paco García ajoute son évaluation du résultat des mobilisations : « Une question très importante est que nous sommes parvenus à passer du minimum à plus. Nous avons pu faire mûrir le conflit et aussi la conscience et l’organisation des salarié·e·. Nous avons tiré des leçons d’autres luttes pour pouvoir développer les nôtres. Nous avons voulu récupérer les meilleures leçons apprises d’autres luttes, la création d’un “instrument” de résistance (qui finalement nous n’avons pas dû être utilisé), endommager l’image paternaliste de l’entreprise. Il a été inévitable de ne pas nous souvenir de la grève de Panrico – qui a duré 8 mois en 2014 – dans la commune de Santa Perpètua de Mogoda [comarque du Vallès occidental, province de Barcelone]. Nous sommes conscients que chaque victoire est partielle, temporaire. L’entreprise va essayer de mettre en œuvre son plan. Elle ne l’a pas abandonné, elle va vouloir le faire plus facilement ou au fil du temps. En fait, elle a annoncé qu’elle présentera son projet de faisabilité en avril. Nous serons attentifs et vigilants ».

Le combat en valait la peine. Les mises à pied ont cessé et l’entreprise devra présenter son plan d’avenir. L’unité et la sensibilisation du personnel ont été renforcées et les expériences et les leçons apprises de cette grève aideront les autres à gagner. La somme de petites victoires peut créer les conditions pour des batailles plus importantes et plus décisives. (Article publié le 18 février 2018, sur le site de Sin Permiso ; traduction A l’Encontre)

Miguel Salas est syndicaliste ; il est membre du comité de réaction de Sin Permiso.

Miguel Salas

Syndicaliste catalan. Il est membre du comité de réaction de Sin Permiso.

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