Édition du 10 octobre 2017

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Planète

Climat : « Le fardeau pourrait être très lourd pour les jeunes générations »

Avant la sortie du prochain rapport du Giec prévu pour 2018, la Revue Projet fait le point sur l’objectif 2 °C signé par les États, à l’issue de la Cop21, avec Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue et co-présidente du groupe de travail numéro 1 du Giec. Entretien.

Tiré du site de la revue Projet.

Des travaux récents[1] estiment que l’objectif des +2°C est déjà pratiquement (à 95 % de probabilité) hors de portée... Qu’en est-il vraiment ?

Valérie Masson-Delmotte - L’objectif de stabilisation du climat de l’accord de Paris est de limiter le réchauffement bien au-dessous de 2°C et de poursuivre les efforts pour le ramener à 1,5°C. Deux aspects sont importants pour comprendre cet enjeu : d’une part, les risques associés aux niveaux de réchauffement global ; d’autre part, les solutions permettant de construire un développement durable tout en réduisant les rejets de gaz à effet de serre – et la vitesse à laquelle déployer ces solutions.

Lors de la Cop21, une centaine de pays ont exprimé leurs inquiétudes : 2°C de réchauffement par rapport au climat préindustriel (soit 1°C de plus qu’aujourd’hui) pourraient entraîner des conséquences graves avec des événements extrêmes (vagues de chaleur, pluies torrentielles, sécheresses sévères…), des risques pour la sécurité en eau et pour l’alimentation (impacts sur les rendements agricoles) et pour le littoral (montée du niveau des mers, atteintes aux écosystèmes marins comme les récifs de coraux). Ces pays ont appelé à une ambition plus forte. Les études de modélisation du climat comparant 1,5°C ou 2°C de réchauffement global montrent par exemple, pour le pourtour méditerranéen, une forte augmentation des risques (vagues de chaleur, sécheresse) si le réchauffement global est de 2°C au lieu de 1,5°C.

L’accord de Paris invite le Giec à faire le point sur les nouvelles connaissances associées aux impacts de 1,5°C de réchauffement et aux émissions de gaz à effet de serre compatibles avec un tel objectif. Le Giec a entrepris de répondre, dans le contexte plus large du défi du réchauffement climatique, du développement durable et des efforts pour éradiquer la pauvreté. Un rapport spécial sur 1,5°C de réchauffement est en préparation depuis le début de 2017.

L’article que vous citez, publié dans Nature Climate Change, fait partie d’un ensemble de publications scientifiques depuis le précédent rapport du Giec, en 2013-2014. Le rapport spécial doit apprécier l’état des connaissances vis-à-vis des impacts supplémentaires (quand le réchauffement atteint ou se stabilise à 1,5°C) par rapport à la situation actuelle, mais aussi les impacts qui seraient évités par rapport à un climat stabilisé à 2°C ou davantage : comment l’état du climat changerait dans les différentes régions du monde (y compris les événements extrêmes) pour différentes trajectoires d’évolution, quelles seront les vulnérabilités, les capacités d’adaptation et leurs limites. Le rapport doit examiner les conditions de faisabilité d’une stabilisation du climat à 1,5° par rapport à 2°C : quelles marges de manœuvre ? À quelle vitesse est-il possible de déployer les technologies permettant de réduire les rejets de gaz à effet de serre ? Peut-on – et dans quelles conditions – retirer des gaz à effet de serre de l’atmosphère ? Quels sont les bénéfices – mais aussi les risques – associés à ces options ? Enfin, le rapport se penchera sur les intersections entre développement durable et réponses au changement climatique (options d’adaptation et d’atténuation), avec une attention particulière portée aux 17 objectifs du développement durable à l’horizon 2030.

De quelle façon les efforts annoncés des États, des collectivités et des entreprises sont-ils pris en compte dans ces projections ?

Valérie Masson-Delmotte - Le Giec lui-même ne fait pas de projections, mais la communauté scientifique propose un exercice de scénarisation explorant différentes trajectoires socioéconomiques. Avec toute une gamme de futurs possibles, suivant différentes hypothèses concernant les politiques climatiques menées, l’évolution des émissions de gaz à effet de serre, des particules de pollution, des changements d’usage des terres... Quant aux efforts annoncés par les États et les autres acteurs, ils sont rassemblés par des chercheurs pour en évaluer les conséquences. C’est sur la base de toutes ces publications scientifiques que le Giec confronte les estimations et analyse les évolutions du climat.

Si l’on veut stabiliser le réchauffement largement en-deçà de 2°C, il faudra que les émissions mondiales de gaz à effet de serre se stabilisent très vite, avant de diminuer régulièrement et fortement, jusqu’à atteindre une « neutralité carbone » : pas plus de gaz à effet de serre émis dans l’atmosphère que les océans, la végétation, les sols et nous ne parvenons à en extraire. Or la trajectoire annoncée par les engagements des États en 2015 serait celle d’un ralentissement de l’augmentation des rejets de gaz à effet de serre d’ici à 2030, mais pas encore le démarrage d’une baisse. Une telle trajectoire ne sera compatible avec les 2°C de réchauffement que si, par la suite, on est capable d’extraire du CO2 de l’atmosphère en plus des solutions déjà envisagées de réduction des rejets ! Le fardeau pourrait être très lourd pour les jeunes générations d’aujourd’hui.

La Cop21 a mis en avant l’engagement d’un certain nombre d’entreprises pour le climat, à travers « l’agenda des solutions ». Si les uns y voient le signe d’un basculement de l’appareil productif, d’autres dénoncent une vaste opération marketing…

Valérie Masson-Delmotte - Tout l’enjeu est d’identifier l’ensemble des options afin de réduire les rejets de gaz à effet de serre. Certaines peuvent être déployées aujourd’hui, d’autres demandent un gros effort de R&D. L’engagement des entreprises est important pour construire les solutions de demain, identifier celles qui sont efficaces et les mettre en œuvre. Il faut avoir une approche pragmatique. Dans le contexte de la politique actuelle du gouvernement américain, par exemple, qui supprime les réglementations environnementales[2], de nombreux acteurs subnationaux (États, villes, entreprises, universités...) se sont engagés à poursuivre leur ambition de réduction des rejets de gaz à effet de serre[3]. Leurs engagements sont quantifiés[4]. Une transparence indispensable au suivi des engagements et à l’évaluation de leur contribution à l’accord de Paris.

Propos recueillis par Jean Merckaert, septembre 2017.

Notes

[1] Cf. Cf. Dargan M.W. Frierson et al, « Less than 2°C warming by 2100 unlikely », Nature Climate Change, 31 juillet 2017.

[2] Cf. La base de données « Climate deregulation tracker » de la Columbia Law School sur cette question.

[3] Cf. La lettre We are still in, signée par différents états, universités et entrepreneurs américains refusant de sortir de l’accord de Paris. http://wearestillin.com/

[4] Et sont référencés sur le site www.americaspledgeonclimate.com

Valérie Masson-Delmotte

Paléoclimatologue et co-présidente du groupe de travail numéro 1 du Giec.

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