Édition du 14 août 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Planète

Climat : il sera bientôt trop tard, alors qu’est-ce qu’on attend ? (1)

Premier de deux billets. Celui-ci contient des constats qui peuvent assombrir votre moral, le second est destiné à vous le remonter… Le titre du présent billet rassemble celui de l’appel récent des 15,000 scientifiques (une mise en garde sévère), et celui d’un documentaire optimiste de Marie-Monique Robin diffusé en 2016 : « Qu’est-ce qu’on attend ? ».

Tiré du blogue de l’auteur.

Ça chauffe et ça va continuer, mais dans quelle mesure ?

L’appel des 15.000 n’est pas catastrophiste, il ne dit nullement que c’est fichu, mais il a de quoi inquiéter et si possible pousser à agir VITE pour éviter les scénarios noirs pour l’humanité. Il en a beaucoup été question dans les médias et donc je me contenterai de deux graphiques. Le premier a été bien diffusé, mais il est toutefois utile de le commenter car pour les non-initiés ce n’est pas si simple. Pour moi non plus d’ailleurs mais je m’accroche.

Les courbes de ce graphique représentent les émissions mondiales de gaz à effet de serre (pas seulement le CO2) le tout en milliards de tonnes (ou Gigatonnes, soit Gt, je passe sur la technique de mesure en « équivalent CO2) émises par an, de 1970 à 2015 : c’est la courbe rouge, fondée sur des mesures réelles. Puis, à droite, on a quatre courbes hypothétiques dépendant des politiques de réduction faible ou forte de ces émissions dès maintenant. Retenons qu’en 1970 le monde émettait autour de 27 Gt/an, qu’on va probablement atteindre le double, autour de 54 Gt, vers 2020 et qu’il faudrait impérativement diviser ce chiffre par au moins deux d’ici 2050 pour espérer rester sous la barre des +2° de réchauffement au cours de ce siècle, et par cinq pour rester sous les + 1,5°.

Retenons aussi que les « engagements » non contraignants pris par les pays signataires de l’accord de Paris au cours de la COP21 nous conduiraient à un scénario qu’on peut qualifier de très noir (plus de 3°) vu qu’un large consensus existe parmi les spécialistes pour estimer qu’au-delà des +2° il existe une probabilité d’emballement sur laquelle je n’insiste pas pour éviter de plomber l’ambiance plus qu’il n’est nécessaire… Une image est parfois utilisée : un ou deux degrés de plus pour notre organisme c’est très ennuyeux mais pas dramatique, ça devient grave au-delà de 2° et ça peut être mortel ensuite. C’est un peu la même chose pour le climat et la vie humaine sur terre.

On est déjà à + 1° d’augmentation

Au-delà des scénarios d’émissions, qu’en est-il de l’évolution des températures elles-mêmes, de quelles températures au juste, et que veut dire « ne pas dépasser +2° » ? Les chiffres de référence concernent une moyenne mondiale des températures annuelles à la surface du globe. Quant aux +2°, c’est par rapport à une période dite préindustrielle, autour de 1900, avant la première grande élévation d’origine humaine (à partir de 1920 environ), élévation devenue très forte après la seconde guerre mondiale, au cours des fameuses Trente (PAS SI) Glorieuses.

Le graphique suivant est l’un des plus connus. On le doit à James Hansen et Makiko Sato (Goddard Institute for Space Studies, Nasa). On peut n’en retenir que la courbe rouge, qui « lisse » des variations mensuelles ou annuelles (on appelle cela une moyenne mobile, mais peu importe). La courbe verte est, sur la période 1970-2017, une droite dite de corrélation qui se prolonge jusque 2020 pour indiquer ce qui se passerait en cas de prolongation de la tendance suivie depuis 1970.

Conclusion principale : on est déjà en 2017 à presque +1° de réchauffement, et il ne faut absolument pas dépasser 2°. Et par ailleurs, même si des décisions très ambitieuses étaient prises vite, le réchauffement se poursuivrait au cours de ce siècle, l’objectif vital étant de le freiner puis de le stopper. C’est ce qui différencie la machine climatique d’autres pollutions graves mais moins angoissantes à long terme : elle a une forte inertie liée au fait que les émissions en excès qui se trouvent sur nos têtes mettent beaucoup de temps (des siècles) à se « résorber ». Pour deux raisons.

D’abord, sur une tonne de CO2 émise cette année, la moitié sera toujours présente dans l’atmosphère dans cent ans et une partie non négligeable dans plusieurs siècles. Ensuite, les océans captent 93% de la chaleur liée au CO2 en excès, mais ils ne la restituent que très lentement (plusieurs siècles) après l’arrêt des émissions. Au total, il faudra des siècles pour en revenir à l’équilibre climatique de la période préindustrielle, même en aboutissant au cours de ce siècle à zéro émissions nettes (émissions moins absorption, voir ci-après).

Pour rester sous les + 2°, quels objectifs ?

Selon le rapport du PNUE (fin 2014) fondé sur les travaux du GIEC, il faut :

- Viser un pic des émissions dans les 5 à 10 ans.

- Réduire de plus de moitié des émissions totales de GES (CO2 , méthane, protoxyde d’azote…) d’ici 2050 dans le monde.

- Zéro émission nette de carbone de 2055 à 2070 (neutralité carbone, voir ci-après)

- Zéro émission nette de tous les GES à partir de 2080.

N.B. « Zéro émission nette » = le peu d’émissions restantes doit être compensé en « retirant » un même volume de CO2 de l’atmosphère : capture/stockage technique (pour l’instant pas au point), ou séquestration naturelle en augmentant les capacités des forêts mais aussi de sols restaurés, stratégie essentielle mais négligée.

Le « budget carbone » de l’humanité d’ici la fin du siècle

C’est une autre bonne façon de raisonner. En effet, les GES présents dans l’atmosphère constituent un stock accumulé, et on sait estimer, compte tenu de données techniques sur la durée de présence de ces GES, ce qu’il est possible d’émettre au maximum d’ici 2100 pour atteindre les objectifs précédents.

Ordre de grandeur : pour rester sous les 2°, ne pas émettre plus de 1000 Gt (milliards de tonnes) d’équivalent CO2 d’ici 2100. Ce chiffre était celui avancé en 2016, il est donc aujourd’hui un peu inférieur, mais bon…

Combien en émet-on aujourd’hui par an ? Autour de 50 Gt en 2015, et cela augmente encore chaque année. A raison de 50 Gt/an, on épuiserait le « budget du siècle » en 20 ans !

D’où : 1) l’exigence du GIEC (2014) : commencer à diminuer dans les 5 à 10 prochaines années, passer à moins de 44 Gt en 2025, 36 en 2030, 21 en 2050, et zéro émission nette dès que possible ensuite.

2) L’exigence des ONG : laisser dans le sol 80 % des réserves connues d’énergies fossiles

Pour l’instant, en n’en prend pas le chemin

Je termine par quelques faits qui ne sont pas bons pour le moral, mais le prochain billet sera moins déprimant…

1) Laisser les énergies fossiles dans le sol ? Un peu partout dans le monde, la fièvre de « l’extractivisme », propulsée par des multinationales, des banques et certains États, se poursuit. Je ne développe pas, c’est connu. Voir aussi le point 4 pour la France. Heureusement, cette fièvre se heurte à des résistances dont je parlerai.

2) Voir cet article édifiant sur l’incontournable site Reporterre Lutte pour le climat ? Le monde en délire planifie des centaines de nouveaux aéroports.

Je cite le chapeau de cet excellent article de fond ; « Les projections du secteur de l’aviation donnent le tournis : d’ici à une vingtaine d’années, le nombre de voyages en avion doublerait. Les projets d’infrastructures aéroportuaires se multiplient faisant fi des conséquences climatiques. »

3) Quelques extraits d’un article récent de La Croix, qu’on ne suspectera pas de faire partie des « Khmers verts ».

L’écart est "catastrophique" entre les promesses nationales de limitation des émissions de gaz à effet de serre et les réductions qu’il faudrait opérer pour maintenir le réchauffement en-dessous de 2°C, a prévenu mardi le responsable environnement de l’ONU, à six jours de la COP23.

Les engagements de réduction d’émissions à horizon 2025 ou 2030 présentés volontairement par les Etats à la COP21 fin 2015, devraient faire monter le mercure de plus de 3°C d’ici 2100.

Révélatrice de l’urgence : la présence pour la première fois d’un chapitre sur le sujet, longtemps tabou, des techniques qui permettraient d’aspirer le CO2 de l’atmosphère (via les forêts et les sols, mais aussi des procédés industriels encore incertains). Voir le point 5 sur la géo-ingénierie.

4) Pendant que Macron organise son sommet climat, l’Etat continue de financer allègrement le réchauffement planétaire

« Que fait « le bras armé de l’État dans l’économie » ? La Caisse des dépôts et consignations, gère des dizaines de milliards d’euros issus de l’épargne des Français ou des cotisations retraites. Censée « répondre à un besoin d’intérêt général », est-elle exemplaire en matière d’investissements au service du climat et des générations futures ? Pas vraiment. L’enquête conjointe menée par notre Observatoire des multinationales et l’organisation environnementale 350.org montre que cette vénérable institution continue de financer allègrement les énergies très polluantes que sont le charbon, le pétrole et le gaz. »

5) Les menaces de la géo-ingénierie se précisent. Pour l’oligarchie qui lance et finance les projets les plus climaticides, la solution est toute trouvée : financer des projets, qui pourraient être financièrement très rentables à terme (c’est quand même le critère n°1, non ?) de manipulation du climat, de refroidissement artificiel, comme ensemencer les océans pour doper leur capacité de séquestration du carbone ou pulvériser des nuages à base de sulfates pour réfracter les rayons du soleil et assombrir ainsi le ciel. Ces projets « terrifiants » (selon un spécialiste américain) sont a priori interdits par un moratoire des Nations-Unies… que les États-Unis n’ont pas signé, et ils doivent faire l’objet de premières expérimentations. Voir l’excellent article de Maxime Combes et Geneviève Azam dans Reporterre : « La poussée de la géo-ingénierie est une terrifiante défaite politique »

Bon, c’est mal parti, mais voir quand même le billet suivant…

Jean Gadrey

Jean Gadrey, né en 1943, est Professeur honoraire d’économie à l’Université Lille 1.
Il a publié au cours des dernières années : Socio-économie des services et (avec Florence Jany-Catrice) Les nouveaux indicateurs de richesse (La Découverte, coll. Repères).
S’y ajoutent En finir avec les inégalités (Mango, 2006) et, en 2010, Adieu à la croissance (Les petits matins/Alternatives économiques), réédité en 2012 avec une postface originale.
Il collabore régulièrement à Alternatives économiques.

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