Édition du 12 juin 2018

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Histoire

Comment commémorer Mai 68 ?

Déjà en décembre 1968, Maurice Blanchot, qui avait pleinement et activement participé à Mai 68, nous mettait en garde dans ses Écrits politiques 1953-1993 contre les dangers qui guettaient l’avenir ou l’image du Mouvement, comme il l’appelait. D’abord "la tentation de répéter Mai (sic), comme si Mai n’avait pas eu lieu ou comme s’il avait échoué et afin qu’un jour il aboutisse." ; ensuite "la tentation de continuer Mai, sans apercevoir que toute la force d’originalité de cette révolution, c’est de ne fournir aucun précédent, aucune assise et pas même celle de sa propre réussite." ; enfin, "le pire (mais non le plus dangereux mais fatigant seulement) c’est qu’il est en train de se constituer, à partir de la destruction du traditionnel, une nouvelle tradition qu’on respecte et même sacralise." Les deux premiers dangers n’étant, de toute évidence, plus ou pas à l’ordre du jour, le risque de céder au troisième augmente d’autant, sans compter sur le fait qu’une commémoration est toujours une bonne façon d’instaurer ou de renforcer une tradition.

J’avais 22 ans en Mai 68, et j’ai pleinement et activement participé aux évènements de cette période, qui pour moi, et comme pour beaucoup d’autres, fut, sans hésitation, “un beau moment” qui n’a pas besoin d’être commémoré pour être présent. Je ne pense pas, pour autant, être devenu un “ancien combattant de mai 68” et si j’ai une certaine nostalgie de cette période c’est peut-être surtout, tout simplement, parce qu’en 1968 j’avais 50 ans de moins ! Depuis 1976 je vis à Montréal.

Alors, faut-il commémorer Mai 68 ? Bien entendu, pour ceux et celles pour qui cette période est synonyme de “chienlit”, de laxisme et de contestation improductive, il faut plutôt le dénoncer plutôt que le commémorer. Et d’ailleurs ils ou elles ne se privent pas de le faire en toute occasion. Pour les autres, la réponse est à chercher dans ce que représente encore, pour eux, ces évènements : une page d’histoire qu’il faut célébrer mais aussi tourner ou quelques idées encore vivantes à transmettre.

Pour moi, Mai 68 fut un grand moment et un grand mouvement de contestation du pouvoir, du savoir, de l’avoir. La radicalité et la nouveauté de ce mouvement n’ont pas été de contester la nature et le fonctionnement de ces trois espaces sociaux, mais c’est de les avoir contestés en même temps et d’avoir aussi simultanément contesté leurs légitimités. On ne remettait pas seulement en cause l’ordre établi dans et par les institutions politiques, universitaires, économiques, familiales, patriarcales.... ou l’autorité des directions syndicales ou politiques, mais on posait aussi, souvent bruyamment, des questions qu’on ne pose habituellement pas : d’où vient la légitimité de l’ordre établi ? Et comment se fait-il qu’on ne pose pas plus souvent cette question pourtant fondamentale ? En reprenant Pierre Bourdieu, dans Raisons Pratiques, on peut dire que le mouvement de mai 68 a mis au grand jour et de manière éclatante que "ce qui fait problème, c’est que, pour l’essentiel, l’ordre établi ne fait pas problème : que, en dehors des situations de crise, la question de la légitimité de l’État, et de l’ordre qu’il institue, ne se pose pas." En Mai 68, on a aussi libéré la parole, la question impossible à poser était devenue LA question qu’il était normal de poser : "Soyons réalistes, demandons l’impossible !"

Dès lors, comment peut-on commémorer cet événement, c’est-à- dire, qu’on le veuille ou non, l’ancrer chaque fois un peu plus dans le souvenir et la tradition, et, en même temps, entretenir l’actualisation vitale et indispensable de son sens et de sa radicale originalité ?

Pour ma part, c’est la vie quotidienne qui me donne la réponse à ce dilemme en m’incitant à une sorte de "commémoration régulière", car, à l’instar du même Pierre Bourdieu dans De la domination masculine, je suis chaque jour toujours surpris, souvent indigné, “...que l’ordre établi, avec ses rapports de domination, ses droits et ses passe-droits, ses privilèges et ses injustices, se perpétue aussi facilement, mis à part quelques accidents historiques, et que les conditions d’existence les plus intolérables puissent si souvent apparaître comme acceptables et même naturelles.”

Toujours enragé ? N’y a-t-il pas encore suffisamment de raisons de l’être ?

Pierre Leyraud-Montréal

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