Édition du 19 juin 2018

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Europe

Comment expliquer la popularité du président Poutine ?

Les discours de Poutine pendant sa brève campagne électorale ne laissent pas prévoir de changements majeurs aux orientations tant domestiques et qu’internationales de son gouvernement. Dans le domaine international, on peut s’attendre à la dégradation continue des rapports avec l’« Occident », dégradation dont l’Occident est largement responsable. On peut penser aussi qu’un effort important sera consacré à la préparation de la relève de Poutine, après 24 ans au pouvoir. Mais son départ n’est pas certain dans un système, où les rapports personnels de corruption jouent un rôle si important.

Des porte-parole du régime l’ont eux-mêmes qualifiée de « démocratie dirigée ». C’est un régime qui se situe quelque part entre une dictature classique, qui ne tolère aucune opposition organisée et publique, et une démocratie libérale, qui les tolèrent (mais où les intérêts de la classe dominante sont assurés par des moyens autres que grossièrement répressifs). La « démocratie dirigée » tolère les libertés politiques, mais seulement dans la mesure où celles-ci ne présentent pas une menace sérieuse à la continuité au pouvoir de l’élite politique.

Ceci dit, l’appui à Poutine au sein de la population ne peut être expliqué entièrement par les mesures répressives de l’État et par son abus des ressources dites administratives. Celles-ci incluent, entre autres, le contrôle étatique des chaînes principales de télévision, la restriction sévère des manifestations publiques, les diverses pressions illicites sur les employéEs du secteur public, et, quand nécessaire, la falsification du vote.

La popularité de Poutine est sans doute assidûment cultivée par le régime. Mais elle trouve aussi une base réelle dans la population, même si cette base est difficilement séparable des efforts du régime pour la cultiver.

C’est de cette base que je veux parler.

Le premier élément est le contraste profond, surtout économique, entre la période au pouvoir de Poutine et celle d’Eltsine. Même si les plus jeunes n’ont pas de souvenirs personnels de la période eltsinienne, ils restent vivants dans la mémoire collective. Les années 90 du siècle dernier étaient une période de dépression économique très profonde et prolongée, d’hyperinflation, d’appauvrissement dramatique de la population, de chômage de masse, de versement différé de salaires et des pensions (parfois pendant des mois entiers), de vol massif du patrimoine national, de domination de pans entiers de l’économie par la mafia.

Même si ce n’est pas principalement grâce à ses efforts, mais grâce plutôt à l’envolée du prix du pétrole à partir de la fin des années 1990s, ces processus ont été arrêtés et largement renversés sous Poutine. Il est vrai que le niveau de vie des classes populaires a stagné, et a même diminué ces dernières quelques années. Mais il avait connu une augmentation rapide pendant la décennie 2000-2010, et le contraste entre le présent et les années 1990s reste vivant dans le souvenir populaire. Pour citer un indicateur démographique du bien-être populaire : l’espérance de vie en 2000 était de 65 ans (79 au Canada). Elle est aujourd’hui de 72 ans.

Quant à la suppression de la démocratie, qu’en Occident on a attribuée à tort à Poutine, elle date dans les faits de la période eltsinienne. Poutine a au moins écarté la mafia du contrôle de l’économie, restaurant le monopole étatique de la violence. Et il a domestiqué les oligarques, quoique sans toucher à leurs fortunes illicites, sauf dans les quelques cas où ils ont persisté à se mêler à la vie politique. Poutine a aussi arrêté les tendances centrifuges qui menaçaient l’intégrité de l’État, même s’il l’a fait par des moyens terroristes comme ce fut le cas en Tchétéchnie.

Le deuxième facteur de la popularité de Poutine est son affirmation de la souveraineté de la Russie face à un Occident perçu comme agressif. Cette perception populaire a, à mon avis, une base importante dans la réalité.

Il n’est pas très exagéré d’affirmer que la Russie des années 1990s était sous administration coloniale du G-7, et notamment des États-Unis. La thérapie de choc concoctée par la Banque mondiale et le FMI à la demande du G-7, a transformé en quelques brèves années un géant industriel en une économie dépendante de l’exportation de ressources naturelles. L’adoption de cette politique était la condition de l’appui du G-7 au régime d’Eltsine, appui qui lui était précieux. Le G-7 a également encouragé et a entériné la suppression de la démocratie par Eltsine en octobre 1993 et le G7 a validé le vol de l’élection présidentielle de 1996.

À cela il faut ajouter le bombardement illégal en 1999 par l’OTAN de la Serbie, allié historique de la Russie ; l’abrogation par les États-Unis du traité antimissile en 2002 ; l’expansion continue de l’OTAN ; et, finalement, le rôle joué par les pays occidentaux dans le renversement armé du régime en Ukraine et dans la guerre civile qui a suivi.

Il est vrai que le régime de Poutine consacre beaucoup d’efforts à cultiver le patriotisme au sein de la population — il a même reporté l’élection présidentielle pour la faire coïncider avec l’anniversaire de l’annexion de la Crimée. Mais le régime trouve un terrain idéologique fertile pour ses efforts dans la population — la population de toutes les couleurs politiques, sauf la plus néolibérale. Pour comprendre cela, il faut connaître un peu l’histoire du pays et reconnaître le caractère agressif de la politique de l’OTAN, et notamment des États-Unis, qui défendent leur monde unipolaire.

Le troisième facteur important de la popularité de Poutine est les résultats désastreux de ladite « révolution de la dignité » de janvier 2014 en Ukraine — le renversement du gouvernement corrompu, mais légalement élu, par un mouvement aux origines populaires, mais auquel se sont rapidement rajoutées des forces néofascistes armées et des émissaires des pays de l’OTAN. S’il est vrai que les médias russes, contrôlés par le gouvernement, propagent l’image de chaos et de désastre en Ukraine, c’est aussi le cas ils n’ont vraiment pas besoin de l’exagérer.

Peu importe comment on l’aborde - à l’exception du point de vue des ultranationalistes et des oligarques ukrainiens - la situation en Ukraine s’est radicalement empirée pour les classes populaires, et cela fait paraître la situation en Russie d’autant plus positive. Ce contraste pèse sur les choix politiques mêmes des Russes qui détestent le régime poutinien. Même si cela est facilité par les efforts du régime pour empêcher l’émergence d’alternatives crédibles, la situation en Ukraine est d’une grande aide.

Deux mots sur la jeunesse en Russie. Des reportages récents citent des sondages qui montreraient que l’appui pour Poutine est encore plus fort au sein de la jeunesse qu’au sein du reste de la population. C’est peut-être vrai — la masse de la jeunesse semble encore plus apolitique que la population plus âgée. Cependant, l’année 2017 a vu de très grandes manifestations principalement de jeunes de l’âge 16 à 24, appelées par Alexei Naval’nyi, un combattant de la corruption. Ces jeunes se sont rassembléEs malgré la menace très réelle d’arrestation, et il y en a eu des centaines. Ayant participé moi-même à l’une de ces manifestations, je peux affirmer que ce qui a mobilisé les jeunes était moins leur colère contre la corruption des plus hauts niveaux du pouvoir que leur refus des limites arbitraires imposées à leur liberté. Ce début d’un réveil parmi la jeunesse augure peut-être des changements dans la scène politique de la Russie

David Mandel

Professeur à l’Université du Québec à Montréal et codirecteur de l’École de la démocratie ouvrière en Russie et en Ukraine (une institution non gouvernementale de formation syndicale).

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