Édition du 25 avril 2017

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Asie/Proche-Orient

Crise de régime en Corée du Sud : « après la pluie, la terre se solidifie »... ou pas ?

Le 10 mars 2017, la Cour Constitutionnelle de la République de Corée a approuvé à l’unanimité la destitution de la présidente Park Geun-Hye.

Tiré de Europe solidaire sans frontière.

Il faut, bien sûr, se réjouir de la destitution de Park Geun-Hye et de l’organisation d’élections pour le 9 mai. Encore plus important, il faut saluer les mobilisations populaires massives qui ont porté la contestation contre l’administration Park. L’engagement sans relâche pendant 134 jours consécutifs, marqués par d’importantes manifestations nationales chaque week-end depuis le 29 octobre 2016 – réunissant à plusieurs occasions des millions de personnes – et les grèves dans divers secteurs industriels ont été, et sont toujours, le moteur de la lutte pour plus de justice sociale et de démocratie.

La bombe Hwang

Nommé président ad intérim, Hwang Kyo-Ahn reste dangereux. A travers le déploiement du système de missiles américain THAAD au sud du pays qu’il s’empresse de faire aboutir, une série d’enjeux se cristallisent :

(1) la militarisation croissante de la péninsule coréenne par l’armée US ; (2) l’augmentation progressive du budget militaire de la Chine, de la Russie, du Japon, des Etats-Unis et de la Corée du Sud qui enveniment les relations entre ces Etats ; (3) l’écart croissant entre la volonté populaire de se défaire de la dépendance américaine et les intérêts des gouvernements étasuniens et sud-coréens ; (4) la systématicité des provocations militaires envers son voisin du Nord. De quoi laisser un chantier brûlant pour le prochain gouvernement.

Chaebol , encore chaebol, toujours chaebol

Par ailleurs, la mainmise des chaebols (groupes d’entreprises) sur le pays – les 5 plus grands conglomérats totalisent 58 % du PIB (2015) – est largement soutenue par le gouvernement. Samsung, le fer de lance dynastique du capitalisme coréen, est dirigé de facto par Lee Jae-Yong depuis l’attaque cardiaque de son père en 2014, président du groupe. Too big to fail, Samsung – 20 % du PIB – est actif tant dans la micro-électronique, la communication, la construction navale et terrestre, le négoce de matières premières que dans les assurances et les énergies (renouvelables ou pas).

Son engagement fidèle dans la corruption et la fraude fiscale ne saurait être oublié. En échange d’un pot-de-vin de 43 milliards de won ($ 38 millions), l’administration Park a forcé la vente d’une de ses filiales industrielles, Cheil Industries, à une autre, Samsung C&T – dont Lee Jae-Young est le principal actionnaire. La « fusion » a été votée en faisant pression sur le National Pension Fund, 3e fonds de retraites mondial ($ 456 milliards) et parmi les actionnaires majoritaires dans des filiales de Samsung. Moon Hyung-Pyo, ministre de la santé et de la sécurité sociale sous Park en 2015, fut la figure de proue du chantage d’Etat. Condamné pour abus de pouvoir et parjure en janvier 2017, il est malgré tout aujourd’hui le président du fameux fonds.

Samsung un jour, Samsung toujours

Pas moins de 31 cadres sont impliqués directement dans ce chantage d’Etat et des condamnations sont en cours. Mais la République de Corée est aussi connue pour minimiser les peines. Le père Lee Kun-Hee a été condamné pour corruption et fraude fiscale deux fois par le passé, puis pardonné. Guère surprenant, puisqu’un argument qui revient systématiquement dans le traitement juridique d’affaires chaebols est, selon le procureur, « la prise en compte de l’impact économique [qu’une arrestation ou une con­dam­nation] aurait sur le pays ». Le cours des actions Samsung Electronics, qui n’a jamais été aussi haut, reflète parfaitement l’immunité dont jouit le conglomérat.

Des institutions parlementaires…

En vue des élections, le parti conservateur a déjà entamé son rebranding en changeant de nom. L’opposition institutionnelle, dominée par le social-libéral Parti Démocrate (attendu favori) et le libéral Parti du Peuple, maintient une ligne réformiste. Le parti de la Justice est plus radical dans ses attaques contre le capitalisme coréen mais reste ultra-minoritaire en occupant 6 sièges sur 300 au Parlement. Il s’agit d’un descendant de l’Union des Partis Progressistes, formation politique qui fut bannie et démantelée en 2014 par le président ad interim, pour ses positions considérées comme socialistes et insurrectionnelles.

… à l’espoir syndical…

Le syndicalisme offensif qu’incarnent des organisations comme Workers’ Solidarity ou la Confédération coréenne des syndicats (KCTU), fondée clandestinement en 1995, reste un marqueur fort de la tradition contestataire coréenne, comme le montre la grève générale multisectorielle lors de la « crise FMI » en 1996–1997. Aujourd’hui encore, la politique antisyndicale du gouvernement emprisonne des syndicalistes, considérés trop radicaux, pour « entrave à l’activité économique », à l’image du leader de la KCTU, condamné à 5 ans de prison après l’organisation de manifestations.

… et féministe !

Le mouvement de contestation anti-Park a provoqué un véritable élan démocratique dans la population. Au sein des syndicats et surtout des jeunes, que certain·e·s critiquaient d’être aliéné·e·s par l’essor technologique du pays. Jamais autant de femmes ne se sont organisées en collectifs et ont milité contre le gouvernement, les violences conjugales, le sexisme ordinaire, la culture du viol, pour le droit à l’avortement (encore interdit, sauf cas exceptionnels) et contre les politiques qui mènent à un écart salarial hommes-femmes de 36,7 %. Ces politiques qui marquaient dans la loi, jusqu’en 2005, que les hommes étaient les maîtres de maisons, ou qui tolèrent l’obligation pour les infirmières souhaitant avoir un enfant de s’inscrire sur une liste d’attente pour ne pas perturber le fonctionnement de l’institution et qui les pénalisent, parfois par le licenciement, si elles « n’attendent pas leur tour ».

La lutte sera longue, mais elle est nécessaire, et elle jouit d’un vent favorable. Notre solidarité doit être indéfectible pour ce peuple qui vit encore trop la marque de la guerre, de la dictature militaire capitaliste et des politiques conservatrices qui ont suivi. La lutte continue, ici et ailleurs !

Thomas Féron

* « solidaritéS » (Suisse) n° 305 (22/03/2017) p. 8 :
https://www.solidarites.ch/journal/d/article/7984

Thomas Feron

Auteur pour le magazine Solidarité (Suisse)

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