Édition du 19 juin 2018

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Europe

De la démocratie en Catalogne

Un à un, les candidats à la présidence catalane sont rejetés par la justice. Au Brésil, après Dilma Rousseff, Lula est écarté de la présidence. Il s’agit bien de coups d’État démocratiques. Mais la Catalogne en radicalise la logique : si les leaders du Parti des travailleurs ne sont pas condamnés pour leur idéologie, c’est pour leur indépendantisme que les indépendantistes sont bannis du pouvoir.

Tiré du blogue de l’auteur.

Au Brésil, on vient d’assister à un coup d’État démocratique. Il s’est joué en deux temps : en 2016, c’était la destitution de la présidente en exercice, Dilma Rousseff, par un vote du Sénat ; aujourd’hui, après un vote de la Cour suprême, c’est son prédécesseur, Lula, qui est condamné à la prison ; or l’ancien président était aussi le grand favori pour la prochaine élection présidentielle d’octobre 2018. Avec l’élimination politique de ses deux grandes figures, c’est le Parti des Travailleurs qui serait de facto écarté du pouvoir. Le coup d’État judiciaire vient ainsi redoubler le coup d’État parlementaire. Certes, on n’est plus à l’époque de la dictature militaire, qui avait soumis Dilma Rousseff à la torture – même si Jair Bolsonaro, un député de droite qui, grâce à l’élimination de Lula, pourrait bien être dans six mois le prochain président, avait dédié son vote de destitution en 2016 au tortionnaire de la présidente, et bien que le chef d’état-major des armées ait fait pression, sur Twitter, à la veille de la décision de la Cour suprême : « L’armée brésilienne partage le sentiment de tous les bons citoyens qui rejettent l’impunité. »

L’exemple brésilien peut nous aider à penser aujourd’hui la situation en Catalogne : la comparaison est en effet le moyen de rompre avec l’illusion d’une exception catalane que pourrait favoriser la dimension régionale de l’affaire. Comme au Brésil, les candidats de la majorité indépendantiste à la présidence de la Catalogne sont écartés, un à un, par l’État espagnol : Carles Puigdemont, Jordi Sanchez, puis Jordi Turull. Toutefois, comme au Brésil, les formes du droit sont respectées (à défaut des droits eux-mêmes) : ce sont des décisions de justice qui les empêchent d’être candidats – même si, bien sûr, il est permis de douter de l’impartialité et de l’indépendance du pouvoir judiciaire. Ainsi, au Brésil, les mêmes juges qui s’acharnent contre le Parti des Travailleurs épargnent leurs adversaires de droite, bien que les accusations qui pèsent sur ceux-ci soient beaucoup plus graves, tandis qu’en Espagne, l’arrestation du lanceur d’alerte Hervé Falciani, même s’il a été relâché peu après, fait craindre qu’il ne serve de monnaie d’échange pour obtenir l’extradition d’élues indépendantistes réfugiées en Suisse.

En Catalogne comme au Brésil, on peut donc parler d’un coup d’État démocratique – ce qui n’empêche pas (faut-il le dire ?) la violence de la répression par la police ou la justice, ni le réveil des héritiers de la dictature passée. Reste que l’exemple catalan en radicalise la logique : alors que Dilma Rousseff et Lula ont été condamnés respectivement pour maquillage des comptes publics et pour corruption, et non pas en raison de leur idéologie, c’est explicitement pour leur programme et leur action politiques que les dirigeants catalans se voient interdire l’accès aux responsabilités. Au Brésil, on pourrait à la limite considérer que Lula est juste un politique emprisonné ; en Catalogne, il faut bien admettre que les députés qui sont en détention préventive, dès lors que c’est pour un motif politique, doivent être qualifiés de prisonniers politiques.

La bataille des candidatures à la présidence de la Catalogne est donc aujourd’hui un enjeu démocratique. La question n’est pas de savoir ce que l’on pense de l’indépendance, mais si l’on a le droit de penser l’indépendance. Embastiller toutes les personnalités indépendantistes reviendrait en effet à bannir l’indépendantisme du champ politique. Les partis majoritaires en Catalogne ont donc la possibilité de tester ce qui reste de démocratie en Espagne. Ils ont déjà proposé trois candidats, qu’on pourrait désigner comme numéro 1, numéro 2 et numéro 3. Or on se souvient peut-être d’une série télévisée britannique, il y a tout juste cinquante ans, qui s’appelait justement « Le Prisonnier ». Un agent secret qui en savait trop se retrouvait mystérieusement projeté dans un village surréaliste, prison à ciel ouvert où les êtres humains deviennent les pièces vivantes d’un jeu d’échecs. Sous le nom de numéro 6, il y affrontait en particulier un certain numéro 2 (interprété par différents acteurs !) dans le but de découvrir qui était vraiment… numéro 1. Et de s’insurger : « Je ne suis pas un numéro ! Je suis un homme libre ! »

En Catalogne aussi, les démocrates, indépendantistes ou non, devraient peut-être prendre au sérieux ces numéros. C’est l’occasion de mesurer, avec ces représentants, ce qui reste de la démocratie. Il suffit d’un calcul simple : en affectant le numéro 1 d’un point, le 2 de deux points, et ainsi de suite selon une progression arithmétique, on pourra noter le recul démocratique en l’affectant d’un nombre : aujourd’hui, ce sont déjà 6 points en moins. On pourrait aussi convertir ce résultat en pourcentage, au prorata des députés indépendantistes. Il ne s’agit pourtant pas seulement de quantifier. L’enjeu n’est pas tant de savoir quel nom sera finalement tiré du chapeau de la justice espagnole ; la question est plutôt de montrer qu’en démocratie, peu importe. Ce serait un peu comme un tirage au sort.

Ce qui compte, ce n’est pas la personne du chef (numéro 1), dans une logique verticale ; c’est plutôt la possibilité, ou l’impossibilité, de faire exister politiquement des idées – qu’on les partage ou pas. Si les députés sont des numéros davantage que des noms propres, c’est une logique horizontale qu’on entrevoit. Ce refus de la personnalisation du pouvoir est déjà annoncé par les masques de Puigdemont qu’ont portés des manifestants : si tout le monde peut revêtir son apparence, qu’importe son identité ? C’est le principe même de la démocratie qu’incarnent les députés, comme les citoyens, et d’autant plus qu’ils sont interchangeables. Avec ce renversement politique du numéro, la répression anti-démocratique pourrait ainsi être l’opportunité, contre la logique hiérarchique, sinon d’une invention, du moins d’une affirmation démocratique : « Nous sommes des numéros, et c’est ainsi que nous manifestons notre liberté ! »

Ce texte paraît en même temps en catalan dans la version papier du quotidien Ara, et en ligne sur son site. Il prolonge l’analyse proposée sur mon blog le 3 octobre dernier : « ‘Plus de démocratie !’ La Catalogne, l’Espagne et l’Europe. »

Eric Fassin

Sociologue, Université Paris-VIII

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