Édition du 14 novembre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Débat sur les politiques d’alliance

À propos du débat sur les alliances, à quelques jours du congrès

De quelques arguments fallacieux

On le sait, à l’occasion d’une table éditoriale organisée par le Devoir le vendredi 12 mai, le débat entre les candidats au poste de porte-parole a pris un tour plutôt aigre, amenant —comme le rapporte le Devoir— Jean-François Lessard à étriller sévèrement Gabriel Nadeau Dubois, sous prétexte "qu’il l’a eu facile" et qu’il tient un discours "extrêmement démagogique". Et si Jean-François Lessard s’est depuis excusé quant à l’emploi du mot "démagogue", il n’est pourtant pas revenu sur le fond de son argumentation qui, pourtant à la veille du congrès, pose bien des questions légitimes.

On se souviendra peut-être de l’argument principal de Jean-François Lessard, ramené ici à sa substantifique moelle : parce que Gabriel Nadeau Dubois souhaite une fusion de QS avec Option nationale, ce dernier veut relancer au sein de QS le débat sur l’accession à l’indépendance, en revenant sur une décision prise en congrès de QS le printemps dernier (celle d’une constituante dite "ouverte") ; montrant par là qu’il ne milite pas, comme il le fait lui-même, pour le programme de Québec solidaire.

On voit tout de suite —avec un tel type d’argumentation— la kyrielle de sous-entendus malveillants qui sont ramenés, mine de rien, dans le débat. Et au lieu d’aider à clarifier le débat et à en faire l’occasion d’un approfondissement enrichissant des positions de QS, cette approche tend à le réduire à une série d’insinuations qui jouent certes sur les peurs et les appréhensions possibles de bien des militant-e-s, mais qui n’ont absolument rien à voir avec les dires et la démarche même de Gabriel Nadeau Dubois.

Sans doute, comme j’ai pu l’écrire précédemment, l’arrivée de Gabriel Nadeau Dubois au sein de QS, ne s’est pas effectuée avec tous les gants blancs nécessaires, en particulier parce qu’il n’a pas su prendre la juste mesure de l’histoire propre de QS et et du "nous collectif" qui s’y est ainsi formé. Mais de là à le soupçonner de ne pas vouloir défendre le programme de QS, ou à questionner son intégrité... il y a quand même un pas qu’on ne peut franchir.

D’autant plus qu’il n’a pas caché ses couleurs en arrivant à QS, et que ce fut le choix de Jean-François Lessard —et qui n’était pas partagé par tous les candidats— de faire de la course au "porte-parolat" l’occasion d’un débat explicite, tant sur les alliances que sur la question de la fusion avec Option nationale. Un choix qui avait au moins le mérite —il faut le souligner— de nous pousser à réfléchir collectivement au type d’intervention que QS devait privilégier dans la si difficile conjoncture de l’horizon 2018 !

Pour un débat sans raccourci malsain ou racoleur

Et c’est là où je veux en venir : si l’on décide de lancer le débat et surtout de le pousser envers et contre tout plus loin, il faut le faire bien, et sans raccourci malsain ou racoleur. Car la question très concrète de la fusion avec ON, si nécessaire pour commencer à élargir —ici et maintenant— nos forces, pose à l’ensemble du parti une question politique concrète et conjoncturelle à côté de laquelle on ne peut pas passer.

Et qui ne peut que nous obliger à réfléchir à notre propre conception de l’indépendance ainsi qu’à la façon dont nous concevons à QS la constituante. Une constituante "made in QS" dont il faut rappeler que si elle constitue un véritable apport au processus possible d’indépendance du Québec, ne s’en est pas moins formalisée et concrétisée qu’à travers un travail d’élaboration collectif et progressif qui non seulement n’est pas terminé, mais qui est loin d’avoir été compris par tous et toutes de la même manière. À cause justement de sa nouveauté et de son caractère inédit.

D’où d’ailleurs le vote très partagé du printemps dernier (à quelques voix près) et le difficile débat qui a précédé le vote où la multiplicité des amendements présents rendait passablement difficile une compréhension commune et partagée par tous et toutes des véritables enjeux.

QS —et c’est là une de ses forces— est un parti processus, un parti qui avance peu à peu, et il n’y a rien de mal à vouloir, sous le coup autant de questionnements intérieurs qu’extérieurs (comme ceux qu’Option nationale nous pose aujourd’hui), préciser et affiner notre pensée à ce propos. Défendre le programme de QS, c’est aussi comprendre cela.

Le lieu d’une confrontation politique

Pour avoir participé du temps de l’UFP aux premières esquisses d’élaboration de la constituante de QS, et pour avoir par la suite observé sur le terrain comme journaliste les expériences récentes de constituantes au Venezuela et en Équateur, comme suivi de près celles du Chili et de la Bolivie, il y a à ce propos, une seule chose dont je suis sûr : le débat qui s’est donné au printemps dernier sur la constituante de QS dite "ouverte" ou "fermée", est en fait un "faux débat", ou si l’on préfère, un débat qui n’a pas été mené à son terme, ni été au bout de ce qu’il aurait dû appeler comme réflexion collective, tant il nous manquait une compréhension plus riche du contexte politique réel dans lequel une telle constituante pourrait être mise en place au Québec.

En tous cas, ce qui ne fait pas de doute, c’est que la constituante —parce qu’elle renvoie d’abord et avant tout à une intervention de type politique— ne peut aucunement être réduite à un seul exercice de "pédagogie collective conscientisante" qui aurait pour objectif de rallier les indécis qu’on penserait ainsi mettre de notre côté. Elle ne peut donc pas être vue comme un simple exercice de consultation, ne serait-ce que parce qu’on vit au Québec et qu’y adopter une démarche constituante, c’est déjà —de facto— ne plus reconnaître la constitution canadienne, se situer ainsi clairement en rupture avec cette dernière.

La constituante est d’abord et avant tout le lieu d’une confrontation politique qui, s’il doit être pluriel et diversifié, doit aussi être clairement orienté par la perspective, que ceux qui l’ont voulue, ont choisi de lui donner. Ne serait-ce que pour avoir une quelconque chance de succès !

Et au Québec, contrée historiquement colonisée qui aspire depuis tant de temps à vouloir devenir un pays, on ne voit vraiment pas comment un parti comme QS qui se déclare ouvertement indépendantiste et qui annonce, lorsqu’il sera au gouvernement, vouloir mettre en place une constituante pourrait faire autre chose que de travailler à la mise en place d’une constituante oeuvrant à l’indépendance.

Ce n’est pas manquer aux vertus de la démocratie participative, c’est être cohérent avec soi-même et surtout prendre acte de l’état réel du Québec et de son enfermement historique dans le fédéralisme canadien.

N’est-ce pas tout simplement ce qu’après bien d’autres, Gabriel Nadeau Dubois essaye dans ce débat de nous rappeler ?

Pierre Mouterde
Sociologue essayiste

Pierre Mouterde

Professeur de philosophie au Collège de Limoilou. S’est spécialisé à l’occasion de fréquents voyages de recherche, dans l’étude des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Auteur notamment de Repenser l’action politique de gauche -Essai sur l’éthique, la politique et l’histoire (Écosociété, 2005), et de Quand l’utopie ne désarme, les pratiques alternatives de la gauche latino-américaine (Ecosociété, 2002). Voir son site web et blogue : http://lestempspresents.com/Les_temps_presents/accueil.html
pierremouterde@lestempspresents.com

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