Édition du 21 novembre 2017

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Débats

Débat : Le populisme, tactique ou projet politique ?

tiré du site de L’humanité | 9 juin 2017

Table ronde avec Caterina Froio, chercheuse en science politique et politique comparée à l’université d’Oxford, Christophe Ventura, rédacteur en chef du site Mémoire des luttes [1] et Éric Fassin, sociologue et auteur de Populisme : le grand ressentiment (Éditions Textuel).

Rappel des faits. Partout à travers le monde, des mouvements politiques qualifiés de populistes marquent le paysage politique. Recherche d’un nouveau souffle pour la démocratie ou régression à portée démagogique ? Ce phénomène fait débat.

Dans de nombreux pays en Europe, des mouvements dits « populistes » ont émergé dans la vie politique. Qu’exprime, selon vous, cette donne nouvelle ?

Caterina Froio Je me limiterais aux partis de « droite radicale populiste » qui se sont développés en Europe à partir des années 1970. Dans ces partis, les positions « anti-élites » s’accompagnent d’ethnocentrisme et d’autoritarisme, comme démontré par Cas Mudde. Malgré leur diversité, une des explications à la montée en puissance de ces partis est la crise du modèle de l’État-nation, liée à la mondialisation. Dans les États-nations, une identité culturelle (la nation) était associée à une entité politique (l’État). En faisant augmenter de manière significative les niveaux d’interconnectivité économique, culturelle et politique entre individus et États, les processus de mondialisation redessinent cette équation. Les partis de droite radicale populiste s’opposent à la mondialisation, qu’ils décrivent comme une triple menace pour le peuple « autochtone » : économique (les migrants volent les emplois), culturelle (les migrants ne respectent pas nos valeurs) et politique (la souveraineté nationale est en danger).

Christophe Ventura Le « moment populiste » [2] signale une crise de la démocratie libérale, lorsque sa forme incarnée, la démocratie représentative, ne se réduit plus qu’à l’expression d’une démocratie oligarchique. Ce « moment », produit de cette crise, révèle une réaction démocratique – une exigence de souveraineté populaire – dans la société à travers la naissance d’un vaste mouvement destituant qui la gagne progressivement. Dans son premier élan, le « populisme » manifeste la désaffiliation des majorités populaires avec les classes politiques en place, les institutions et les autorités qui jusque-là étaient investies de légitimité. C’est par ce canal que peut démarrer ou être dévoyé un mouvement de remise en cause plus large de l’ordre de la société. L’application des mêmes politiques socio-économiques néolibérales par la « gauche » et la « droite » depuis des décennies est largement à l’origine de cette dynamique. Cette dernière peut ensuite déboucher sur des constructions politiques assez différentes, qui iront plus ou moins loin dans leur action en fonction de la combinaison de multiples paramètres qu’elles ne maîtrisent pas tous au point de départ (degré de résistance et de résilience de l’ordre établi, capacité d’auto-organisation, d’élargissement et de propagation dans toute la société des exigences de transformation portées au sein du peuple construit, rapports de forces avec les courants concurrents, contexte économique et géopolitique, etc.).

Quoi qu’il en soit, ces forces populistes ambitionnent de construire un chemin entre la phase destituante et la mise en place d’un nouvel équilibre dans l’ordre politique. Le « moment populiste » est ainsi ouvert et disputé. Le phénomène ne s’identifie pas a priori comme étant de droite ou de gauche. Il peut devenir de droite, il peut devenir de gauche. Tout dépend de la manière dont il va être accompagné, construit et orienté en quelque sorte.

Éric Fassin Beaucoup voient dans le populisme une réaction populaire au néolibéralisme : du Brexit à l’élection de Donald Trump, sans oublier la poussée du Front national, on nous explique que les classes populaires protesteraient par un vote populiste contre des politiques néolibérales. D’abord, il ne faut pas oublier que l’électorat populiste se retrouve dans toutes les catégories sociales : par exemple, il est faux de dire que Trump a été élu par les plus pauvres (Clinton continue de l’emporter dans cette catégorie). Même chez les Blancs, le vote Trump n’est pas corrélé aux revenus. Il est vrai que les ouvriers et les employés s’éloignent des partis sociaux-démocrates quand ceux-ci se convertissent au néolibéralisme, des travaillistes britanniques aux démocrates états-uniens en passant par les socialistes français. Mais beaucoup expriment leur dégoût politique par l’abstention. En France, le FN arrive en tête chez les ouvriers… qui votent ! En réalité, le recul des partis sociaux-démocrates, après leur renoncement à la gauche, n’a fait qu’aggraver l’avantage du capital sur le travail dans les rapports de forces. L’avènement de Theresa May n’est pas la revanche du prolétariat ; et Donald Trump, c’est Wall Street au pouvoir. De fait, le néolibéralisme se sert du populisme de droite – de Viktor Orban en Hongrie à Recep Erdogan en Turquie. C’était déjà vrai des pionniers du néolibéralisme. Stuart Hall analysait il y a trente-cinq ans le « populisme autoritaire » de Margaret Thatcher au Royaume-Uni, et Ronald Reagan jouait la même carte aux États-Unis.

Le « populisme » est renvoyé à une démarche démagogique et autoritaire de l’exercice du pouvoir. Aujourd’hui, certains mettent en avant un « populisme de gauche ». Qu’est-ce que cela change ?

Christophe Ventura Ce qu’il faut comprendre, c’est la nature du phénomène derrière le mot. Ce qu’il faut discuter, c’est son potentiel pour contribuer à l’émergence d’un peuple de l’émancipation. Débattre du populisme de gauche, c’est discuter concrètement d’une stratégie qui vise à inclure dans la mobilisation des tas de gens, en particulier au sein des nouvelles générations, qui ne se retrouvent pas dans les organisations traditionnelles, y compris de la gauche politique et sociale. Au service de quoi ? De la réinstallation d’une représentation des classes populaires et de leurs aspirations dans l’État et les affaires publiques. Pour ce faire, cette stratégie propose l’établissement d’une nouvelle frontière politique entre un « eux » et un « nous » sur la base d’un discours organisé autour des idées d’égalité, de souveraineté, de justice. Chemin faisant, le populisme de gauche conduit à la redécouverte et à la reformulation de la gauche, tout simplement. La question de l’autoritarisme et de la personnification est plus complexe et sensible. Le populisme se construit contre (ou subvertit) les institutions et reconnaît le rôle des individus dans la direction et la représentation des mouvements. Comme tous les mouvements transformateurs, il se heurte à la farouche et si nécessaire extralégale résistance de l’ordre antérieur. Dans le même temps, ces pouvoirs refondateurs invoquent la nécessité du temps long pour mener à bien leurs réformes. C’est dans ce contexte et cette tension que doit se discuter la question de l’autoritarisme.

Éric Fassin En France, pendant longtemps, le mot « populisme » n’a eu qu’une connotation négative ; il servait surtout à qualifier l’extrême droite montante. Il a ensuite été utilisé pour disqualifier une partie de la gauche. C’était déjà le cas avec le référendum sur le traité constitutionnel européen. En 2011, il y aura le dessin de Plantu renvoyant dos-à-dos le Front de gauche et le Front national… La nouveauté, depuis peu, c’est de revendiquer positivement un populisme de gauche. Mais, aujourd’hui, Jean-Luc Mélenchon ne veut plus « rassembler la gauche » ; il ambitionne de « fédérer le peuple ». Il n’est plus question de Parti de gauche – ni même de gauche. Le drapeau rouge a disparu, avec l’Internationale. Reste à définir le contenu de ce populisme « de gauche » (sans le mot). Ses adversaires parlent de démagogie et d’autoritarisme. La France insoumise y voit un procès d’intention. Si l’on écarte aussi le nationalisme xénophobe, au cœur des populismes de droite, que reste-t-il de commun avec les populismes de gauche ? Le refus du consensus néolibéral, nous ont dit les philosophes Ernesto Laclau et Chantal Mouffe. Or, ce n’est pas le cas. Le risque, c’est donc de réhabiliter les populismes de droite en suggérant qu’ils apportent les mauvaises réponses aux bonnes questions…

Caterina Froio La relation entre populisme et démocratie libérale est complexe, et je dirais qu’elle comprend du bon, du mauvais et du truand. Le bon est que le populisme met au cœur du débat des enjeux importants pour des parties larges de la population, mais que les élites politiques préfèrent ne pas aborder, telles l’immigration pour la droite populiste et l’austérité pour la gauche populiste. Les élus peuvent aussi exclure des questions plus conflictuelles du processus démocratique en confiant leur gestion à des institutions technocratiques et non représentatives (banques centrales, etc.) ou à des gouvernements « sans partis » (par exemple Monti en Italie). Dans ces contextes, il reste peu d’espace pour l’opposition démocratique. Le théoricien mexicain Arditi disait que le populisme se comporte un peu comme l’invité ivre lors d’un dîner : il ne respecte pas les règles, mais il exprime des malaises réels de la société. Le principal mauvais est que le populisme est moniste et moraliste. Il nie l’existence de divisions d’intérêt et d’opinions au sein du « peuple » et rejette la légitimité des opposants politiques sur des bases morales. Les populistes se disent représenter la « voix du peuple ». Tous ceux qui s’y opposent sont perçus comme porteurs d’« intérêts particuliers » : les élites. En partant d’une distinction morale, tout dialogue est rejeté, car perçu comme une forme de corruption du peuple. Dans le long terme, la vie politique peut être réduite à la polarisation entre populistes et antipopulistes. Le populisme peut devenir truand. Les populistes parviennent au gouvernement : avec des non-populistes, les effets peuvent être limités (c’est le cas de l’Autriche avec le FPÖ) ; ils peuvent décevoir (le gouvernement de Tsipras en Grèce). Dans d’autres cas, ils peuvent essayer de contourner ou limiter les pouvoirs d’autres forces démocratiques, comme les juges et l’opposition politique (Silvio Berlusconi en Italie, les frères Kaczyński en Pologne, Viktor Orban en Hongrie).

Le terme de « populisme » a également été employé pour qualifier, parfois pour dénigrer, certaines expériences politiques en Amérique latine. Le populisme s’apparente-t-il, selon vous, plutôt à un projet politique ou à une tactique électorale ?

Caterina Froio Il existe plusieurs manières de définir le populisme. Parmi les chercheurs, il n’y a pas d’accord s’il s’agit ou pas d’une idéologie ou d’une tactique politique. Malgré cela, en acceptant la définition minimale de populisme, il s’agirait d’une vision du monde qui représente notamment les sociétés comme étant divisées en deux catégories morales : le bon peuple et les élites corrompues. Je ne crois pas que le populisme en tant que tel soit suffisant pour expliquer les différences idéologiques. Une grande majorité des partis contemporains et d’acteurs politiques adoptent des traits populistes dans leur discours, d’une manière ou d’une autre. Par exemple, le populisme ne permet pas à lui seul de distinguer l’extrême droite du reste du système politique (contrairement à l’ethnocentrisme qui est le trait principal de l’idéologie des extrêmes droites). La fracture idéologique gauche-droite classique informe la façon dont ces partis envisagent « qui » est le peuple. Pour la droite radicale populiste, le « peuple autochtone » est défini sur des bases ethniques, culturelles et/ou religieuses, ou une combinaison de celles-ci. Celles-ci sont une différence essentielle entre le populisme de droite et de gauche. Ce dernier défendant une vision de la communauté nationale de type « Nous sommes les 99 % ». C’est pour cela d’ailleurs qu’il me paraît plus pertinent de se référer à ces partis comme à des « partis de droite radicale populiste ».

Christophe Ventura Pour moi, le populisme est avant tout une boîte à outils théorique et pratique avec laquelle on peut reconstruire le politique à partir d’une crise de la politique. S’il est le symptôme initial d’un dysfonctionnement de la démocratie, il peut contribuer à la revivifier, à réinstaller un équilibre entre la société et cette dernière. Plus qu’un projet idéologique ou politique de long terme, c’est peut-être ici sa véritable fonction.

Éric Fassin Je ne suis pas sûr qu’on puisse donner une définition du populisme. D’ailleurs, Chantal Mouffe préfère parler de « moment populiste ». Faute de dénominateur commun entre ces différents mouvements, je préfère parler de « stratégie populiste ». La question est alors : qu’espère-t-on gagner ? On aurait tort de compatir avec la « souffrance » des électeurs du FN : il y a des bourgeois qui votent pour l’extrême droite ; et il y a des chômeurs qui votent à gauche. Surtout, je ne crois pas qu’on puisse convertir le ressentiment d’extrême droite en une indignation de gauche. Les votes FN et FI sont étanches – dans les deux sens. Mieux vaut s’adresser en priorité aux abstentionnistes. C’est un « peuple » plus jeune, plus ouvrier, plus « divers » aussi, que l’électorat du FN : on ne tiendra donc pas le même discours pour les séduire. Il faut transformer leur dégoût de la politique en une colère politique. Cela implique de partir, non pas de l’opposition entre peuple et élites, mais de celle entre droite et gauche : à nous de lui donner un contenu vivant.

Pierre Chaillan

P.-S.
* ENTRETIENS RÉALISÉS ET CROISÉS PAR PIERRE CHAILLAN. L’HUMANITÉ. VENDREDI, 9 JUIN, 2017 :
http://www.humanite.fr/le-populisme-tactique-ou-projet-politique-637150
Notes

[1] www.medelu.org
[2] Christophe Ventura a accompagné en France la publication de l’ouvrage de Chantal Mouffe et Inigo Errejon Construire un peuple (Éditions du Cerf), dans lequel est évoqué le « moment populiste ».

Eric Fassin

Sociologue, Université Paris-VIII

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