Édition du 16 octobre 2018

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Afrique

Démographie : les priorités de l’Afrique, loin de la migration

Ce tweet en dit plus long que tous les grands discours. « L’Afrique est confrontée à deux défis majeurs : climatiques et démographiques, mais sa population et surtout sa jeunesse sont une opportunité pour son développement ». Il provient de Mabingué Ngom, économiste sénégalais et directeur régional du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) pour l’Afrique de l’Ouest et centrale.

Tiré du blogue de l’auteure.

Vu d’Afrique, l’enjeu de la démographie africaine, clairement, ne porte pas sur la migration. D’autant moins que les flux migratoires se passent surtout à 70 % à l’intérieur du continent, à 15 % vers les Amériques et l’Asie et à 15 % vers l’Europe. Le « Vieux » continent, qui se croit toujours le centre du monde (1), a beau redouter une « invasion », la « ruée » n’aura pas lieu, soulignent les experts des deux rives de la Méditerranée, parmi lesquels le sociologue François Héran ou le démographe Hervé Le Bras. Et si « africanisation » il y a, elle sera mondiale au XXIe siècle, liée à l’essor démographique d’une Afrique que les multinationales ne peuvent déjà plus ignorer, parce qu’elle ouvre les perspectives de nouveaux marchés.

La baisse de la fécondité, enjeu numéro 1

D’un point de vue africain, la clé de l’avenir se trouve bel et bien… en Afrique. Elle tient, entre autres, à la baisse de la fécondité. Le phénomène, tiré par l’urbanisation et la scolarisation des filles, a déjà été observé en Afrique du Nord (2,9 enfants par femme en 2015) et en Afrique australe (2,3 enfants par femme, un niveau comparable à celui de la France). En moyenne, le taux de fécondité est passé de 5,7 à 4,4 enfants par femme entre 1990 et 2015 pour l’ensemble de l’Afrique.

On est loin des chiffres brandis par Emmanuel Macron en juillet 2017 pour justifier son refus d’un plan Marshall pour l’Afrique : « Quand des pays ont encore aujourd’hui 7 à 8 enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien ». Même au Niger, le niveau de fécondité est tombé de son pic mondial de 7,6 enfants par femme en 2012 à 6 en 2017, selon les Enquêtes démographiques de santé (EDS) nationales.

Changer les mentalités

Le président de ce pays, Mahamadou Issoufou, est le premier à déclarer que la démographie représente une « bombe à retardement ». Peut-être moins spectaculaires que les images de migrants en détresse dans le nord du Niger, des ateliers de formation des chefs traditionnels n’en sont pas moins organisés à travers le pays, pour que tout le monde comprenne l’enjeu du « dividende démographique » — ce moment où le changement de la pyramide des âges tire la croissance économique.

Moins impressionnant, encore, que les images des jeunes recrues de groupes islamistes armés en Afrique de l’Ouest, l’UNFPA mène depuis 2015 un vaste effort d’inclusion des chefs religieux, qu’ils soient musulmans, chrétiens ou issus des religions africaines traditionnelles, pour faire passer le message de l’importance de l’espacement des naissances. Comme avec les « écoles de maris », qui expliquent aux hommes pourquoi il faut laisser leurs femmes fréquenter les centres de santé, ce travail de fourmi s’attaque à la racine du problème : les mentalités.

Une première cohorte de 42 imams et chefs religieux du Sahel a été formée en avril au Centre islamique international pour la recherche et les études en population de l’Université d’Al-Azhar, au Caire — l’institution qui fait référence dans l’islam sunnite. Une autre va suivre à Ouagadougou, au Burkina Faso, ciblant une quarantaine de jeunes prêcheurs, les plus écoutés dans leurs communautés.

Vers l’abolition du mariage des enfants

Toujours moins sensationnel, sans doute, que le sort de 58 migrants dont l’Europe ne veut pas, à bord du navire Aquarius, dix premières dames africaines (Nigeria, Mali, Burkina Faso, Sierra Leone, Cap-Vert, Rwanda, Afrique du Sud, Zimbabwe, Lesotho, Comores) se sont réunies le 26 septembre à New-York en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, pour marquer leur soutien au Niger dans ses efforts contre le mariage des enfants. Une loi est en cours de discussion à Niamey, pour faire passer de 15 à 18 ans l’âge légal du mariage.

« L’explosion démographique chez nous est liée aux mariages forcés d’enfants, avec 76,3 % des filles mariées avant 18 ans et 28,8 % avant 15 ans », a rappelé la docteure Lalla Malika Issoufou, médecin et première dame du Niger, à la tête d’une fondation qui œuvre contre la fistule (un déchirement d’organes lié aux grossesses précoces, un problème de santé publique au Niger avec 750 cas par an). Elle a fait le constat d’une situation « peu reluisante, due à la pression des pesanteurs socioculturelles ».
Le même problème se pose dans tout le Sahel, où la pauvreté veut que le mariage soit envisagé comme un moyen d’ascension sociale, ou même une source de revenus. D’où un projet d’autonomisation des femmes (Sahel Women’s Empowerment and Demographic Dividend, SWEDD), auquel six États bénéficiaires contribuent eux-mêmes financièrement. « La prise de conscience collective s’est faite, conclut Mabingué Ngom. Il n’y aura pas de capture du dividende démographique sans abolition du mariage des enfants ». Un début de salut, pour une génération qui ne trouvera pas le sien dans la migration.

Sabine Cessou

Sabine Cessou

Auteure pour le Monde diplomatique.

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