Édition du 27 juin 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Extrême-droite

Des Etats-Unis à la France, comment la montée électorale des nationalismes attise les violences racistes

Près de 900 actes à caractère xénophobe, homophobe ou encore sexiste ont été relevés aux États-Unis dans les dix premiers jours suivant l’élection de Donald Trump. Le nombre d’actes de haine a également explosé au Royaume-Uni suite à la campagne qui a conduit le pays au Brexit, largement axée sur le rejet des réfugiés. Des campagnes électorales brutales et nauséabondes, suivies de victoires des forces nationalistes, mais aussi la reprise depuis de longues années des discours de division par la droite et par une partie de la gauche, y ont encouragé la libération d’une violence pouvant aller, dans certains cas, jusqu’au meurtre. La France, où l’extrême-droite entretient un rapport ancien à la violence, est-elle à l’abri de tels excès ?

Tiré de Basta Mag.

867 actes à caractère raciste, xénophobe, antisémite, homophobe et sexiste. C’est le sombre bilan, aux États-Unis, des dix premiers jours ayant suivi la victoire de Donald Trump [1]. Il s’agit, pour la majorité, d’agressions verbales, de graffitis, et dans une moindre proportion de violentes altercations physiques. Parmi ces actes, 280 étaient motivés par un sentiment anti-immigré. « De nombreux auteurs [de ces actes] ont évoqué le nom de Trump pendant leur attaque, ce qui indique clairement que la vague de haine découle en grande partie de son succès électoral », précisent les auteurs du rapport. Le FBI a également enregistré, au mois de décembre soit juste après les élections, deux fois plus de crimes haineux à New York que lors de la même période l’année précédente.

Aux États-Unis, des discours de haine assumés

Les discours de haine proférés lors de la campagne républicaine, en particulier contre les Mexicains et les musulmans, se sont traduits par un déferlement d’actes racistes dans les espaces publics et privés : écoles, travail, rues, transports publics, magasins, lieux de culte... « J’ai vécu la discrimination dans ma vie, mais jamais d’une manière aussi publique et sans vergogne », témoigne une femme asio-américaine. « Dans ma salle de classe, quelqu’un a crié "si vous n’êtes pas nés ici, faites vos valises" », relate un enseignant de l’État de Washington, au lendemain de l’élection. Dans l’Iowa, une famille soudano-américaine a trouvé un message sur sa porte : « Maintenant vous pouvez tous rentrer chez vous. Nous ne voulons pas de nègres ni de terroristes ici. #Trump. »

Lors de sa première interview post-élection, Donald Trump a condamné les actes de violence raciste, demandant à ses partisans de les cesser. Mais la nomination de Stephen Bannon – fondateur de l’agence de presse Breitbart News, résolument raciste, antisémite, xénophobe et homophobe – au poste de conseiller spécial au sein de la nouvelle équipe présidentielle a fait long feu de cet appel. Sans compter la confirmation de Jeff Sessions comme ministre de la Justice : celui-ci fait face à des accusations de racisme après avoir reproché à un avocat blanc de faire « honte à sa race » en défendant des clients noirs [2]... Un autre rapport, celui du site Think Progress, dresse un état des lieux des agressions racistes sur une période plus longue, entre le 9 novembre 2016 et le 9 février 2017. Le document met en lumière leur progression et, encore une fois, leur lien avec l’élection de Donald Trump [3].

Brexit : l’ouverture de la boite de Pandore

Les actes de haine se sont aussi multipliés au Royaume-Uni suite au référendum sur le maintien du pays dans l’Union européenne, qui s’est soldé le 23 juin 2016 par une victoire du "non" à près de 52%. La campagne avait été largement axée sur le rejet des réfugiés. Sur le mois de juillet 2016, la police a enregistré une augmentation de ces actes de 41% par rapport à l’année précédente [4]. Par ailleurs, alors que 1546 infractions aggravées pour des motifs raciaux ou religieux avaient été enregistrées par les forces de police dans les deux semaines précédant le référendum, les incidents ont augmenté de 42% dans les quinze jours suivants, avec 2241 actes. Une tendance confirmée en juillet 2016, avec 5468 actes de haine recensés, contre 3886 en juillet 2015. « Il s’agit notamment d’agressions, d’incendies criminels et d’excréments de chiens jetés devant les portes ou mis dans des boîtes aux lettres », précise le journal The Independant.

Le Brexit a aussi attisé la haine envers les immigrés venus d’Europe de l’Est. Le 29 août 2016, Arkadiusz Jóźwik, un ouvrier polonais, est décédé suite à une agression xénophobe commise par plusieurs mineurs à Harlow, à cinquante kilomètres au nord de Londres. Le 21 septembre, Zdenek Makar, un tchèque de 31 ans, est tué à Poplar, à l’est de Londres. Mais « La violence raciale qui a suivi le référendum s’est nourrie, en amont, des politiques, des pratiques et des récits des gouvernements antérieurs des Partis travailliste et conservateur », tient à rappeler l’Institute of Race Relations (IRR), un think tank basé au Royaume Uni [5]. L’IRR se réjouit toutefois des multiples actes de solidarité manifestés spontanément envers les victimes, depuis les marches antiracistes jusqu’aux collectes de fonds, en passant par les messages de soutien.

En France, la tradition violente des militants d’extrême droite

La France serait-elle à l’abri d’une telle recrudescence de haine et de violence ? Le 1er mai 2017, à une semaine du second tour de la présidentielle, se tenait à Paris une cérémonie de commémoration de la mort de Brahim Bouarram. Le 1er mai 1995, le jeune homme de 29 ans profitait d’une journée ensoleillée sur les berges de la Seine. Des néo-nazis, qui venaient de quitter la manifestation annuelle du Front national en l’honneur de Jeanne d’Arc, s’en sont alors pris à lui, avant de le pousser à l’eau. Brahim Bouarram coule et se noie. Son assassin sera condamné à huit ans de prison. « Cette violence nous dévoile ce qu’est le FN », estime l’évêque engagé Jacques Gaillot, présent ce 1er mai 2017 à la cérémonie.

« Il existe un fort attrait des militants d’extrême droite pour la violence. Ces derniers se perçoivent comme un rempart face à un péril qu’ils doivent juguler – comme le communisme, l’immigration ou la République, décrypte Stéphane François, politologue spécialiste des droites radicales [6]. Le rapport du FN à la violence, et surtout aux militants violents, est ambigu. Il évolue en fonction du contexte : parfois, ces derniers sont tolérés, voire acceptés. Parfois, ils sont rejetés. Vers 1985, des militants radicaux, pour ne pas dire néo-nazis, comme Serge Ayoub ou Fabrice Robert, ont porté les couleurs du FN lors d’élections locales. Dix ans plus tard, le service de sécurité du FN donnait lui-même les cassettes vidéos permettant l’arrestation des assassins de Brahim Bouarram. »

De nombreux cadres du FN continuent de flirter avec l’antisémitisme et le racisme, y compris aux plus hauts échelons du FN, à l’exemple de l’eurodéputé Jean-François Jalkh, nommé quelques jours à la tête du parti jusqu’à ce que ressurgissent ses déclaration négationnistes, niant l’extermination des juifs durant la Seconde guerre mondiale. Plusieurs anciens membres du Groupe union défense (Gud), un groupuscule d’extrême droite ultra-violent, figurent toujours au sein du premier cercle des proches de Marine Le Pen. Notamment son « banquier » officieux, Frédéric Châtillon, leader du groupuscule dans les années 90 (voir l’article de Marine Turchi sur les cercles d’influence de Marine Le Pen).

Depuis 2000, un contexte pas très rassurant

Passages à tabac de personnes noires ou arabes, ou de militants d’extrême gauche, dégradation de maisons, dépôts de pattes de cochon devant les domiciles : en France les violences racistes de personnes se revendiquant de l’extrême droite se déchaînent sur plusieurs fronts. On observe depuis les années 2000 une recrudescence du nombre d’actes racistes, xénophobes et antisémites. Les réseaux sociaux et les manifestations sont des lieux où la parole apparaît de plus en plus décomplexée, souvent émaillée d’appels à la violence. « Les électeurs FN sont très mobilisés, estime Mamadou Drame de l’association de lutte contre les violences policières Ferguson in Paris. Ils hésitent de moins en moins à tenir des propos ostensiblement agressifs et racistes en public. » Dans le défilé du 1er mai 2017, plusieurs composantes d’extrême droite étaient présentes, des pancartes « Islam, hors d’Europe » et des croix gammées ont été brandies ou taguées. Des manifestants ont scandé « Immigrés dehors, les Français d’abord ».

Un manifestant n’a pas hésité à dire qu’il faut « expulser dans leur pays d’origine les étrangers extra européens, et particulièrement les immigrés d’origine afro-maghrébine ». À un comédien métis lui demandant ce que devraient faire les personnes de parents afro-maghrébins nés en France, et de ce fait français, ce manifestant répond : « C’est pas grave, ils retourneront dans leur pays d’origine, ils feront connaissance. » « Les élections sont comme un feu vert libérant les attitudes racistes, estime Marwan Muhammed, du collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). Nous sommes aussi visés à titre personnel : cette semaine une personne proche de l’extrême droite a menacé de me tuer, ainsi que toute ma famille... » À Paris, des manifestants lycéens ont été confrontés à des membres d’un groupuscule néo-royaliste, l’Action française, à l’histoire sulfureuse. « C’est la première fois que l’on est confrontés physiquement à eux », témoigne dans les colonnes de l’hebdomadaire Politis Armand, animateur du compte twitter « Blocus Info », qui relaie des informations relatives aux mobilisations lycéennes.

La police et l’armée très tournées vers le FN

« Les personnes qui insultent les musulmans ou leur refusent l’accès à tel ou tel lieu, par exemple, présentent des profils très variés, reprend Marwan Muhammed. Mais dès que l’on passe aux agressions physiques, aux profanations de cimetières, aux dégradations de biens, on est essentiellement sur des profils de droite dure et d’extrême droite. Quand ce sont des actes prémédités, il faut des équipes, il faut planifier, qu’il y ait des collusions idéologiques. » Les jours qui vont suivre le second tour sont ainsi à surveiller de très près. Avec une particularité notable, en France, qui est assez alarmante : les fonctions publiques de la police et de l’armée comptent un nombre élevé d’électeurs du FN.

« L’impunité des violences et crimes racistes de la police française fait qu’ils peuvent envisager de dépasser les limites », estime Mamadou Dramé, du mouvement Ferguson in Paris. « Au commissariat, il y a des policiers qui haïssent les Noirs et les Arabes, constate un habitant de Grigny, une commune située à 23 km au sud de Paris. L’un d’eux en particulier, qui habite près de chez moi, ne cesse de me harceler en me disant qu’au lendemain matin de l’élection de Marine Le Pen, il va s’occuper de ma "sale gueule", alors que je n’ai jamais eu affaire à lui ni à la police. Des tas de policiers répètent les mêmes menaces ! » « De même qu’aux États-Unis, une victoire, ou une courte défaite de Marine Le Pen, pourra être perçue comme un blanc-seing pour les militants d’extrême droite, et pas forcément pour les seuls militants du FN », avertit Stéphane François. La haine raciste et la violence xénophobe, pour l’instant largement cantonnées aux réseaux sociaux à l’occasion de la campagne présidentielle, seront-elles également libérées par les résultats du FN ?

Nolwenn Weiler et Sophie Chapelle

Photo de une : CC Miguel Discart / FlickR.

Notes

[1] Voir le rapport du Southern Poverty Law Center, qui traque les droites extrêmes aux États-Unis.

[2] Voir cet article notamment.

[3] Voir les conclusions de Think Progress et sa cartographie des actes haineux.

[4] Voir cet article du journal The Independant.

[5] Dans un rapport, l’IRR étrille notamment les déclarations qui ont traversé le débat politique britannique sur les migrations entre 2011 et 2016.

[6] À propos des liens entre les militants d’extrême droite et la violence, voir notamment cet article de Stéphane François.

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