Édition du 27 juin 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

États-Unis

Des décennies de déception ont donné la victoire à Donald Trump

Des guerres perdues, la mondialisation et l’amertume qu’elles ont suscitée ont mené au vote contre les attentes anéanties,

Andrew J. Bacevich, The Nation, 10 janvier 2017,
Traduction, Alexandra Cyr,
Note : ce long et intéressant article est publié par tranches, voici la 3ième et dernière. A.c.

Grossier, vulgaire, sans principe, mal informé, fantasque et sans grand respect pour la vérité, il allait de soit que D. Trump fasse parti des candidats-es à la présidence. Dans les États-Unis de l’après guerre froide, parmi les millions que Mme Clinton à envoyé promener allègrement en les traitant de « lamentables », elle a retourné l’estomac des ronchonneurs-euses jusqu’à la nausée.

Quelle que soit la combinaison d’intuition et de malice préméditée à l’œuvre, D. Trump a fait preuve de génie pour motiver ces « lamentables ». Il les a eut. Ils et elles ont répondu en se présentant en vagues à ses rassemblements. Le message qu’il leur a livré était convaincant et à la hauteur de leurs attentes.

Dans le défi qu’il a lancé de « rendre sa grandeur aux États-Unis » ses partisans-es ont compris qu’il allait restaurer tout ce qui leur avait été retiré durant la « période des grandes attentes ». Le candidat Trump affirmait que la mondialisation n’était ni bénéfique ni inévitable et il promettait qu’une fois élu, il allait défaire ses effets comme ceux du capitalisme excessif des entreprises et donc, ramener au pays les millions d’emplois délocalisés. Il a juré d’introduire un très grand programme de construction des infrastructures, de baisser les taxes et impôts, d’empêcher la dette nationale d’augmenter et il a généralement soutenu qu’il allait défendre la cause des ouvriers-ères. Il assurait ses partisans-es que son jugement et son expérience d’homme d’affaire allait venir à bout de la multitude de complications et de contradictions inhérentes à ces engagements.

Il a fait preuve de la même impatience en ce qui concerne le statut quo face au rôle des Américains-es tel qu’établi durant la période de l’après guerre froide. Plutôt que de laisser les conflits armés s’éterniser, il a promis de les gagner (mettant de l’avant ses capacités en matière militaire) sinon, de laisser tomber, de partir en prenant juste assez de temps pour pouvoir afficher une certaine justification peu importe les dégâts laissés derrière sur les champs de bataille. Tout au moins allait-il empêcher les soit disant alliés de traiter les États-Unis en victime. Et il allait obliger les pays bénéficiant de la protection américaine à payer leur juste part des dépenses. Tout cela n’est peut-être pas absolument clair, mais c’est la marque d’un retrait de la manière habituelle d’exercer le leadership mondial qui a été établie à la fin de la guerre froide.

Il a réussi à canaliser le mécontentement de tous ceux et toutes celles qui entretenaient un vague sentiment que d’autres qu’eux-mêmes avaient profité des libertés de l’après guerre froide. Ce fut un succès aussi important pour lui que celui que lui ont valu ses critiques peu cohérentes de la mondialisation en général et de celle des États-Unis en particulier.

Il n’avait pourtant rien à dire sur la liberté qui vient avec des obligations, ou encore que la consommation débridée n’apporte pas nécessairement le bonheur aux humains ou sur aucune des controverses autour de la question du genre, de la sexualité ou de la famille. Tout cela lui était indifférent. Par contre, il était particulièrement capable d’expliquer à ses partisans-es, avec détermination et persuasion, pourquoi les États-Unis avaient pris le mauvais chemin et comment ont leur avait volé ces fameuses libertés qui leur revenaient de droit. Il l’a fait en brandissant des boucs émissaires : les musulmans-es, les Mexicains-es et tous les autres qui « ne sont pas comme moi ».

La stratégie de Donald Trump se réduit à ceci : à titre de Président, il va débarrasser la droite des conventions qui ont structuré sa pensée depuis la fin de la guerre froide. Au grand amusement d’un establishment plein de suffisance et paresseux, cet approche à réussi. Même en ne tenant aucun compte des pratiques habituelles en matière d’organisation et de conduite d’une campagne électorale typique de « l’âge des grandes attentes », Trump a gagné. Il a réussi à ré enchanter les désenchantés-es, tous ceux et toutes celles qui avaient perdu foi dans les promesses surgies au cœur des élites et que la fin de la guerre froide à pris par surprise.

Perdus-es et déboussolés-es

Dans les heures qui ont suivi l’élection de D. Trump, il est devenu obligatoire chez les progressistes d’exprimer ses craintes et de trépigner face à ce qu’il pouvait faire exactement en accédant au pouvoir. Même ceux et celles qui avaient voté pour lui se demandaient à quoi il fallait s’attendre. Les deux camps lui ont attribué le statut de figure historique en marche vers la transformation (politique et sociale). Toutefois, les présomptions à propos d’un fascisme en germe ou les espoirs de voir se mettre en marche un nouvel « âge d’or américain » devraient s’avérer également faux. Se centrer sur la personne plutôt que sur les circonstances qui lui ont permis d’émerger, empêche de capter la signification de ce qui s’est passé.

Notons que, par exemple, presque tout son mandat est négatif. Il est centré sur le rejet de la mondialisation, des forces armées qui se délitent et sont contre productives et du projet culturel de la période de l’après guerre froide. Ni Donald Trump, ni ses représentants-es n’ont donné d’alternative cohérente aux multiples thèmes en débat ou fourni une analyse valable au dernier quart de siècle de l’histoire américaine. En dehors de convictions insistantes, avancées avec énergie, le leadership présidentiel peut, d’une certaine manière bousculer les choses ; le « trumpisme » c’est le bordel.

Le plus probable c’est que sa présidence s’avérera plus une période de transition que de transformation. Donc, les inquiétudes au sujet de ce qu’il pourrait faire, même si elles sont de mise, ont moins d’importance que de que nous devons faire à ce moment-ci. Les principes qui avaient la faveur après la guerre froide ne font plus l’affaire. Par quoi faut-il les remplacer ?

L’effort nécessaire pour les identifier devrait commencer par un examen honnête de la période que nous quittons et de l’histoire de celle qui est survenue après « la fin de l’histoire ». En même temps, l’exercice laisserait de la place aux regrets, au repentir, et à l’amende honorable. C’est ce qui aurait dû se faire à la fin de la guerre froide mais qui a été loupé parce que les élites américaines ont succombé à une attaque de la maladie de la victoire.

Il ne faut pas s’attendre à ce que D. Trump entreprenne un tel exercice. L’establishment que le candidat Trump a tant dénoncé ne le fera pas non plus. D’ailleurs, le Président Trump par ses choix de responsables dans son cabinet, singulièrement en matière de sécurité nationale, est en train de l’accommoder. Ceux et celles qui s’attendaient à ce que son élection insuffle du courage à la classe politique ou de l’imagination au cœur de la pensée des leaders seront déçus-es. Ce dont nous avons besoin ce sont des principes qui approchent l’économie politique de telle manière qu’elle produise une prospérité soutenable et équitable, une politique extérieure qui favorise la prudence et le pragmatisme plutôt que le militarisme et une compréhension enrichie et inclusive de la liberté. Ils doivent venir d’ailleurs.

Le Livre des proverbes nous dit : « là où il n’y a pas de vision, le peuple dépérit ». En ce moment, il n’y a aucune vision à laquelle le peuple américain puisse adhérer. L’élection de D. Trump en est la preuve.

La fin de la « période des grandes attentes » nous a laissé dans un vide inquiétant. Que D. Trump soit incapable de dire ce qui devrait remplir ce vide ne doit pas être une excuse pour l’inaction ou une cause de désespoir. Au contraire, sa présence politique souligne la nécessité de réfléchir au passé récent de la nation et d’approfondir nos pensées quant à son futur.

Une décennie avant la fin de la guerre froide, l’historien et critique social Christopher Lasch, a esquissé une série de principes qui pourraient nous guider dans la présente crise. Il écrivait à propos de la démocratie dans un journal aujourd’hui disparu qui se concentrait sur « le changement politique et le changement radical ». Il en appelait à des politiques basées sur « la protection des sols plutôt qu’à l’exploitation des ressources, sur la famille et non sur les usines, sur une vision romantique de l’humain plutôt qu’une vision technique et aux activités et productions locales plutôt qu’au centralisme démocratique ». Plus d’un demi-siècle plus tard, ces observations ont encore du sens et fournissent un point de départ.

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