Édition du 27 juin 2017

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États-Unis

Etats-Unis-Arabie saoudite.

Des dizaines de milliards pour des contrats entre un Trump contesté et un royaume dont le portefeuille n’est plus si replet

Suivi d’un article de David Hearst : « L’Arabie saoudite paie pour se protéger, même pour des armes qu’elle pourrait ne jamais utiliser »

Publié par Alencontre le 21 - mai - 2017

Maison Blanche : le Sénat [à majorité républicaine] a annoncé que l’ex-chef du FBI, James Comey, silencieux depuis son limogeage brutal il y a dix jours, avait accepté de témoigner. »

Outre les rencontres bilatérales, dont celle avec le roi Salmane, Donald Trump a axé la première de ses deux journées à Riyad sur les investissements avec une série de colossaux contrats. « C’était une journée formidable », a lancé le président républicain. « Des centaines de milliards de dollars d’investissements aux Etats-Unis et des emplois, des emplois, des emplois. »

Des contrats… pas pour des épées
Rédaction A l’Encontre

La réception spectaculaire à Riyad contraste avec la pression qui s’accumule sur le président américain après une semaine de révélations accablantes à Washington sur les liens entre sa garde rapprochée et la Russie. En effet, selon l’AFP : « Le président est apparu détendu, alors qu’à Washington, de nouveaux développements sur l’enquête russe venaient d’être révélés. Facteur d’inquiétude supplémentaire pour la Maison Blanche : le Sénat [à majorité républicaine] a annoncé que l’ex-chef du FBI, James Comey, silencieux depuis son limogeage brutal il y a dix jours, avait accepté de témoigner. »

34 accords… pour des armes et des infrastructures états-uniennes

L’agence officielle saoudienne SPA a fait état de 34 accords dans des domaines aussi divers que la défense, le pétrole et le transport aérien. « Les deux pays ont signé une série d’accords […]. La valeur des investissements dépasse les 380 milliards de dollars », a précisé le ministre saoudien des Affaires étrangères Adel al-Jubeir lors d’une conférence de presse conjointe avec le secrétaire d’Etat Rex Tillerson, ex-patron d’ExxonMobil. Après avoir été en 1995 président d’Exxon Yémen, puis en 1998 d’Exxon Russie et en mer Caspienne, Tillerson avait, dès la fusion ExxonMobil, grimpé les échelons pour en devenir en 2006 le PDG. Il est aussi membre du Center for Strategic and International Studies.

Cent cinquante hélicoptères Blackhawk conçus par l’américain Lockheeed Martin seront ainsi assemblés en Arabie saoudite. D’une valeur totale de 6 milliards de dollars, ils devraient entraîner la création de 450 emplois locaux. General Electric a signé avec le royaume pour une valeur de 15 milliards de dollars une série de protocoles portant sur des projets de diversification économique, de développement industriel et de construction de centrales électriques et un programme d’informatisation des opérations d’Aramco, le géant pétrolier saoudien.

Autre bonne nouvelle pour Donald Trump, le fonds souverain saoudien s’est joint au géant américain de la gestion d’actifs Blackstone pour créer une structure financière de 40 milliards de dollars afin de rénover les infrastructures américaines, qui sont vétustes. C’était l’une des promesses électorales de Trump qui veut y consacrer 100 milliards. Le fonds souverain contribuera pour sa part à hauteur de 20 milliards.

Faire face « aux menaces iraniennes »

Un accord de 109 milliards de dollars de ventes d’armes a également été conclu. Le porte-parole de la Maison Blanche l’a qualifié de « plus important de l’histoire des Etats-Unis ». Ces équipements de défense visent à soutenir « la sécurité à long terme » de l’Arabie saoudite et de la région du Golfe « face aux menaces iraniennes », a précisé Donald Trump.

Cette annonce est intervenue le jour de la réélection du président iranien Hassan Rohani. L’Arabie saoudite considère l’Iran comme son principal rival au Moyen-Orient. Les deux pays s’opposent notamment sur les théâtres de conflit en Syrie et au Yémen.

La Maison Blanche a précisé que les contrats militaires allaient renforcer la capacité du royaume à « contribuer aux opérations de contre-terrorisme à travers la région », ce qui « réduira le fardeau » pour l’armée américaine. Washington compte ainsi voir Riyad jouer un plus grand rôle dans la lutte contre les groupes djihadistes, comme le groupe Etat islamique et Al-Qaida. Selon l’AFP, en date du 21 mai, le secrétaire d’Etat Rex Tillerson a déclaré que ces accords de défense visaient à contrer la « mauvaise influence iranienne et les menaces liées à l’Iran qui existent aux frontières de l’Arabie saoudite de tous les côtés ».

Ce dimanche 21 mai 2017, le président américain prononcera à Riyad devant une cinquantaine de dirigeants de pays musulmans un discours soulignant ses « espoirs » pour une « vision pacifique » de l’islam. « J’exprimerai la position du peuple américain de manière franche et claire », a promis le président américain dans son allocution hebdomadaire diffusée vendredi soir. Ce sera sans doute l’un des discours les plus attendus de ce début de mandat. D’abord parce que Donald Trump a été accusé, à plusieurs reprises, durant sa campagne électorale américaine d’avoir tenu des propos islamophobes. Ensuite, parce que l’une de ses premières mesures en tant que président a été de fermer l’accès des Etats-Unis à plusieurs pays à majorité musulmane. Bloqué par la justice américaine, le décret a heurté profondément le « monde musulman ».

Avec ce discours, Donald Trump devrait donc tenter d’adoucir cette image anti-islam. Selon l’entourage du président américain, celui-ci devrait ainsi s’abstenir de tracer un lien entre la religion musulmane et le terrorisme. Le discours de Donald Trump sera scruté avec d’autant plus d’attention qu’il interviendra huit ans après le discours du Caire, prononcé par Barack Obama en Egypte. A l’époque, le prédécesseur de Donald Trump avait lancé un appel à un nouveau départ entre les Etats-Unis et les musulmans. (Sources : AFP, RFI et autres)


« L’Arabie saoudite paie pour se protéger, même pour des armes qu’elle pourrait ne jamais utiliser »

Par David Hearst

Le prix d’une audience avec Donald Trump est élevé et continue de monter. Selon les estimations, l’Arabie saoudite a déjà promis 300 milliards de dollars de contrats de défense pour la prochaine décennie et 40 milliards de dollars d’investissements dans des infrastructures. Le chiffre final, selon certains initiés de Wall Street, pourrait encore grimper à 1000 millions de dollars d’investissements dans l’économie américaine.

Au moment où il a atterri à Riyad ce vendredi 19 mai 2017, Trump avait dans ses bagages le plus gros contrat d’armement de l’histoire américaine. Il a ainsi rempli sa promesse de faire payer la maison des Saoud, même pour des roquettes qu’elle n’utilisera jamais.

S’il y a une guerre avec l’Iran, ce seront les Etats-Unis qui la livreront. La Corée du Sud, un pays beaucoup plus proche d’escarmouches avec son voisin, s’avère être un acheteur plus difficile de systèmes de défense antimissiles américains. Le pays rechigne à payer 1 milliard de dollars pour le système THAAD. Pas Riyad.

La Maison Blanche était en liesse devant l’effet que cet argent saoudien tombé du ciel pourrait avoir sur les emplois à l’intérieur du pays. D’après le compte-rendu officiel de la rencontre qui a eu lieu le mois dernier entre le vice-prince héritier Mohammed ben Salmane et Trump, jusqu’à un million d’emplois pouvaient être créés directement à l’intérieur du pays et des millions d’autres pouvaient l’être dans la chaîne d’approvisionnement.

La question que se posent les Saoudiens qui, contrairement au prince de 31 ans, n’ont pas les moyens de s’acheter sur un coup de tête le yacht d’un milliardaire russe ou un archipel dans les Maldives, est la suivante : « Comment, pour l’amour de Dieu, pouvez-vous inonder les Américains de tant d’argent alors que vous êtes si réticents à le faire pour votre propre peuple ? »

Le taux de chômage officiel est de 12% et le pourcentage réel est beaucoup plus élevé. Alors que les hôpitaux ont du mal à trouver des médecins, le plus grand fonds du royaume, la General Retirement Foundation, qui verse les retraites des travailleurs du secteur public et de l’armée, a annoncé la semaine dernière que ses réserves étaient épuisées.

A quelle déclaration du ministre adjoint de l’Economie Mohammed al-Tuwaijri la plupart des Saoudiens croient-ils le plus ? Celle où il a annoncé que le royaume avait réduit de plus de moitié son déficit au premier trimestre en raison de mesures d’austérité, ou la déclaration antérieure lors de laquelle il a prévenu que le royaume serait en faillite en quatre ans, si le prix du baril de pétrole restait entre 40 et 45 dollars ? Il n’était pas le seul. Le FMI aussi a averti le royaume qu’il risquait la faillite. Quel Saoudien ne se dit pas qu’une intensification des mesures d’austérité et de nouvelles taxes sur la TVA se profilent à l’horizon ?

Les jours révolus des bureaux et des fauteuils roulants

Il existe deux raisons possibles pour lesquelles le royaume est prêt à inonder ses riches cousins américains de plus de richesses.

La première est personnelle. Mohammed ben Salmane paie une rançon de roi ou, du moins, l’espère sincèrement. Il est loin le temps où les cadeaux offerts par les Etats étaient modestes. Une des pièces exposées à Riyad dans le musée du fondateur du royaume, le roi Ibn Saoud, est un modeste bureau que le président Franklin D. Roosevelt lui a offert après leur première rencontre à bord d’un destroyer américain. Il a également reçu l’un des deux fauteuils roulants du président américain. Ces jours-ci, un bureau ou un fauteuil roulant serait une insulte, comparé à un dessous-de-table pour un contrat d’armement.

La seconde raison est collective. Le royaume a subi un tel choc de la part d’une administration Obama qui a fait de la paix avec l’Iran son objectif principal qu’il souhaite ne plus jamais se sentir exposé aux vents du désert. L’Arabie saoudite paie pour se protéger, même pour des armes qu’elle pourrait ne jamais utiliser.

Il serait toutefois prématuré de prendre les affirmations de Ben Salmane pour argent comptant. Même si c’est son ambition, Ben Salmane parle-t-il toutefois au nom de son pays ou même de la famille royale ? Il est toujours écarté de la succession au trône et son cousin plus âgé – et certains diraient plus sage – Mohammed ben Nayef n’a pas l’intention de céder la pole position en tant que prince héritier.

Une brouille au Yémen

Tous les princes héritiers font profil bas et gardent le silence. Ben Nayef est toujours responsable d’une des trois forces militaires du royaume, le puissant ministère de l’Intérieur qui contrôle les frontières. Il n’est pas rare pour les visiteurs étrangers invités par Ben Salmane de passer des moments gênants d’interrogatoires pratiqués par les services de contrôle aux frontières de Ben Nayef dans le simple but d’envoyer un message. En privé, Ben Nayef reste calme et confiant.

Ben Nayef a tout d’abord soutenu la campagne aérienne lancée par son jeune cousin et ministre de la Défense contre les Houthis au Yémen. La rumeur court que ce n’est plus le cas aujourd’hui. La dernière catastrophe qui est arrivée à Ben Salmane a été la brouille entre le président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi dont il protège la légitimité et le principal allié militaire des Saoudiens, le prince héritier émirati d’Abou Dhabi Mohammed ben Zayed.

Après un échange de piques entre Hadi et Ben Zayed en février 2017 sur le contrôle de l’aéroport d’Aden, les alliés yéménites de Ben Zayed se sont séparés de la sphère de contrôle du président exilé, divisant ainsi les forces qui tentent de reprendre le Yémen aux Houthis en au moins deux factions. La politique de Ben Salmane est en proie au chaos. Il dépend de Hadi comme source de légitimité pour ses attaques aériennes mais doit l’empêcher de s’envoler pour le sud libéré du Yémen.

Ben Zayed, pour sa part, n’est pas prêt à céder. Il a toujours eu au Yémen une mise plus importante que les Houthis soutenus par l’Iran. En effet, il a tout d’abord encouragé les Houthis à se soulever contre Hadi jusqu’à ce que leur insurrection échappe à tout contrôle. Son objectif est l’éradication du mouvement al-Islah, affilié aux Frères musulmans.

Par l’intermédiaire du fils de l’ancien dictateur Ali Abdallah Saleh, Ben Zayed poursuit des négociations actives avec le principal partenaire militaire des Houthis. Et à travers ses représentants, Ben Zayed est déterminé à poursuivre ses objectifs originels. Ben Zayed est tout sauf incohérent.

Et si… avaient existé « des banquiers du changement pacifique »

Jouons à un petit jeu de réflexion. Imaginons qu’au lieu de s’opposer au Printemps arabe et aux soulèvements populaires de 2011, l’Arabie saoudite ait décidé d’investir dans le développement du monde arabe. Imaginons que la Maison des Saoud ait versé 340 milliards de dollars pour soutenir les résultats d’élections libres en Egypte, en Libye et au Yémen au lieu de soutenir des coups d’Etat militaires et des contre-révolutions.

Où en seraient aujourd’hui la Maison des Saoud et le monde arabe ? Les choses ne seraient pas de tout repos. Les premiers dirigeants arrivés au pouvoir après la dictature auraient été évincés depuis longtemps mais, au moins, la tradition du recours aux urnes plutôt qu’aux armes pour y parvenir serait établie.

Les économies seraient bien sur la voie de la transition. Le monde arabe serait rempli de touristes occidentaux. Les plages de Tunisie et les pyramides d’Egypte ne seraient pas vides aujourd’hui. Il pourrait y avoir un mouvement de sécession au Sinaï, mais l’Etat islamique (Daech) n’y jouirait d’aucune présence. Les djihadistes seraient retournés depuis longtemps dans leurs grottes en Afghanistan. Ils auraient considéré leur mission comme un échec.

Les membres de la maison des Saoud, alors banquiers du changement pacifique, seraient maintenant salués comme des héros. Ils pourraient avoir autant de yachts de luxe ou d’îles qu’ils le souhaitent. Ils n’auraient pas à verser le prix du sang à Trump. Leur monde serait tellement plus sûr s’ils s’étaient déjà lancés dans le seul voyage qu’il leur reste : d’une monarchie absolue à une monarchie constitutionnelle.

Ce qui se passe dans la région aujourd’hui est une leçon d’histoire pour ceux qui sont lents à apprendre. Trump attend avec impatience l’accueil chaleureux qu’il recevra à Riyad, ce qui le distraira des nuages d’orage qui s’accumulent dans son pays. Mais son administration est prise dans une spirale descendante, même aux yeux des Républicains. Dans l’état actuel des choses, 56 dirigeants musulmans et arabes vont se réunir à Riyad pour écouter Trump leur donner une leçon de démocratie et prêcher devant eux au sujet de l’islam. Nous vivons dans un monde étrange. (MEE, 20 mai 2017)

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