Édition du 13 novembre 2018

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Planète

Deux « Nobel » pro-croissance à contre-climat

Ceux et celles qui lisent la presse avec un peu d’attention auront sans doute repéré l’attribution du « Nobel » 2018 à deux économistes (Paul Romer et William Nordhaus) ayant en effet une grande réputation, présentés en quelque sorte comme des « écolos » de la profession, comme si le jury de ce pseudo-Nobel d’économie avait eu la main heureuse alors que le GIEC vient juste de sortir un rapport d’alerte rouge sur le climat.

Tiré du blogue de l’auteur.

Qui plus est, comme ces deux économistes ne sont ni l’un ni l’autre des ultras dans la profession, bien que tous les deux bien néoclassiques, et comme Romer s’est fendu en 2016 d’un article assez assassin sur la chapelle des macro-économistes « mainstream » (« The trouble with macroeconomics »), la sympathie des « alter », hétérodoxes » ou « atterrés » leur semble acquise à peu de frais. Voir par exemple ce court article de Christian Chavagneux sur Alternatives économiques, et ce commentaire sur Facebook de l’économiste atterré post-keynésien Dany Lang : « Au vu de son article très critique de 2016, je vois la nomination de Paul Romer comme lauréat du prix de la Banque de Suède (le soi-disant "prix Nobel d’économie") comme une assez bonne nouvelle ».

Bon, ils sont bien gentils les copains, mais je ne peux vraiment pas partager leurs appréciations au motif que la première qualité d’un économiste serait de ne pas être totalement « mainstream » mais juste un peu décalé (pas tant que ça en fait), et donc que cette nomination, c’est mieux que si c’était pire. J’ai signé il y a peu de temps un appel « Europe, ne plus dépendre de la croissance » (publié par Libé le 16 septembre), et pour moi Romer et Nordhaus sont aux antipodes de ce qu’il faudrait faire pour éviter l’effondrement du climat et du vivant.

Romer, le prophète de l’abondance

Commençons par Paul Romer, en revenant à ses idées sur la « croissance endogène », dont il dresse un bilan actualisé dans une longue interview datant de novembre 2001 pour la revue « strategy+business ». L’idée forte est simple : contrairement aux facteurs de production matériels, les connaissances peuvent croître et se multiplier sans limite, d’où il résulte que la production de richesses économiques peut elle aussi, croître sans limite temporelle dans les économies contemporaines qui sont « knowledge based » (fondées sur le savoir). Il y a certes des « rendements décroissants » dans l’exploitation des ressources matérielles, mais on trouve au contraire des rendements croissants dans l’économie de la connaissance, des « idées », des logiciels, etc. 

Bien avant cela, Romer avait fait « pire ». En 1990 (« Endogenous technological change », Journal of political economy, vol. 98 ; n° 5), il expliquait que le rôle essentiel des savoirs et des innovations (ou du « capital humain ») pour booster la croissance réside dans les « incitations du marché » et la profitabilité attendue, que l’extension de la taille des marchés induit une plus forte croissance, et que, de ce fait, le « libre-échange » international est un accélérateur de croissance et un atout, notamment pour les pays à faible niveau de développement. Dans un autre texte plus récent (Economic Growth, The Concise Encyclopedia of Economics, David R. Henderson, ed. Liberty Fund, 2007), lisible par des non économistes, il expliquait doctement que les pays en développement avaient tout intérêt à encourager l’investissement direct de firmes étrangères, à respecter leurs droits de propriété, et à éviter toute régulation « pesante » ainsi que des taux marginaux d’imposition élevés. On comprend que la Banque mondiale l’ait recruté, même si ensuite il a fait sa mauvaise tête.

J’en termine avec lui, sans prétendre en avoir fait le tour, loin de là. Voici deux de ses questions/réponses dans une autre interview, pour la revue Reason (revue sous-titrée « free minds and free markets », ce qui serait un bon titre pour Romer lui-même !!!) en décembre 2001. Le titre de cette interview est significatif : « Post-scarcity prophet », le prophète de la post-rareté, soit aussi le prophète de l’abondance.

Q. What do you see as the necessary preconditions for technological progress and economic growth ?

Romer : One extremely important insight is that the process of technological discovery is supported by a unique set of institutions. Those are most productive when they’re tightly coupled with the institutions of the market. The Soviet Union had very strong science in some fields, but it wasn’t coupled with strong institutions in the market… The wonder of the United States is that we’ve created institutions of science and institutions of the market. They’re very different, but together they’ve generated fantastic benefits.

Q. You often cite the combinatorial explosion of ideas as the source of economic growth. What do you mean by that ?

Romer : On any conceivable horizon — I’ll say until about 5 billion years from now, when the sun explodes — we’re not going to run out of discoveries.

Bon, on est tranquilles, avec lui on est partis pour 5 milliards d’années de croissance…

NORDHAUS, l’autre prophète de l’abondance éternelle contre les « pessimistes » du Club de Rome et leurs successeurs

Passons à son co-lauréat, William Nordhaus, un autre héraut de la croissance à perpétuité. Il a commencé très tôt dans cette voie, dès les années 1970, et je n’ai rien trouvé de récent qui montrerait qu’il a viré sa cuti comme d’autres l’ont fait, votre serviteur entre autres. On lui doit, peu après la publication en 1972 du rapport du Club de Rome « les limites de la croissance », un article de combat (The allocation of energy resources, Brooking papers, 1973). Il y entreprend de montrer que, même dans le domaine de l’énergie, qui semblait à l’époque (et souvent encore aujourd’hui) celui où la rareté risquait de survenir le plus vite à moyen terme en compromettant la croissance, il n’y a en réalité aucun problème sérieux en exploitant jusqu’à plus soif les réserves d’énergies fossiles jusqu’en 2070, avec ensuite le relais du nucléaire tout puissant jusqu’à « un futur indéfini ».

Alors certes, Nordhaus s’intéresse à l’écologie et donc à la « croissance verte », il est partisan de la taxation des émissions de carbone, mais à des niveaux ridiculement bas, en tout cas au regard des propositions d’une autre économiste de renom, nettement plus au fait des enjeux climatiques, Nicholas Stern. Il fait partie de ce courant d’économistes avocats à la fois de la croissance verte, un mythe scientiste, et de l’attribution de prix pour la nature, une impasse économiste (voir ce billet).

Alors, non, je ne me félicite pas du tout de l’attribution de ces deux « Nobel » pro-croissance et productivistes.

Ajout une heure après la mise en ligne : je viens de découvrir sur le site d’Alternatives économiques l’article d’Antonin Pottier sur Nordhaus, mis en ligne aujourd’hui, et il faut vraiment vous précipiter dessus. Conclusion effarante. Décidément, presque tous les économistes renommés sont des fous dangereux...

Jean Gadrey

Jean Gadrey, né en 1943, est Professeur honoraire d’économie à l’Université Lille 1.
Il a publié au cours des dernières années : Socio-économie des services et (avec Florence Jany-Catrice) Les nouveaux indicateurs de richesse (La Découverte, coll. Repères).
S’y ajoutent En finir avec les inégalités (Mango, 2006) et, en 2010, Adieu à la croissance (Les petits matins/Alternatives économiques), réédité en 2012 avec une postface originale.
Il collabore régulièrement à Alternatives économiques.

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