Édition du 13 novembre 2018

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États-Unis

Deux élues socialistes font leur entrée au Congrès

7 novembre 2018 | mediapart.fr

Alexandria Ocasio-Cortez et Rashida Tlaib font leur entrée à la Chambre des représentants. Leur point commun : elles sont membres du parti socialiste américain. Dans la foulée de Bernie Sanders, de plus en plus d’Américains revendiquent ce qui fut longtemps un anathème.

New York (États-Unis), de notre correspondant.– Il y a quelques années encore, Nomiki Konst faisait campagne pour Hillary Clinton et Joe Biden, l’ancien vice-président de Barack Obama, un centriste qui se verrait bien défier Donald Trump en 2020. Elle avait même tenté de se présenter à une élection au Congrès dans l’Arizona, découvrant au passage les arcanes peu ragoûtants du parti démocrate.

Et puis il y eut Bernie Sanders. Pendant la primaire démocrate, la trentenaire, née en 1984 à Tucson (Arizona), fut une des porte-parole du sénateur indépendant du Vermont, candidat « socialiste » face à l’ancienne secrétaire d’État Hillary Clinton. Après la raclée face à Trump, elle négocia au nom de « Bernie », nouvelle icône de la gauche américaine, une réforme des règles du parti.

Animatrice de radio, journaliste et activiste, Nomiki Konst est désormais candidate au poste de « public advocate » de la ville de New York, un poste élu de médiateur entre l’administration municipale et les activistes de terrain. Konst, dont le compte Twitter estorné d’une rose rouge, se présente à l’élection en tant que « socialiste ». Avec fierté, dans un pays hypercapitaliste où l’épithète est une insulte pour la droite et révulse nombre de démocrates.

Une vague radicale commencerait-elle à déferler sur les États-Unis ? Malgré Trump et l’actuel triomphe de la droite américaine, de plus en plus d’Américains y croient. Les adhésions au parti socialiste américain (DSA), dont Bernie Sanders est proche sans en être membre, ont explosé après la présidentielle – l’organisation est passée de 5 000 à 50 000 adhérents, dont beaucoup de jeunes ou très jeunes adhérents.
7 juin 2016. Bernie Sanders perd la primaire démocrate de Californie, ouvrant la voie à une candidature démocrate de Hillary Clinton à la présidentielle. On connaît la suite… © Reuters

Le 8 novembre 2017, un an pile après la victoire de Trump, une douzaine de socialistes ont remporté des victoires locales, en Virginie, dans l’Iowa ou le Tennessee, doublant en un soir le nombre d’élus du parti. Au printemps, quarante-deux ont remporté leurs primaires, le plus souvent face à des démocrates.

Deux militantes du DSA, la New-Yorkaise Alexandria Ocasio-Cortez, future cadette du Congrès, et l’avocate Rashida Tlaib, une fille d’immigrés palestiniens de Detroit, ont fait leur entrée au Congrès ce mardi 6 novembre. Numériquement, ce mouvement est modeste, et concerne d’abord les grandes villes libérales. Mais il est aussi inédit depuis près d’un siècle.

Pour définir son « socialisme » – « socialisme démocratique », précision sémantique qui permet d’éviter les plus grossiers procès en collectivisme dignes du maccarthysme –, Nomini Konst utilise un vocabulaire simple : « C’est se battre pour le droit à s’organiser dans un pays où les travailleurs sont attaqués depuis 35 ans. C’est donner aux syndicats, aux femmes, aux minorités, à ceux qui luttent pour la justice sociale le pouvoir de se libérer de leurs chaînes, mais aussi de se loger et de survivre sur cette planète qui devient invivable. »

À l’écouter, le socialisme est une urgence dans un pays « où les inégalités sociales sont si fortes que nous n’avons pas d’autre choix, où le “big business”a fait une OPA sur notre système politique. Je ne dirais pas que nous avons aujourd’hui deux partis, les républicains contre les démocrates, mais un système avec des oligarques contre le reste de la population ».

Konst constate que l’idée d’une sécurité sociale pour tous, « jugée folle il y a peu », est devenue un passage obligé des candidats démocrates en vue des élections de mi-mandat du 6 novembre. Elle juge que la proposition de « taxer les 1 % les plus riches » et « réguler Wall Street » a progressé. « Nous avons une opportunité rare, nous dit-elle. Grâce à la campagne de Sanders, grâce à Trump qui est une incarnation extrême de la corruption et du favoritisme, nous sommes à un moment de l’histoire américaine où les critiques du capitalisme deviennent “mainstream”. Les plus jeunes comprennent que la surconsommation n’est plus viable. Ils ont vu leurs parents déclarer banqueroute. Ils savent que le modèle s’effondre. »

La figure incontestée de cette nouvelle garde a 28 ans et déjà un surnom : « AOC », pour Alexandria Ocasio-Cortez. Il y a un an, cette membre du DSA, née de parents portoricains, était serveusedans un restaurant de tacos à Manhattan.

Elle vit dans un petit appartement du Bronx, a occupé jusqu’à trois emploispour rembourser la dette familiale après la mort de son père. Le 26 juin dernier, lors de la primaire pour la Chambre des représentants (l’équivalent de l’Assemblée nationale en France), la jeune femme a battu nettement, à la surprise générale, un baron démocrate, Joe Crowley, élu depuis vingt ans dans la très populaire circonscription législative du Bronx et du Queens à majorité hispanique, et connu pour sesconflits d’intérêts immobiliers… dans une ville rongée par l’explosion des loyers.

Ce soir-là, « AOC » a pris son visage dans les mains, fixant, incrédule, l’écran de télévision. En une nuit, la New-Yorkaise née en 1989, télégénique et impressionnante en meeting, est devenue une star : l’incarnation d’une relève à gauche, au point de devenir instantanément un punching-ball de la chaîne pro-Trump Fox News. Cet été, elle a tourné partout aux États-Unis pour soutenir certains candidats démocrates avant les élections, y compris dans le Missouri et le Kansas conservateurs. « Les gens comme moi ne sont pas censés être candidats à des élections, disait son clip de campagne (ci-dessous), déclaration de guerre à l’establishment démocrate. Cette candidature, ce sont les gens contre l’argent. Nous avons les gens, ils ont l’argent. »

Clip de campagne d’« AOC ».

Alexandria Ocasio-Cortez a fait une campagne limpide, très à gauche. « Sans m’excuser », rappelle-t-elle un jour de septembre dans ce restaurant hispanique du Bronx où elle a réuni les bénévoles de sa campagne, avant une énième opération de porte-à-porte – elle les a multipliées, persuadée que le contact direct est à la fois le moyen de « gagner des élections et d’amorcer un mouvement ».

Elle s’est prononcée pour une sécurité sociale universelle, un « New deal vert » avec « 100 % d’énergies renouvelables », des filets sociaux comme la « job guarantee » (« garantie d’emploi »), une réforme profonde d’un système judiciaire et carcéral qui criminalise davantage les minorités, et l’« abolition » pure et simple d’ICE,l’agence anti-immigration, qui « effraie à ce point les habitants du quartier qu’ils n’ouvrent plus leurs portes ». Autant de chiffons rouges pour nombre de libéraux et centristes du parti démocrate, qui analysent toujours sa victoire comme une exception. « Je ne pense pas que vous puissiez aller trop loin à gauche et remporter le Midwest », a commenté une sénatrice démocrate centriste.

Elue ce mardi 6 novembre à la chambre des représentants, Ocasio-Cortez, plus jeune élue de l’histoire du Congrès américain, assure qu’elle est bien le maillon d’un « mouvement » plus large. « Par rapport aux dernières primaires, nous avons considérablement élargi l’électorat en défendant des politiques courageuses qui parlent aux gens les plus révoltés et les plus désenchantés », dit-elle ce jour-là aux volontaires, tous vêtus de tee-shirts violets et jaunes, les couleurs de sa campagne. « Dans l’Histoire, dit-elle, c’est souvent lorsque les problèmes les plus profonds de la société sont ignorés que des mouvements deviennent audibles. Nous défions le pouvoir et ses machines politiques. Ce district de travailleurs, où la moitié des habitants sont des immigrés et 70 % des gens de couleur, est un test pour cette nation. D’ici, nous allons changer le pays. »

Sans agressivité, avec un discours optimiste et inclusif, Ocasio-Cortez emprunte le cadre d’analyse populiste posé par Sanders pendant sa campagne : l’alliance, face aux plus riches, du peuple, d’abord compris comme ceux qui vivent de leur salaire. « Ce dont nous parlons, dit-elle, résonne dans tout le pays parce que nous rejetons le paysage politique de la gauche contre la droite. Nous savons que notre politique, c’est d’abord le haut contre le bas. Nous savons que lorsque nous combattons pour la dignité économique, sociale de tous et contre le racisme, nous pouvons rassembler les gens, et c’est exactement ce que nous avons fait ici. »

« L’imagination politique est en train de progresser »


Supporteurs de Julia Salazar (au centre, en noir) durant sa campagne. © socialistalternative.org

Elle aussi membre du DSA, Julia Salazar, 27 ans, est l’autre sensation du moment. Cette ancienne républicaine née en Floride, activiste anti-avortement pendant ses études, est aujourd’hui une féministe convaincue, connue pour sa défense des travailleurs du sexe, mais aussi son soutien à la campagne BDS, qui propose de boycotter les produits israéliens – cette campagne est soutenue par le DSA, maispas par Sanders, et elle est dénoncée par une grande partie des démocrates.

En septembre, Salazar a gagné sa primaire au Sénat de New York face à un sortant démocrate, en centrant sa campagne sur la protection des locataires de Bushwick, un quartier de Brooklyn où la gentrification galopante fait grimper les loyers. Ce mardi 6 novembre, elle a été élue facilement.

À l’écouter, l’étiquette socialiste n’est plus rédhibitoire. « Dans ce quartier très populaire, les gens ne cillent pas lorsque l’on parle du DSA, nous dit-elle. Souvent, dans les médias, le mot “socialisme” paraît tabou mais il n’effraie pas les électeurs. Certains sont même plutôt curieux d’en savoir plus. » Selon Salazar, cette curiosité s’explique par les impasses de l’offre politique. « Les gens en ont assez d’avoir le choix entre deux mauvaises options. C’est, dit-elle, comme si l’imagination politique était en train de progresser. »

Professeure d’histoire à l’université du Maine, Elizabeth McKillen observe avec un peu d’ironie ce revival socialiste. « Les Américains oublient que leur pays a eu un passé socialiste », dit la chercheuse. Un passé plutôt riche, contemporain du développement des partis travaillistes en Europe. En 1912, Eugene Debs, le dirigeant du Socialist Party of America créé neuf ans plus tôt, obtint 6 % des suffrages à la présidentielle, « pas si mal pour le candidat d’un troisième parti », remarque l’historienne. « L’organisation de Debs avait deux parlementaires, de nombreux maires et élus locaux. À son apogée, elle a pu prétendre rivaliser avec ses équivalents européens. »

Le déclin commence juste après. Le parti socialiste est réprimé pour son pacifisme pendant la Première Guerre mondiale – Debs lui-même est emprisonné. Le président Woodrow Wilson (1913-1921) lui pille ses idées. Certains trouvent le parti trop mou et deviennent communistes. « À la fin de la guerre, le parti s’éparpille : il ne serait plus jamais aussi fort. » Avec la guerre froide et le maccarthysme, la « peur du rouge » fait dériver le socialisme américain vers des positions plus timorées. La guerre du Vietnam et l’émergence de l’activisme sur les campus déclenchent de nouvelles divisions.

Le DSA actuel, « grande tente » de la gauche, mêlant activistes, sociaux-démocrates et partisans de l’abolition du capitalisme, anarchistes et libertariens, est créé en 1982. Il est alors mené par les intellectuels Barbara Ehrenreich et Michael Harrington, un des inspirateurs de Martin Luther King. Lui-même socialistehttps://www.huffingtonpost.com/pete..., le célèbre pasteur plaidait à la fois pour l’égalité des droits et la « justice sociale », défendant, comme le rappelle l’historienne Sylvie Laurent, une « social-démocratie radicale » où l’État redistribuerait les richesses, instaurerait un revenu annuel garanti, sortirait les indigents de la misère.


Eugene Debs (1855-1926), fondateur du parti socialiste américain en 1901. © DR

Longtemps, l’organisation (ce n’est pas un parti) est restée confidentielle. Être militant au DSA dans les années 1990,raconte le journaliste George Packer, c’était « faire un travail marginal et prosaïque : des réunions de trois heures dans une pièce étroite au sous-sol d’une église, deux ans de collecte de fonds pour acheter un ordinateur d’occasion, un forum enneigé sur la gauche canadienne […]. Le mot “sisyphéen” serait erroné : nous ne parvenions même pas à approcher la pierre du sommet de la colline ».

Pendant des années, le mot « socialiste » a surtout servi d’anathème pour les politiciens conservateurs, pratique pour assimiler tout effort de hausse des dépenses publiques à Cuba ou dénoncer les politiques (pourtant prudentes) de Barack Obama. Selon l’intellectuel Michael Kazin, professeur de droit à l’université de Georgetown et coéditeur de la célèbre revue de gauche Dissent, « beaucoup d’Américains, qui ne savent pas vraiment de quoi il s’agit, continuent d’ailleurs de penser que les socialistes veulent détruire la religion et l’économie ».

Après une parenthèse de vingt ans, Kazin lui-même est revenu au DSA « par solidarité » à la suite de l’élection de Trump. Avec le recul, il juge que l’étiquette a probablement coûté sa victoire à Sanders face à Hillary Clinton. Mais il lui sait gré d’avoir réhabilité le mot et « défini un agenda positif », là où les démocrates « ne savaient plus ce qu’ils défendaient ».

« Le socialisme est à la mode ! », s’amuse Dan La Botz. Un matin de septembre, l’universitaire nous offre le café dans son appartement d’un quartier populaire de Brooklyn, dont le salon est rempli de centaines de livres sur l’Amérique latine. Figure très à gauche du DSA new-yorkais, La Botz, fondateur d’un syndicat de chauffeurs, ancien journaliste à Mexico, a vu arriver des hordes d’adhérents depuis l’élection de Trump. À la différence de beaucoup d’entre eux, il refuse de frayer électoralement avec le parti démocrate et plaide pour la prise de contrôle publique des banques et des grandes entreprises. « Le socialisme, dit-il, est devenu une notion populaire. La contrepartie, c’est que sa définition est devenue plus compliquée. »

Pendant la campagne, Bernie Sanders n’a pas proposé la collectivisation des moyens de production ou l’abolition du capitalisme, rappelle La Botz. « Pour lui, le socialisme c’est le New Deal de Franklin Roosevelt et la Great Society de Lyndon Johnson : la régulation du capitalisme, la relance keynésienne, des programmes sociaux. La plupart des nouveaux adhérents sont d’ailleurs sur cette ligne. » « En réalité, Sanders a défendu un programme social-démocrate, abonde Michael Kazin, qui fait, lui, partie des « pragmatiques » du DSA. Mais il n’a pas utilisé ce mot parce que personne ne le comprend ! »

Dans cette constellation socialiste aux frontières soudain plus larges, les divergences stratégiques et politiques sont légion. Certains considèrent qu’il ne faut surtout pas se compromettre avec un parti démocrate jugé corrompu et trop proche des intérêts économiques, pour mieux privilégier l’activisme (environnemental, contre les entreprises monopoles, pour le salaire minimum, les LGBT, les sans-papiers, contre les violences policières ou, récemment, la nomination du juge Kavanaugh à la Cour suprême).

D’autres, plus ou moins radicaux, sont au contraire pour mener la bataille culturelle de l’intérieur, en participant le plus possible aux primaires démocrates. Rassemblés autour de la revue néomarxiste Jacobin, certains poursuivent l’abolition à terme du capitalisme mais appellent aussi d’ores et déjà de leurs vœux une candidature de Bernie Sanders en 2020 face à Donald Trump, parce qu’il est le plus à gauche des candidats susceptibles de l’emporter, dans un système politique totalement verrouillé par les deux grands partis. Certains très proches de Bernie Sanders, qui pourrait déclarer sa candidature après les élections de mi-mandat, sont d’ailleurs membres, ou proches, du DSA.

 Nécessité »

Janvier 2017. Marche en l’honneur de Martin Luther King à Chattanooga, Tennessee. King était lui-même socialiste. © Reuters

À six heures de route de Manhattan, Brian Nowak n’a pas vraiment le profil des « hipsters » à barbe longue que l’on peut croiser dans les rassemblements du DSA à Brooklyn. Depuis un an, Nowak, tout juste trentenaire, est conseiller municipal de Cheektowaga, 88 000 habitants, dans la banlieue de Buffalo, tout au nord de l’État de New York.

En 2015, il travaillait dans une supérette de la chaîne « 7-Eleven » lorsque Bernie Sanders a lancé sa campagne. « Je le suivais depuis mes études. Je pensais qu’il allait faire 5 % et que ce ne serait pas si mal. » Nowak a fait la campagne du sénateur du Vermont. « J’ai été surpris par son score, je pensais que l’étiquette socialiste allait effrayer. » En avril 2016, le jour de la primaire démocrate à Cheektowaga, Sanders est devant Clinton. Sept mois plus tard, Donald Trump l’emportera en voix face à la candidate du parti démocrate, dans cette ville où le revenu médian est inférieur à la moyenne nationale.

« Trump était le premier républicain à l’emporter depuis 1984, se désole Nowak. Les gens ici se vivent comme appartenant à la classe moyenne, ils sont ouvriers ou travailleurs pauvres, et dans tous les cas ils travaillent dur. Même ceux qui ont soutenu Trump admettent qu’ils ont besoin d’une meilleure protection sociale et d’un salaire minimum plus élevé. Ils savent que le système financier marche sur la tête. Ils comprennent que les transferts de revenus se font du bas vers le haut et que tout ça doit être remis à plat. »

En 2016, Nowak a participé à la création d’une section du DSA dans sa ville, puis il a concouru au conseil municipal. Avec succès. « Je n’ai pas peur de dire aux gens ici que je ne suis pas un capitaliste. Les gens savent que 40 % de la fortune des Américains est aux mains de quelques personnes, ils savent que la démocratie dont on leur a parlé à l’école n’existe pas dans le monde du travail, où ils reçoivent des ordres et ne gagnent que très peu de ce qu’ils produisent. Ils sont toutefois méfiants lorsqu’on leur propose d’utiliser de l’argent public pour régler leurs problèmes. Pendant la campagne, je leur ai donc parlé du développement de coopératives de production ou financières, de mécanismes de participation des employés aux profits des entreprises. Ces idées plaisent. »

À chaque fois, les candidats que nous avons interrogés racontent la même histoire. La colère face aux injustices économiques et raciales qui a justifié leur engagement, parfois bien antérieur à la victoire de Trump. La bataille, aussi, contre la « machine » démocrate.

À Richmond, en Californie, Jovanka Beckles, une professionnelle de la santé mentale, lesbienne et « immigrée », a mené au conseil municipal de sa ville une bataille emblématique contre le groupe pétrolier Chevron et lutte contre la cherté des loyers dans la région de San Francisco. « Les gens plutôt que les profits », proclame le slogan de campagne de Beckles, candidate le 6 novembre à un siège à l’Assemblée de Californie contre une ancienne collaboratrice de Barack Obama et de Hillary Clinton. Cette dernière est soutenue par la direction du parti démocrate, et financée, nous dit Beckles, « par des milliardaires qui financent aussi les républicains ».

Summer Lee. © DR
À Pittsburgh, grande ville ouvrière de Pennsylvanie, le parcours de Summer Lee dit aussi cette frustration. Lee, une membre du DSA de 30 ans, est depuis ce mardi une nouvelle élue du Sénat de l’État de Pennsylvanie. La jeune avocate, issue d’un quartier populaire, lestée comme des millions de jeunes Américains d’une dette étudiante gigantesque (la sienne se monte à 200 000 dollars), affirme être entrée en politique « par nécessité » morale.

« Je n’ai pas eu, comme beaucoup de candidats aux élections, un père syndicaliste ou une mère enseignante. Pour les gens comme moi, la politique n’avait jamais été une possibilité ou une solution. Les politiques ne nous ressemblent pas, ils ne nous parlent pas, ils ne vivent pas dans les quartiers déshérités. Mais j’ai peu à peu réalisé que ne pas en faire désavantage ma communauté, majoritairement noire et pauvre. Je n’avais pas le luxe de rester en dehors de la politique. »

Le 15 mai, lors de sa primaire, elle a battu Paul Costa, une figure du parti démocrate, élu depuis vingt ans au Sénat de Pennsylvanie. Le fruit d’une campagne de porte-à-porte financée, comme pour Sanders, Ocasio, Salazar et les autres, par des donations individuelles et non par les grandes entreprises, que le parti démocrate démarche assidûment.

« Toute la famille de mon adversaire est en politique, trois générations de politiciens ! s’amuse Lee. À Pittsburgh, il y a beaucoup de dynasties politiques démocrates, pas progressistes du tout, qui se financent et se soutiennent. Ils sont les protégés du parti. » Le même jour, une autre jeune socialiste, Sara Innamorato, qui a raconté pendant la campagne les difficultés familiales dues à l’addiction de son père aux opioïdes, a gagné sa primaire dans une autre circonscription de Pittsburgh.

Lee pense que la présence de Trump à la Maison Blanche a galvanisé les bénévoles et dopé sa campagne. Mais elle croit que les racines de la colère sont plus profondes. « Mon district est un des plus pollués du pays, un de ceux où le taux de cancer est le plus élevé. La définition du “socialisme” est peut-être une énigme, mais ce qui est certain, c’est que les gens veulent en finir avec la prédominance du capitalisme et des multinationales. Ils veulent des politiques progressistes, une meilleure santé, des écoles gratuites, un air qui ne tue pas, des infrastructures qui ne s’écroulent pas. Ils ne savent simplement pas comment faire. Je crois qu’enfin, ce que nous racontons commence à être entendu. »

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