Édition du 16 octobre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le Monde

Élitisme rétrolibéral contre populisme démagogique

Talonnés par le mécontentement populaire qui se traduit de plus en plus par l’appui électoral à des partis de gauche ou de droite, lesquels ont pour particularité chacun à leur façon de contester la mondialisation, le libre-échangisme, l’austérité et le multiculturalisme, les idéologues rétrolibéraux utilisent un autre de ces sophismes qui leur sont coutumiers et qui deviennent des idées reçues : les courants politiques qui misent sur la frustration des travailleurs et travailleuses seraient des « populistes ».

Entendez par là une forme de démagogie qui ferait appel à la rancoeur mal placée des personnes sacrifiées des politiques d’inspiration rétrolibérale. Sous-entendu : le populisme se rapprocherait d’une sorte de fascisme larvé.

L’expression possède une origine littéraire : il s’agissait d’un courant qui s’attachait à décrire dans certains romans la vie, les moeurs et les problèmes d’une population donnée.

À la longue, on l’a transposée dans le monde politique : celui de politician-ne-s qui exploitent le mécontentement des gens à des fins électorales. Il a donc acquis un sens plutôt péjoratif.

Donc, qualifier un parti politique ou un courant idéologique de verser dans le populisme revient souvent à le dénigrer, à le disqualifier.

Si la gauche est divisée entre différentes tendances (ce qui est normal), c’est pareil du côté de la droite (ou plutôt des droites). Les politiques de la droite version rétrolibérale ont donné naissance (ou beaucoup contribué) à renforcer des courants réactionnaires, moins sophistiqués, style Trump aux États-Unis ou Viktor Orban en Hongrie, par exemple.

La droite rétrolibérale, mondialiste, libre-échangiste, multiculturaliste est pour l’essentiel composée de financiers, de dirigeants de grands trusts et de multinationales, de politiciens des principaux partis à vocation de pouvoir et d’une foule d’idéologues. On pourrait la qualifier de droite « sophistiquée » ou élégante, à prétention intellectuelle.

L’autre droite qui émerge et se renforce se veut plus protectionniste et « patriote » doit son élan au mécontentement populaire provoqué par l’application de la « médecine de choc » rétrolibérale depuis trente ans, laquelle se traduit au quotidien par un taux de chômage élevé, la « flexibilité » (ou la précarisation) de l’emploi, la marginalisation que ces phénomènes entraînent nécessairement, bref par la pauvreté qui se répand au gré des récessions (celles de 1982, de 1990 et de 2008). Sans oublier le flot migratoire venant d’Afrique et du Moyen-Orient, qui donne aux laissé-e-s- pour- compte de l’économie l’impression de devoir affronter une concurrence déloyale sur le marché de l’emploi et aux classes moyennes d’être obligées de payer beaucoup d’impôts pour entretenir ces nouveaux novelles venu-e-s, dont on craint aussi que certain-ne-s soient des terroristes en puissance. Ces groupes n’entendent pas brader la souveraineté nationale ni leur culture traditionnelle sur l’autel de la mondialisation tous azimuts, tant vantée par les rétrolibéraux.

Ces classes sociales, faute d’avoir l’oreille des décideurs rétrolibéraux, se tournent vers des partis d’opposition, souvent à saveur protectionniste et xénophobe.

Le surgissement de cette droite contrarie les apôtres de la mondialisation économique et financière mais pas pour des raisons démocratiques, encore moins sociales. Ce qui les effraie est plutôt le spectre du rétablissement de barrières tarifaires, d’entraves à la libre circulation de la main d’oeuvre et de mesures à saveur protectionniste, d’ententes commerciales « à la pièce » de pays à pays, bref tout ce qui constitue de leur point de vue les « acquis » du libre-échangisme. D’où leur consternation devant Donald Trump aux États-Unis ou Viktor Orban en Hongrie, ou encore le nouveau gouvernement italien, résolument anti-austérité, par exemple, donc de gauche sur le plan social.

Les difficultés économiques qui frappent de plein fouet les classes populaires profitent aussi à la gauche dont on note une certaine remontée depuis quelques années. On peut penser à Québec solidaire ici, mais également au NPD fédéral à l’époque de Jack Layton, à France insoumise, à Syriza en Grèce, à Podemos en Espagne, au Parti travailliste britannique de Jeremy Corbin ou à Bernard Sanders, du Parti démocrate américain, pour ne nommer que ceux-là.

Ces formations politiques de gauche s’abreuvent à la même source, celle du mécontentement populaire que leurs vis-à-vis de droite par rapport aux dégâts sociaux provoqués par les mesures rétrolibérales un peu partout mais proposent d’autres solutions que le protectionnisme et « l’endiguement » de l’immigration des gens du Tiers-Monde.

Il est donc tentant pour les rétrolibéraux de se présenter comme des personnes partisannes de la modernité et du « juste milieu » entre les extrêmes de la droite et de la gauche. Dans le contexte politique très polarisé que nous traversons en ce moment, l’accusation de « populisme » renvoie à la supposée « incompréhension » ou au prétendu « refus de comprendre »de la part des classes populaires les « nécessités » impérieuses de l’austérité dont profiteraient les démagogues de droite comme de gauche.

Fourrer dans le même sac idéologique les opposant-e-s de droite et de gauche au capitalisme mondialisé sert les intérêts des maîtres du capitalisme dominant. Cette manoeuvre leur permet de se poser en personnes représentant l’ouverture sur le monde, de la « modernité » économique et du rapprochement entre les peuples. Ils décrivent leurs adversaires comme des « demeuré-e-s », des « réactionnaires », des Chauvin-e-s et des dangers pour la prospérité (mais de qui ? pourrions-nous demander).

Pour résumer, les dégâts sociaux engendrés par le capitalisme mondialiste ont suscité eux genres d’opposition : une de droite, plus traditionnelle et une autre de gauche. Il ne faut pas les confondre. Donald Trump et Jeremy Corbin incarnent deux courants politiques en rupture avec le rétrolibéralisme mais très différents l’un de l’autre, pas davantage qu’on ne peut rapprocher Donald Trump de Bernie Sanders.

La droite protectionniste veut certes rétablir des barrières tarifaires et conclure des ententes « à la pièce » avec d’autres pays-partenaires, elle cultive le mirage de protéger (ou de ressusciter) des emplois menacés ou perdus par la gabegie rétrolibérale, mais elle se révèle aussi affairiste que les rétrolibéraux ; mais elle mise sur le nationalisme pour asseoir son pouvoir et son influence. Elle refuse de renouer avec l’État-Providence et ses programmes sociaux plus ou moins étendus ; en particulier, l’amélioration (ou le rétablissement) des programmes d’indemnisation du chômage et de la sécurité sociale ne l’intéresse pas ; pas davantage que faire reculer la « flexibilité » de l’emploi (sa précarisation en fait). Sur ce plan, les deux droites (rétrolibérale et traditionnelle) s’entendent comme larrons en foire. Le principal motif d’opposition entre elles se situe sur la question du protectionnisme, des barrières tarifaires et l’endiguement de l’immigration en provenance du Tiers-Monde, la droite mondialiste et multiculturelle s’affichant comme beaucoup plus ouverte que sa « petite soeur » honteuse, celle-ci proposant une autre stratégie d’accumulation du capital plus axée sur les barrières tarifaires et la protection des entreprises « nationales ».

Dans le cas de la gauche, la situation diffère tout à fait. D’une ressemblance formelle avec la droite protectionniste on ne peut pour autant déduire une identité de fond.

Pour résumer beaucoup, la gauche antirétrolibérale se cherche quelque peu, elle est plutôt déboussolée mais pour l’essentiel elle veut renouer avec l’intervention de l’État, le rétablissement des programmes sociaux, discipliner les flux financiers, pratiquer une politique de plein emploi et faciliter la syndicalisation des travailleurset travailleuses . Elle soutient à des degrés divers l’immigration dans les pays « riches », même si plusieurs de ses partisan-ne-s appuient un certain contrôle par les États du flot des nouveaux et nouvelles arrivants. Certain-ne-s tiennent au laïcisme dans l’espace civique, d’autres penchent plutôt du côté d’un certain multiculturalisme.

Pour réaliser ce programme, elle mise sur un protectionnisme ouvert et intelligent.

On doit aussi opérer une différence entre le mondialisme et le multiculturalisme d’une part, et d’autre part l’internationalisme.

La droite rétrolibérale actuellement hégémonique valorise la mondialisation, c’est-à-dire l’abolition des barrières tarifaires et autres entre États, la mise à l’écart de tout ce qui est susceptible d’entraver la libre circulation des capitaux financiers et ce, dans presque tous les domaines de la vie sociale. En effet, les rétrolibéraux regardent les sociétés et les nations avant tout comme des espaces d’investissement ou des lieux de transit pour les flux financiers, et leurs gouvernements comme des « facilitateurs » de la mobilité des capitaux. Cette manière de considérer les collectivités explique toutes ces clauses dans les accords de libre-échange qui autorisent les multinationales et les conglomérats financiers à poursuivre devant des instances commerciales internationales des gouvernements qui essaient de mettre sur pied des politiques visant à protéger ou à promouvoir des industries nationales ou encore, à favoriser la protection des travailleurs et travailleuses. Ceux-ci et celles-ci doivent,dans cette optique être soumis-ses autant que possible au grand capital ; ce qui rend compte des compressions dans les programmes de sécurité sociale depuis une trentaine d’années. À défaut de qui, on pourra toujours « utiliser » la main d’oeuvre immigrante, réputée moins exigeante quant au genre d’emploi précaire que les rétrolibéraux veulent imposer aux travailleurs et travailleuses en général. Ou encore, les multinationales peuvent investir directement là-bas. Il faut valoriser le capital de toute façon. C’est le mondialisme, version rétrolibérale.

Toute autre est la logique internationaliste promue par la gauche.

Le mondialisme fonctionne en circuit fermé, sur la seule logique du profit à tout prix.

L’internationalisme, lui, valorise en principe du moins, les échanges entre peuples dans les respect des intérêts nationaux mutuels, ce qui n’empêche pas toujours toutefois des conflits et des querelles. Mais au moins, ce courant de pensée tient compte des intérêts diversifiés propres aux sociétés et de la spécificité de chacune.

Si la droite rétrolibérale bon teint, mondialiste et libre-échangiste voit dans le « trumpisme » une menace, ce n’est nullement pour des motifs démocratiques ni de justice sociale. Elle craint la dislocation d’un système économico-financier mis sur pied au prix d’efforts soutenus depuis deux ou trois décennies et elle veut surtout éviter de perdre, ou même simplement de voir diminuer ses acquis.

Le ressac populaire devant cette dépossession démocratique adopte deux formes ces temps-ci : l’appui à une droite protectionniste et souvent xénophobe, mais aussi à une gauche qui tente laborieusement de réinventer les voies d’une authentique social-démocratie ou d’un socialisme démocratique.

Démocratie véritable et justice redistributive, garante d’une certaine égalité sociale sont indissociables. Faute de quoi, les sociétés touchées par les politiques d’inspiration rétrolibérales perdent beaucoup à la fois sur le plan de la démocratie (entendue au sens de participation effective de la population aux décisions majeures) et de l’efficacité économique, vu les coûts ruineux entraînés par les mesures restrictives. L’emploi permanent ou de longue durée se trouve remplacé par le surendettement des ménages pour assurer le pouvoir d’achat de ce qui subsiste de la classe moyenne. Nous évoluons présentement dans une économie « de papier », une sorte de château de cartes. À quand le prochain effondrement ?

Conclusion

L’accusation de « populisme » à l’endroit des partis politiques opposés à la mondialisation dérégulée (et déréglée) du grand capital fait partie de l’arsenal intellectuel des ténors du rétrolibéralisme. Elle relève en fait de cette fausse sophistication propre aux idéologues rétrolibéraux qui repose sur une série de sophismes, lesquels dissimulent de plus en plus mal les énormes intérêts en jeu qui profitent avant tout à différentes petites minorités.

Ce qui frappe peut-être le plus dans l’argumentaire rétrolibéral, ce n’est pas sa nouveauté mais au contraire son caractère éculé, qui renvoie à la défense du capitalisme dans ce qu’il comporte de plus exploiteur et donc de plus injuste sur le plan social. L’effondrement de l’URSS et l’apparente victoire du libéralisme économique ont pu laisser croire durant un certain temps au triomphe de cette forme de capitalisme. Mais avec le passage du temps, les problèmes sociaux sont allés en s’aiguisant, les crises se sont multipliées en Occident (et ailleurs), révélant ainsi tout ce que cette victoire avait d’illusoire. Elle s’est avérée coûteuse pour le rétrolibéralisme en ce qu’elle a révélé ses ficelles et son imposture. Elle a accentué ses contradictions qui deviennent chaque jour plus flagrantes.

Les classes dominantes, presque toutes gagnées au rétrolibéralisme ne dissimulent même plus leur élitisme. Dans leur optique, si les populations refusent de « comprendre » la soi-disant nécessité des politiques restrictives et de la financiarisation tous azimuts, tant pis on contournera leur opposition. Les intérêts de cliques de financiers, d’entrepreneurs et de politiciens plus ou moins à leur service passent pour ceux de l’intérêt économique général de la société. Encore là, rien de nouveau sous le soleil.

Récemment, un politicien français se plaignait que les tenants et tenantes de la rigueur budgétaire et de l’austérité qui en découle n’avaient pas appris à « parler aux travailleurs et travailleuses ». Il faudrait avant tout commencer par apprendre à les écouter...

Jean-François Delisle

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