Édition du 27 juin 2017

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Asie/Proche-Orient

Effets régionaux des attaques terroristes en Iran

En début de matinée, le 7 juin un groupe de 6 personnes, 5 hommes et 1 femme, ont lancé des attaques coordonnées contre 2 sites à Téhéran : le Parlement et le mausolée du fondateur de la République islamique, l’ayatollah Khomeini. Des témoins des événements au Parlement décrivent des agresseurs armés de fusils d’assaut portant des gilets suicides tirant au hasard dans l’enceinte parlementaire.

Murtaza Hussain, The Intercept, 8 juin 2017
Traduction, Alexandra Cyr

Avant que les forces de l’ordre ne les aient neutralisés, ils avaient tué 12 civils-es et blessé 42 autres personnes. Cette atrocité a été revendiquée presque immédiatement par le groupe armé état islamique. Leur vidéo, publiée en ligne, donne à voir des extraits de l’attaque.

Alors que le Proche Orient a été l’objet de multiples attaques terroristes depuis des décennies, que ce soit le fait du groupe armé état islamique, d’Al Qaïda ou d’autres groupes, l’Iran a largement évité ces événements jusqu’à cette semaine. Le Corps des gardiens de la révolution a répliqué à ces attaques en qualifiant les terroristes de « mercenaires » à la solde de l’Arabie saoudite et que les États-Unis étaient aussi responsables. Il a promis vengeance.

Au-delà de viser les civils d’une ville longtemps considérée comme protégée du terrorisme, il semble que le groupe armé état islamique ait organisé (cette attaque) en visant l’aggravation des tensions dans la région du golfe persique. Lors de sa récente visite en Arabie saoudite, le Président Trump a endossé la position virulente de la famille royale saoudite contre l’Iran. Il paraissait jeter de l’huile sur le feu dans la région plutôt que calmer la situation. Son message a raisonnablement été interprété par plusieurs comme un feu vert aux dirigeants de l’Arabie saoudite pour attaquer agressivement à l’Iran. Pour le moment, il n’y a aucune preuve que l’Arabie saoudite ait joué un rôle quelconque dans ces dernières attaques terroristes, mais en cette période de haute tension entre les deux pays, le simple soupçon qu’elle aurait pu y être impliquée de quelque manière, peut avoir de lourdes conséquences. L’assistant professeur en affaires de sécurité nationale, Afshon Ostovar, de l’École navale post graduée, fait l’analyse suivante : « Si cela c’était passé durant une autre période, l’Iran aurait probablement traité cette affaire à l’intérieur et sa réponse n’aurait pas été différente de celle des autres pays confrontés aux attaques du groupe armé état islamique. Mais, comme cela arrive dans une conjoncture de montée de la pression de la part de ses rivaux dans la région du Golfe, les temps sont mûrs pour une réaction quelconque de sa part. Il y a probablement des Gardiens de la révolution qui pensent que l’Arabie Saoudite y est pour quelque chose ». (M. Afshon Ostovar est l’auteur de : Vanguard of the Imam : Religion, Politics and Iran’s Revolutionary Guard Corps).

Si nous ne savons pas ce que ce Corps peut initier comme représailles on peut penser que son action n’impliquera pas d’attaques directes sur le territoire de l’Arabie saoudite. Depuis des années maintenant, l’Iran et l’Arabie saoudite se livrent une brutale guerre par procuration au Proche Orient, dans les conflits syriens, irakiens et yéménites. L’Iran pourrait augmenter son action dans tous ces conflits et cibler l’Arabie saoudite, ses alliés ou son personnel. Une escalade dans n’importe lequel de ces théâtres de guerre pourrait devenir plus dangereuse. Les États-Unis y sont un des belligérants de plus en plus impliqués alors qu’ils ont augmenté leur support aux forces saoudites depuis l’élection du Président Trump.

Au cours des dernières semaines, l’aviation américaine à attaqué des milices soutenues par l’Iran, en Syrie, au moins à trois occasions. Elles ont tué un nombre important de combattants. Ces groupes n’ont pas encore répliqué à ces attaques américaines mais il n’est pas impossible que cela arrive dans un avenir proche en Syrie ou dans un autre pays si la tension continue de monter.

Selon M. Ostovar, ce serait la première fois que les groupes soutenus par l’Iran et les troupes américaines soient dans un tel face à face : « Si les Gardiens de la révolution ne réplique pas et que le conflit s’intensifie dans la région, on pourrait voir des attaques contre les troupes américaines en Irak, par des milices soutenues par l’Iran. Ce serait un développement qui compliquerait sérieusement la campagne contre le groupe armé état islamique ».

Pourquoi les djihadistes attaquent-ils l’Iran en ce moment ?

L’aggravation de la menace terroriste sur l’Iran est un autre facteur qui pourrait précipiter les conflits au Proche Orient même quand le groupe armé état islamique sera sorti de ses derniers territoires en Irak et en Syrie. Certains allèguent que le répit dont a bénéficié l’Iran en regard des attaques terroristes depuis des décennies, seraient le résultat d’arrangements antérieurs passés avec les dirigeants D’Al Qaïda après les attaques du 11 septembre.

Même si l’idée d’arrangements entre des groupes extrémistes sunnites et l’Iran chiites peut paraitre tirée par les cheveux, il se peut qu’il y ait quelque chose là. Après 2001 et l’invasion de l’Afghanistan par les États-Unis, des membres de haut niveau d’Al Qaïda et leurs familles se sont réfugiés en Iran où ils ont passé des années en résidence surveillée sous la responsabilité des Gardiens de la révolution. Au cours de cette période il semble qu’un arrangement tacite ait été atteint entre les groupes terroristes et leurs gardiens iraniens. Al Qaïda se serait engagé à ne pas attaquer l’Iran sur son sol contre le maintient de l’asile de ses dirigeants-es. Les journalistes britanniques Cathy Scott-Clark et Adrian Levy ont récemment publié un livre intitulé The Exile. Ils y documentent cette étrange période de l’histoire récente. Ils ont questionné d’anciens membres d’Al Qaïda qui ont vécu en Iran au sujet de leurs arrangements avec les Gardiens de la révolution.

Le livre décrit un accueil plutôt sympathique de ces exilés-es en Iran. Les commandants du Corps des gardiens de la révolution ont assuré leur sécurité et celle de leurs familles de même que leur vie privée durant toutes les années où ils ont vécu dans le pays. Il y a eut des périodes plus tendues mais souvent, l’Iran a poussé son devoir d’accueil jusqu’à chercher à les rendre plus heureux, leur fournissant des « femmes de confort » et même à leur faire visiter, avec leurs familles, des lieux touristiques dans le pays.

L’Iran n’est probablement pas le seul pays à avoir cherché de tels arrangements avec Al Qaïda. L’analyse d’une lettre trouvée dans la maison d’Osama bin Laden, permet de voir que les services de renseignements britanniques ont aussi cherché des intermédiaires pour les aider dans une médiation avec Al Qaïda pour un arrangement qui aurait donné aux Britanniques la possibilité : « de quitter l’Afghanistan à condition qu’Al Qaïda s’engage à ne pas attaquer ses intérêts ». Cette correspondance ne permet pas de savoir où ont mené ces discussion ni non plus si Al Qaïda a considéré cette demande comme légitime.

Au fil des ans, ces exilés-es en Iran ont été relâchés-es ou rapatriés-es. Certains ont fini en prison aux États-Unis. En 2015, l’Iran a libéré plusieurs chefs militaires d’Al Qaïda qui se sont rendus en Syrie. On rapporte qu’ils ont servi d’échange pour la libération d’un diplomate iranien captif au Yémen. On peut voir cette transaction comme les débuts d’un marchandage majeur de la part de l’Iran contre les mouvements djihadistes de la région.

M. Ostovar trouve que la présence de ces exilés-es d’AL Qaïda en Iran après le 11 septembre est intrigante. L’Iran était à couteau tiré avec l’organisation, politiquement et idéologiquement. Le gouvernement iranien prenait ainsi de gros risques en leur permettant d’opérer dans le pays. Ils ont peut-être reçu quelques renseignements à travers ce « gentleman’s agreement » et l’engagement à ne pas commettre d’attaques sur le territoire iranien. Mais au bout du compte, ces réfigiés-es n’ont pas été très utiles peut-être même plus un embarras qu’autre chose.

Feu vert à l’Arabie saoudite

Même si l’Iran a pu se protéger des attaques terroristes d’Al Qaïda en hébergeant ses dirigeants-es, il n’y a pas d’indication qu’il en sera ainsi face au groupe armé état islamique. Et si le terrorisme est plus présent dans le pays à l’avenir, il est plus que probable que les Gardiens de la révolution vont en faire porter la responsabilité sur l’Arabie saoudite. Ce pays a publiquement menacé d’amener la « bataille » sur le sol iranien. Les autorités iraniennes ont souvent accusé l’Arabie saoudite de soutenir le groupe armé état islamique.

Paul Pillar, membre sénior au Center for Security Studies de l’Université Georgetown et ex analyste au FBI, pense qu’on ne peut pas écarter la possibilité que l’Iran passe à l’attaque contre l’Arabie saoudite en représailles pour ce qui vient de se passer à Téhéran. C’est le scénario le pire. L’opération était minutieusement planifiée il pense que c’était en préparation bien avant que D. Trump visite les monarchies du golfe (persique). Mais, à cause de la coïncidence, il est fort probable qu’un certain nombre de Gardiens de la révolution croient que l’Arabie était impliquée (dans cette attaque).

Après cette visite de D. Trump en Arabie saoudite, la perception que le gouvernement américain avait donné carte blanche au pays hôte pour qu’il poursuive ses actions agressives partout à travers le Proche Orient, s’est répandue. Au cours des dernières semaines, le gouvernement du Bahrain à augmenté ses descentes policières contre les dissidents-es. Et les Émirats arabes unis ont déclenché une campagne pour isoler le Qatar pour son soutient aux mouvements islamistes régionaux.

Mais le début des hostilités entre l’Arabie saoudite et l’Iran présente la plus dangereuse menace parmi toutes les autres. Un conflit armé même très limité entre ces deux pays mettrait en péril les exportations de pétrole et des infrastructures stratégiques dans la région du golfe persique. Cela aurait un effet de déstabilisation de l’économie mondiale. Historiquement les États-Unis ont toujours cherché à contrôler la rivalité entre les deux pays. Cette fois, avec le Président Trump, ils semblent jeter de l’huile sur le feu en soutenant les efforts saoudiens pour arriver à une confrontation avec l’Iran à tout prix.

M. Pillar estime pourtant que les États-Unis ont intérêt à ce que cette région demeure stable et que donc ils ont intérêt à promouvoir des relations pacifiques entre les deux pays. Mais, au lieu de cela ils ont cultivé les tensions. C’était le thème principal du voyage du Président en Arabie : « C’est triste de voir à quel point l’administration Trump donne le feu vert aux pires inclinations des dirigeants saoudiens » ajoute-t-il.

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