Édition du 18 septembre 2018

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Livres

Égypte. Chronique amère d’une révolution manquée

« J’ai couru vers le Nil » d’Alaa Al-Aswany.

Le dernier roman de l’auteur de L’Immeuble Yacoubian, refusé par tous les éditeurs de son pays, nous plonge dans ces mois de 2011 qui ont secoué l’Égypte. Malgré les revers et les déceptions, plus rien ne sera comme avant.

Tiré de Orient XXI.

Alaa Al-Aswany a choisi dans J’ai couru vers le Nil, son dernier roman, de coller au plus près de la réalité. Dans L’Immeuble Yacoubian, succès de librairie mondial en 2006, l’auteur dentiste au Caire et passionné de littérature anticipait en filigrane la révolution qui devait arriver cinq ans plus tard, à travers sa description d’une société bloquée, étouffante et corrompue. Aujourd’hui, il raconte cette révolution avec le procédé qui a fait le succès de L’Immeuble Yacoubian : les événements de 2011 sont vus à travers les actions et le destin d’une galerie de personnages représentant chacun un segment de la société. Côté pouvoir, on trouve entre autres le général Alouani, chef de la sécurité d’État, ainsi qu’une « Organisation » moins officielle, organe de « l’État profond ». Et aussi Issam, ingénieur, ex-communiste désabusé passé du côté du manche, et l’ambitieuse Nourhane, présentatrice de télévision qui deviendra le porte-voix de la répression.

Un roman refusé par tous les éditeurs

Côté révolution, de jeunes Égyptiens enthousiastes incarnent le renouveau de la société. Dania, fille du général Alouani, est amoureuse de Khaled, étudiant en médecine comme elle et issu d’un milieu modeste. Asma, professeure et Mazen, jeune ingénieur, se retrouveront eux aussi sur la place Tahrir, épicentre des manifestations qui entraînèrent la chute du président Hosni Moubarak. « Comme dans L’Immeuble Yacoubian, les Égyptiens pensent reconnaître des personnages réels derrière ceux du livre. Mais chacun est une synthèse. Ce n’est pas un roman à clés », nous dit le fidèle traducteur d’Alaa Al-Aswany, l’ambassadeur Gilles Gauthier.

Un roman que tous les éditeurs égyptiens ont refusé, certains s’excusant auprès de l’auteur en évoquant des pressions du pouvoir. C’est finalement la maison libanaise Dar Al-Adab qui l’a publié en janvier 2018. Le lecteur familier de la chronologie des événements retrouvera ses repères. Le récit se concentre sur quelques mois : prémices du soulèvement, début des manifestations sur la place Tahrir le 25 janvier 2011, démission de Hosni Moubarak le 11 février, reprise en mains par les militaires du Conseil suprême des forces armées, apparus du jour au lendemain. Le livre s’achève sur deux manifestations réprimées avec une extrême violence, celle de Maspero, le 19 octobre devant l’immeuble de la télévision, et celle de la rue Mohamed Mahmoud, du 19 au 25 novembre. Un cadre temporel volontairement restreint, « le cœur de la révolution », dit Gilles Gauthier.

« La République comme si »

Pour Alaa Al-Aswany, ce cœur a cessé de battre avec la défaite du mouvement composite des révolutionnaires, qui n’a pas trouvé de traduction politique. Le titre original en arabe, Al-joumouriyya ka’anna (La République comme si), accuse ce régime dictatorial qui fait semblant d’être une République. L’arrivée au pouvoir des Frères musulmans, force organisée, participe pour lui de cet échec. Dans l’un des passages didactiques du roman, un orateur met les points sur les i lors d’une réunion des groupes hétéroclites qui ont porté le changement : « L’ancien régime ne s’est pas rendu, il n’a sacrifié Moubarak que pour se maintenir. C’est clairement contre le Conseil suprême des forces armées, allié aux Frères musulmans, que nous nous battons maintenant. »

J’ai couru vers le Nil s’arrête vers la fin de 2011. On n’y trouvera pas les élections législatives qui voient l’arrivée au Parlement d’un contingent important de Frères musulmans, ni la première élection présidentielle libre de l’histoire égyptienne le 17 juin 2012 qui donne la victoire à Mohamed Morsi, candidat de la confrérie, ni enfin son éviction brutale le 3 juillet 2012 par les militaires, suivie le 14 août du massacre perpétré par l’armée contre un sit-in des Frères sur les places Rabaa Al-Adawiyya et Al-Nahda. Alaa Al-Aswany, aujourd’hui très critique du pouvoir du maréchal Abdel Fattah Al-Sissi, avait approuvé à l’époque le renversement du président Morsi. Joint par téléphone aux États-Unis, l’auteur exprime de nouveau sa position : « Le rassemblement de Rabaa n’était pas pacifique, mais je ne soutiens évidemment pas la violence. On aurait pu les évacuer sans tuer. » L’écrivain ne souhaite toutefois pas choisir : « Les militaires et les islamistes sont deux aspects du fascisme. » Alaa Al-Aswany considère que Morsi a trahi les aspirations démocratiques égyptiennes par le décret constitutionnel de novembre 2012 qui étendait ses pouvoirs.

Dans le roman, la confrérie est présente uniquement par la description des tractations discrètes entre ses dirigeants et les militaires, dans les premiers temps de la révolution, pour promettre au nouveau pouvoir que les militants islamistes ne descendraient pas dans la rue. L’histoire retient pourtant qu’au début du soulèvement, les Frères ont envoyé leurs partisans sur la place Tahrir et dans les autres lieux de la révolte à travers le pays, le 28 janvier 2011. Nombre d’entre eux — des jeunes surtout — ont rejoint ensuite les manifestants sans l’aval de leur hiérarchie, créant un mouvement de contestation à l’intérieur de la confrérie. Beaucoup ont d’ailleurs quitté plus tard les Frères musulmans. On peut regretter l’absence d’un personnage illustrant ces basculements personnels de jeunes Égyptiens engagés.

Banalité de la violence

Mais les militaires en prennent aussi pour leur grade. Le livre détaille avec force la nature d’un pouvoir qui, s’il peut emporter l’adhésion d’une partie de la population, est fondé sur la peur. La torture est omniprésente, et Alaa Al-Aswany ne la met pas en scène du point de vue des seules victimes. Un tortionnaire, on le sait, c’est d’abord quelqu’un qui fait son boulot en toute bonne conscience. Le premier chapitre nous place dans les pas de la vie quotidienne d’un bourreau. Le général Alouani, directeur de la sécurité est un bon musulman. Il fréquente la mosquée, fait l’aumône aux pauvres et s’attache à respecter les prescriptions religieuses. Et puis le voilà parti vers une cave où un prisonnier politique est suspendu au plafond par les mains, « le corps couvert de traces de coups et de blessures, le visage tuméfié, avec du sang coagulé autour de la bouche et des yeux ». Mais l’homme ne veut pas parler. Le général fait alors amener sa femme, que les policiers déshabillent brutalement. Si l’homme ne parle pas, elle sera violée devant lui. Le général plaisante au passage sur la marque du soutien-gorge de l’épouse. L’homme parlera.

La violence contre les femmes traverse le roman. Plus loin dans le récit on assiste aux fameux « test de virginité » sur les manifestantes, en réalité des quasi-viols collectifs destinés à détruire les jeunes femmes. Asma, la jeune professeure, en est l’une des victimes. Un soldat est obligé par son supérieur de se livrer à des attouchements. « L’officier s’approcha d’elle qui était allongée par terre puis il dit d’une voix calme : — Tu vois, Asma, à quel point tu ne vaux rien. Tu n’es rien, Asma, rien du tout. Tu le sais maintenant. N’essaie pas de t’attaquer à tes maîtres, compris ? »

Le pouvoir suffocant de la religion

Le lecteur trouvera dans J’ai couru vers le Nil tout ce qui faisait la force de L’Immeuble Yacoubian : l’épaisseur du réel, une plongée dans la société égyptienne avec sa corruption, grande ou petite, et le poids suffocant de la religion dans la vie politique et sociale. Le pouvoir « républicain » et ses soutiens ne sont pas les derniers à l’instrumentaliser. Nourhane, la présentatrice de télévision, remplit son cahier des charges en mettant en scène des émissions grotesques où des soi-disant militants racontent avec force détails comment ils ont été « payés des milliers de dollars par Israël pour organiser les manifestations ». Mais Nourhane fonde aussi sa légitimité sur une piété ostentatoire. Elle n’apparaît que voilée et drapée dans des robes « modestes » bien que griffées par de grandes marques. Devenue directrice de la chaîne (elle en a épousé le propriétaire) elle oblige toutes les autres présentatrices à se voiler à leur tour. Le roman a le mérite de rendre toute la complexité humaine d’une dévotion pas toujours simulée. Le général Alouani, qui passe sans problème de la mosquée à la salle de torture, est aussi un croyant sincère qui n’a de toute sa vie, bu une gorgée de vin ni fumé une bouffée de haschich. « Souvent, les larmes s’écoulent de ses yeux lorsque l’imam récite les versets du Coran […] À ses yeux, le monde n’est plus qu’un objet méprisable […] À quoi servent tous ces mensonges, toute cette jalousie, toutes ces conspirations ? »

La religion lui sert à avoir raison. Le général peut tout se permettre puisque Dieu est de son côté. Ce poids des institutions religieuses n’est d’ailleurs pas réservé à l’islam, nous glisse au passage l’écrivain. Ashraf, bourgeois copte engagé auprès de la révolution et vivant un amour sincère avec sa servante se voit obligé par sa famille de rencontrer un prêtre qui l’enjoint à cesser sa liaison. À l’opposé des mariages utilitaires et du sexe pragmatique pratiqués par les personnages partisans de l’ordre, les révolutionnaires revendiquent une libération personnelle et intime. Le roman est rythmé par les lettres échangées entre Asma et Mazen qui se dévoilent progressivement leurs sentiments mutuels. Dana, la fille du général, se révolte contre la tutelle paternelle qui prétend gouverner sa vie, alors qu’elle a 25 ans.

La fin du roman est pessimiste. L’ordre et l’apathie triomphent, les jeunes révolutionnaires s’exilent ou sont promis à la prison. L’auteur, lui, veut se montrer plus optimiste que sa fiction : « On ne doit pas évaluer la révolution par ses seuls résultats politiques, nous dit-il. Il ne faut pas oublier que 60 % des Égyptiens ont moins de 40 ans. Dans dix ans, la plupart des contre-révolutionnaires auront disparu. Le principal, le plus important, c’est que tout a changé en Égypte : la vision de la femme, des islamistes, du patriarcat… Les jeunes ne voient plus le président comme un père. » L’auteur lui-même passe beaucoup de temps aux États-Unis, où il enseigne dans deux universités. Il assure avoir l’intention de retourner en Égypte, malgré la chape de plomb qui s’est abattue sur le pays.

Pierre Prier

Journaliste. Son premier contact avec le Proche-Orient date de 1987, avec la première intifada. Il vient de quitter Le Figaro après 21 ans passés à couvrir le Proche-Orient et l’Afrique. Il a couvert la deuxième intifada en tant que chef du bureau de Jérusalem de 2000 à 2004.

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