Édition du 19 septembre 2017

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Histoire

Comment construire une grève générale ?

« Elles doivent être un ébranlement énorme »

Comment construire une grève générale ? Les journées de mobilisation se succèdent. Certains appellent à la grève interprofessionnelle reconductible, d’autres estiment que cela risque d’aboutir à un traumatisme durable en cas d’échec. Voici ci-dessous quelques commentaires critiques de Jean Jaurès qui posent les termes du problème en 1908.

Dimitris Fasfalis – www.surleseuildutemps.wordpress.com

Jaurès publie cet article intitulé "Grève générale et suffrage universel ouvrier" dans l’Humanité le 9 septembre 1908. Sa réflexion s’inscrit dans les débats qui animent le mouvement ouvrier sur les moyens d’action à privilégier pour l’amélioration de la condition ouvrière et l’émancipation sociale. La CGT revendique depuis 1906 et la Charte d’Amiens l’indépendance des partis politique et élabore sa stratégie en posant la grève générale comme alternative au suffrage universel perçu comme instrument de duperie et de domination. Les socialistes (SFIO), eux, sont divisés sur ces questions. Jaurès est initialement hostile à la grève générale des syndicalistes révolutionnaires, avant de la considérer, peu à peu, comme un moyen d’action complémentaire au suffrage universel démocratique.

Il écrit cet article après l’échec de la CGT face au gouvernement de Clémenceau en 1907-1908, c’est-à-dire à l’apogée de l’action du syndicalisme révolutionnaire en France. En mars 1907 commencent plusieurs grèves : électriciens à Paris dont la grève est brisée par les soldats du génie, grève des mineurs brisée par l’occupation militaire, grève des postiers et des instituteurs brisée par 313 révocations, grèves à Nantes et dans les Vosges, grèves sanglantes à Draveil et Villeneuve-Saint-Georges en 1908, soulèvement des vignerons du Midi et mutinerie du 17e de ligne. La défaite de ce mouvement profond se traduit par 20 morts, 667 blessés, la démission de Griffuelhes en 1909 de la direction de la CGT (ancien blanquiste du syndicat des cuirs et peaux, élu secrétaire confédéral en 1901).

La thèse de Jaurès concernant la grève générale est la suivante : "Je persiste à penser, malgré les objections qui me sont faites et qui me paraissent bien vaines, que le référendum, l’appel au suffrage universel ouvrier, est la condition d’une action très forte des syndicats."

En cherchant à démontrer ce parti pris stratégique, Jaurès développe ensuite une réflexion sur l’art de construire une grève générale qui fait défaut dans la pensée et la pratique militante aujourd’hui. On pourrait la résumer par trois idées-clés.

1. "Un effet de masse"

"Le vote délibéré, réfléchi, de tous les travailleurs intéressés dans le conflit, constitue déjà un effet de masse. Il constitue aussi pour tous les ouvriers un engagement d’honneur." Il souligne l’importance du vote pour décider de la grève dans les différents secteurs du salariat. Ce suffrage fait naître socialement une classe qui demeure comme dirait Bourdieu une classe sur le papier. Le salariat devient visible, surtout à lui-même, mais aussi à la société dans son ensemble. D’autre part, un suffrage universel pour la construction d’une grève générale assure aux yeux de Jaurès l’unité d’une classe qui demeure en permanence divisée par le fonctionnement inhérent de l’économie capitaliste : "s’imagine-t-on, écrit-il, que pour mobiliser une masse aussi énorme et aussi diverse, il suffira d’un mot d’ordre donné de haut par quelques syndicats ou même par la Confédération générale du travail en qui les syndicats seront groupés ?"

2. "Le programme de la grève générale"

Construire le programme de la grève par le bas, au sein du salariat. Jaurès affirme : "Il n’y a qu’un moyen de mettre dans ce mouvement si ample d’éléments si multiples la clarté, la confiance, la certitude, c’est d’appeler le suffrage universel ouvrier dans toutes les corporations, où il y a un commencement sérieux d’organisation, à se prononcer sur la grève générale. (...) Ce sont les syndicats qui poseront les problèmes : ce sont eux qui dégageront des plaintes, des griefs, des revendications confuses de la masse ouvrière, les questions précises qui deviendront le programme de la grève générale, questions assez diversifiées pour émouvoir directement en quelques points précis chacune des corporations, assez vastes pour les animer et les passionner toutes d’une ardeur commune, d’une même et grandiose espérance. Ce sont les militants du syndicalisme qui dirigeront et coordonneront la propagande.
(...) Ce sera aussi pour eux le moyen de connaître à fond le prolétariat, d’éclairer à ses diverses profondeurs cet océan obscur et dormant. Ils sauront quels sont les problèmes qui réussissent à émouvoir la masse, où doit porter l’effort d’éducation et la propagande."

3. "Elles doivent être un ébranlement énorme"

La grève générale est par conséquent un moyen d’action rare aux yeux de Jaurès car "Ce n’est pas impunément qu’on épuiserait la classe ouvrière par des tentatives étourdiment répétées." Il importe donc que lorsque le mouvement ouvrier s’engage sur la voie de la grève générale, celle-ci soit mise en oeuvre avec le plus d’efficacité. Jaurès écrit en ce sens : "Une grève générale sérieuse, conduite vraiment par l’ensemble du prolétariat, le couvrirait pour de longues années contre toute tentative systématique de réaction sociale, contre toute atteinte et toute menace à ses libertés syndicales, aux lois de protection ouvrière déjà conquises. Elle obligerait la démocratie, pour de longues années, à appliquer plus loyalement les lois de protection ouvrière, à hâter le travail de la protection sociale et la graduelle émancipation du prolétariat. Ce sont de mauvaises montres, celles qu’il faut remonter sans cesse. Ce serait de mauvaises grèves générales, celles qu’il faudrait recommencer à chaque minute. Elles doivent être un ébranlement énorme, capable de se propager au loin, comme des ondulations de l’eau sous la chute d’un énorme bloc. Il est plus facile, à coup sûr, de jeter au vent des poignées de sable."
Que l’on partage ou pas les idées développées par Jaurès sur la grève générale, il apparaît au vu de l’expérience du mouvement syndical de la dernière décennie que la grève générale devrait être davantage entendue comme un moyen d’action qui demande à être construit par les militants et les organisations syndicales, au lieu d’être considéré comme un donné. Sa construction par le bas, parmi les salariés, dans les entreprises, les bureaux et les services publics, ainsi que dans les quartiers et les villes, sur les places, au vu de tous et de toutes les sections de la population, serait un processus démocratique radical qui pourrait peut-être réinventer un nouvel imaginaire politique dans lequel s’articuleraient à nouveau question sociale et question démocratique en fonction des problématiques de l’émancipation aujourd’hui.
 
Légende de l’illustration : détail d’une photographie de l’Agence Rol d’ouvriers de Renault massés sur le pont de l’ïle Seguin, mai-juin 1936. Source : www.gallica.fr


Citations tirées de Jean Jaurès, "Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire. Anthologie d’un inconnu célèbre, Introduction par Jean-Numa Ducange, Le livre de poche, 2014, p. 77-83.

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