Édition du 14 août 2018

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Afrique

En Afrique du Sud, des “Fourmis Rouges” contre les squatteurs

Les Fourmis Rouges sont une société de sécurité privée spécialisée dans l’expulsion des “envahisseurs clandestins” des immeubles des grandes villes et des terrains des bidonvilles. Dénoncées pour leur violence, ces brigades de plusieurs centaines d’hommes témoignent des fractures de l’illusoire “nation arc-en-ciel”.

Tiré de Courrier international.

Red Ants (“Fourmis Rouges”) est une société de sécurité privée spécialisée dans l’expulsion des “envahisseurs clandestins”. Deux à trois fois par semaine, un convoi de camions quitte une ferme de la province de Gauteng [où se trouvent Johannesburg et Pretoria] avec plusieurs centaines d’hommes dirigés par des “officiers” armés de fusils et de pistolets.

Cette société fait régulièrement la une des journaux sud-africains, accusée de crimes allant du vol au meurtre. Mais, si elle est violemment dénoncée par les défenseurs des droits humains, l’attitude du public à son égard est plus ambivalente. Ses membres eux-mêmes sont très soudés et extrêmement fidèles à leurs employeurs. “On forme une famille. On prend soin les uns des autres. […] On a construit une communauté”, explique Johan Bosch, l’agriculteur qui a fondé l’entreprise.

Pénurie de logements décents

L’une des séquelles les plus graves du régime de l’apartheid [pouvoir ségrégationniste de la minorité blanche] qui a gouverné l’Afrique du Sud pendant près de cinquante ans est le manque de logements décents. Familles, travailleurs itinérants et immigrés, étudiants et sans-abri paient des intermédiaires pour pouvoir s’installer sur des terrains vagues à la périphérie de Pretoria et de Johannesburg ou dans des immeubles désaffectés du centre-ville. Invoquant leur devoir de faire respecter la loi, les autorités locales ne font guère preuve de compassion à leur égard. Les principales forces auxquelles elles font appel sont la police et, pour les expulsions, les Fourmis Rouges.

Construite dans les années 1930, l’immeuble Fattis Mansions était naguère une résidence prisée du quartier des affaires de Johannesburg, mais, de la fin des années 1980 au début de la décennie suivante, les habitants les plus aisés – blancs en majorité – ont déserté le centre-ville [au moment de la fin de l’apartheid], et des centaines d’immeubles ont été occupés par des pauvres venus des campagnes environnantes. À cette époque, les 400 résidents se partageaient trois robinets, ils n’avaient ni toilettes ni électricité. Aujourd’hui, la municipalité fait régulièrement expulser les “bâtiments squattés”, souvent avec le concours des Fourmis Rouges.

Voir la vidéo.

Les expulseurs, souvent eux-mêmes des squatteurs

L’opération, assurée par quelque 600 hommes, commence au petit matin, sans préavis. Les sirènes de police résonnent dans les rues désertes. Après avoir franchi l’entrée, les Fourmis Rouges empruntent les escaliers rouillés et les couloirs crasseux. Ils ne rencontrent aucune résistance. Les revendeurs de drogue, chefs de gangs et marchands de sommeil sont partis. Ordures, meubles et matelas s’entassent dans la rue.

Les Fourmis Rouges accompagnent leur travail de chants interprétés à voix basse mais avec détermination. Les enfants sont conduits à l’extérieur, suivis par des mères bouleversées, serrant contre elles des sacs en plastique contenant les quelques affaires qu’elles ont pu sauver. Les adultes savaient à quoi s’attendre, mais pour les plus jeunes c’est comme si le ciel leur tombait sur la tête.

Qui sont ces hommes en rouge ? Ils sont originaires d’anciennes petites villes minières, de villages de montagne brûlés par le soleil, de Soweto ou d’autres banlieues misérables de Johannesburg. La plupart sont jeunes et n’ont aucun diplôme. Certains ont des antécédents judiciaires. Tous sont pauvres. Ils reçoivent l’équivalent de 10 dollars [8,5 euros] par jour et un peu de nourriture. Beaucoup sont eux-mêmes des squatteurs.

“Le travail, c’est le travail”

L’un d’eux est venu du Mozambique voisin pour se faire embaucher sur des chantiers, mais il a eu du mal à trouver un emploi. “Ma femme me poussait à travailler […] alors j’ai accepté”, confie-t-il en haussant ses épaules étroites. Un autre explique qu’il a des frères et sœurs et qu’il doit travailler pour les nourrir et les envoyer à l’école : “Personne n’aime faire ça […]. Mais je vais à l’église tous les dimanches pour prier pour mon salut et je sais que le Seigneur me protège, même ici.” Tous se disent désolés pour les squatteurs mais affirment que “le travail, c’est le travail”.

Leurs équipes sont dirigées par des hommes plus âgés, dont le passé est étroitement lié à l’histoire complexe et mouvementée du pays. Pendant la guerre froide, l’un d’eux a combattu en Angola au sein des forces de défense sud-africaines [du gouvernement de l’apartheid]. Un autre, un ancien policier de Soweto dont la famille s’est beaucoup impliquée dans la lutte contre l’apartheid, raconte que sa carrière a pris fin quand il a commencé à dénoncer la corruption. Ce travail lui rappelle le temps où il travaillait dans la police, mais il avoue souffrir d’insomnie chronique.

Avec ses 650 hommes équipés de pieds-de-biche et de boucliers, Sikhumbuzo Dlamini progresse cette fois-ci dans un camp de squatteurs installé à la périphérie de Pretoria, la capitale administrative du pays. “On gagne toujours. On doit gagner […], on est en terre ennemie, loin de chez nous”, souligne-t-il.

Un pays morcelé

Récemment, un dérapage a suscité une nouvelle avalanche de critiques. Les Fourmis Rouges avaient été appelées à Lanesia, une banlieue du sud-est de Johannesburg, pour libérer un terrain sur lequel un centre commercial devait être construit. L’opération a débuté aux premières heures du jour, mais les occupants ont riposté à l’aide de machettes, de cailloux et de bâtons. Quand les Fourmis Rouges, interrompant leur mission, se sont retirées, deux squatteurs étaient à terre : l’un, blessé à la tête, agonisait, l’autre était mort. Sous un arbre, recroquevillée sur une chaise en plastique qu’elle avait réussi à emporter avec elle, la femme qui venait de perdre son mari sanglotait. Ces violences ont donné lieu à une enquête des autorités, mais les Fourmis Rouges ont affirmé n’avoir rien à se reprocher.

Il arrive que des membres des Fourmis Rouges soient eux-mêmes blessés, voire tués. Kervin Woods est mort sous les balles de squatteurs dans la banlieue de Lenasia South. La société a rapporté qu’il avait été frappé à coups de couteau et de tournevis alors même qu’il gisait au sol. Les squatteurs s’apprêtaient à brûler son cadavre quand les Fourmis Rouges ont tiré pour disperser la foule.

L’Afrique du Sud est un pays morcelé. On la surnomme “nation arc-en-ciel” en référence à sa diversité, mais, dans un arc-en-ciel, les couleurs sont distinctes. La plus grande division du pays est de nature économique. Les Fourmis Rouges sont aux avant-postes d’un conflit entre ceux qui possèdent de la terre et ceux qui n’en ont pas, entre les nantis et les déshérités, entre les gagnants et les perdants d’un des pays les plus inégalitaires. Pendant leurs missions, leurs membres font partie du premier camp, mais, une fois leur travail accompli, ils réintègrent le second.

Jason Burke

Journaliste au Courrier international.

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