Édition du 18 septembre 2018

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Économie

En finir avec le "prix Nobel d'économie"

Le verdict est tombé lundi 9 octobre, le nouveau récipiendaire du prix de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel – le supposé « prix Nobel d’économie » – a été décerné à Richard Thaler.

Tiré du blogue de l’auteur.

Le verdict est tombé lundi 9 octobre, le nouveau récipiendaire du prix de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel – le supposé « prix Nobel d’économie » – a été décerné à Richard Thaler. Récompenser un économiste américain, comme 70% des lauréats – seul l’indien Amartya Sen, honoré en 1998, est originaire d’un pays hors Europe et Amérique du nord –, et enseignant à l’université de Chicago – près d’un « Nobel d’économie » sur cinq est issu de cette université – est assurément une énorme surprise, comme l’est le fait de récompenser un homme puisque depuis 1969, date de la création du « Nobel d’économie », sur les 79 récipiendaires, on compte… une femme, Elinor Ostrom, qui a obtenu ce prix en 2009.

Fort des quelques 900000 dollars et de l’aura conférée par cette distinction, l’heureux lauréat verra sa parole devenir d’or. Ce prix est pourtant le produit d’une supercherie. En effet, c’est à l’occasion du tricentenaire de la Banque de Suède que son gouverneur, Per Åsbrink, propose de créer ce nouveau prix. Soutenu par les milieux d’affaire, il espère, grâce à l’intérêt médiatique suscité par la « marque » Nobel, concurrencer les thèses économiques plutôt keynésiennes qui sont en vogue à cette époque.

Reconnaissons que cette entreprise a été couronnée de succès puisqu’elle a permis d’assimiler le prix décerné par une banque – fût-elle une banque centrale – au prix Nobel qui, rappelons-le, récompense des personnes « ayant apporté le plus grand bénéfice à l’humanité ». C’est ainsi que nous pouvons compter au rang de « bienfaiteur de l’humanité » des économistes tels que Milton Friedman (1976), père du néo-libéralisme moderne dont nous voyons chaque jour les « bienfaits », et ami d’Augusto Pinochet qui le laissa tester ses « traitements de choc » sur l’économie chilienne. Pensons également à Robert Merton et Myron Scholes, récompensés en 1997 pour leurs travaux supposés prévenir le risque sur le marché des produits dérivés – par définition hautement spéculatif – et dirigeants du fonds de pension LTCM (Long Term Capital Management) qui s’effondra lamentablement en 1998 et dut être sauvé de la faillite afin d’éviter tout effet de contagion. Pensons enfin à Eugene Fama qui reçut ce prix en 2013, soit six ans après le déclenchement de la plus grave crise financière que l’on ait connu depuis 1929, pour sa théorie de l’efficience des marchés financiers… Nous pourrions multiplier les exemples de « bienfaits » apportés par certains lauréats.

Richard Thaler, quant à lui, est distingué en raison de son apport à l’économie comportementale et plus particulièrement à la finance comportementale. Il a notamment théorisé le modèle du « paternalisme libertarien » qui est une forme de manipulation bienveillante conçue pour nous aider à prendre les bonnes décisions. On peut toutefois se demander s’il n’y aurait quand même pas des risques de manipulation malveillante visant à nous aider à prendre les décisions qui favorisent les manipulateurs… Mais c’est certainement mal connaître nos « bienfaiteurs ».

Rejetant la figure de l’homo economicus et la trop grande abstraction prêtée à l’économie dominante, l’économie comportementale entend s’inscrire dans le réel et recourt à l’expérimentation, nouvel emblème de l’économie « mainstream ». Elle présente toutefois les mêmes travers puisqu’elle entend expliquer les comportements économiques à partir des seuls comportements individuels, laissant de côté la question des rapports de force et des conflits sociaux tout en pérennisant une approche a-historique.

Ne nous y trompons pas, ce « prix Nobel d’économie » est devenu au fil du temps une arme de guerre redoutable dirigée contre ceux qui ne « pensent pas comme il faut ». Il sert une vision hégémonique et monolithique de l’économie, « américano-centrée » qui, en confisquant le débat scientifique, appauvrit la recherche dans cette discipline. La science se transforme alors en une croyance dont les dérives actuelles fondent un intégrisme économique[1] ravageur. N’oublions pas que toute science, toute discipline, avance suite aux grandes controverses qui l’ont traversée. Si l’on cherche réellement à faire en sorte que l’économie participe à l’amélioration de la condition humaine, il est nécessaire d’en finir avec le « prix Nobel d’économie ».

[1] Ce thème est développé dans Berr E. (2017), L’intégrisme économique, Paris, Les Liens qui Libèrent.

Eric Berr

Membre du collectif d’animation des Economistes atterrés, Enseignant-chercheur à l’Université de Bordeaux

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