Édition du 21 août 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Livres

Le moment Trump - Une nouvelle phase du capitalisme mondial

En guise de conclusion : résistance et alternative

Vous pouvez lire ici la conclusion de ce livre.

Nous publions la conclusion du livre de Daniel Tanuro, Le moment Trump, une nouvelle phase du capitalisme mondial publié chez les Éditions Demopolis en 2018

« Le changement est impossible sur le terrain de la bourgeoisie, ou, pourrait-on dire, dans l’abîme qui s’est ouvert et où elle s’est installée, et tout changement y serait impossible même, s’il était voulu, mais il ne l’est pas. Car la bourgeoisie a plutôt intérêt à attirer tout autre intérêt opposé au sien dans sa propre défaite ; et pour amollir la vie nouvelle, elle fait de sa propre agonie un état apparemment fondamental, apparemment ontologique. »
(Ernst Bloch, Le principe espérance)

Le tournant néolibéral du monde commença dans le sang au Chili le 11 septembre 1973. Après avoir renversé le président de gauche Salvador Allende et écrasé la résistance des travailleurs/euses désarmé-e-s (le gouvernement avait refusé de leur donner de quoi défendre le Poder popular), Augusto Pinochet, le général félon, fit appel aux Chicago boys de Milton Friedman. Ceux-ci s’empressèrent de l’aider à compléter son terrorisme politico-militaire par un terrorisme socio-économique en faveur des instigateurs/trices du putsch, les nanti-e-s et les multinationales. Amie personnelle du dictateur chilien, Margaret Thatcher prit le pouvoir quelques années plus tard en Grande-Bretagne pour appliquer « démocratiquement » un programme économique inspiré des mêmes principes : dérégulation, privatisation, financiarisation, austérité budgétaire, fiscalité à deux vitesses, flexibilité du travail, compression des salaires, démantèlement des conquêtes sociales... Un an plus tard (1981), son complice Ronald Reagan emportait la présidence de ce qui était encore, à l’époque et sans conteste, la plus formidable puissance économique de la planète. Le capitalisme mondial bascula alors dans le régime d’accumulation néolibéral. Un régime monstrueusement inique, puisque son « bouclage » économique dépend non seulement de l’endettement croissant mais aussi de la consommation de luxe d’une minorité ultra-privilégiée dont l’enrichissement s’accroît à un rythme sans précédent dans l’histoire... et qui est l’actrice principale de la destruction écologique... dont les pauvres sont les principales victimes.

Donald Trump nous fait entrer dans un nouveau cycle de cette course à l’abîme. Le coté aberrant de sa politique ne s’explique pas avant tout par la folie de l’individu mais par celle du néolibéralisme. On ne peut en effet appréhender rationnellement ce qui se passe autour du 45e président des États-Unis qu’en saisissant le mécanisme par lequel le capital corrompt la raison. L’apport de Marx est ici incontournable. Dans une société où la production pour le marché est généralisée, « l’argent semble donner leur valeur aux marchandises, alors que c’est parce qu’il est marchandise que l’argent a une valeur. Tout est là : le capital met les rapports sociaux sur leur tête et en fait des rapports entre les choses, effaçant ainsi les traces de l’exploitation. Dès lors, la forme financière du capital est celle qui occulte le plus parfaitement la réalité des relations de l’humanité avec elle-même, donc aussi avec la nature dont elle fait partie. L’industrie, en effet, laisse encore deviner que le capital s’accapare les richesses produites par la nature et le travail, détruisant l’une et l’autre par la concurrence pour le profit. La finance, en revanche, parce qu’elle invisibilise travail et nature, pousse à la perfection l’illusion que l’argent produit de lui-même de la richesse « aussi naturellement qu’un poirier des poires ». Un enfant comprend qu’une somme de X argent ne grossit pas toute seule pour donner X + Y argent, que la nature et le travail humain (lui-même in fine une ressource naturelle) sont les deux seules sources de toute richesse, mais la finance dissimule cette évidence aux économistes libéraux aussi sûrement que l’illusionniste dissimule au public le lapin qu’il sort de son chapeau. Elle va même plus loin dans la prestidigitation : par sa magie, les vraies sources de la richesse apparaissent comme des « charges » grevant la production de richesse par le capital.

Qu’elles se disent « de gauche » ou « de droite », les politiques de Gribouille menées depuis quarante ans découlent de cette vision (il faudrait dire « hallucination ») : coupes impitoyables dans les « charges sociales », d’une part, refus de prendre les mesures écologiques urgentes car celles-ci alourdiraient les « charges environnementales » des entreprises, d’autre part. Que les profits capitalistes aient explosé dans ces conditions n’est pas une surprise. Mais rien n’est résolu pour autant. Les sociétés continuent de s’enfoncer dans l’ornière de destructions sociales et environnementales qu’on appelle « la crise », et les responsables restent impuissant-e-s à enrayer le désastre. Observant la réalité avec les lunettes du système, ils ne peuvent voir d’autre issue que plus de néolibéralisme, plus de marché, moins de « rigidités », moins de « charges ».

Trump et celles et ceux qui le soutiennent ou l’utilisent tout en rivalisant avec lui pour le contrôle de l’extrême-droite libérale-nationaliste tirent les conclusions les plus extrémistes, les plus intégristes, les plus radicales de cette logique démente du néolibéralisme. Leur absence totale de scrupule démocratique, leur pratique de la manipulation de masse, leur culture du mensonge, leur racisme, leur sexisme, leur islamophobie, leur antisémitisme et, surtout, leur déni criminel de la menace climatique, éclairent crûment le côté sauvage, dogmatique et fanatique de leur projet. Ce fanatisme intégriste a un parfum d’Ancien Régime. Il reste certes minoritaire au niveau des bourgeoisies de la planète, et on peut se rassurer en constatant que le trumpisme n’a pas (encore ?) provoqué d’effet domino en France, aux Pays-bas, en Allemagne, ou qu’aucune capitale n’a suivi Washington dans la dénonciation de l’accord de Paris sur le climat. Mais, d’une part, cet accord ne résout rien, de sorte que le changement climatique est vraiment l’archétype de cette « défaite » où la bourgeoisie veut « attirer tout autre intérêt opposé au sien », pour « amollir la vie nouvelle » si nécessaire, comme dit Ernst Bloch. D’autre part, il y a eu le Brexit, la Mitteleuropa se « trumpise », la présidence « jupitérienne » d’Emmanuel Macron durcit l’État fort gaulliste (qui pourrait tomber un jour aux mains du FN), Rajoy montre que Franco n’est pas tout à fait mort, une droite libérale-nationaliste sécuritaire et raciste participe au gouvernement belge, et le proto-État européen — une construction despotique qui n’a pas attendu Trump pour faire dans l’ultra-libéralisme — dispose déjà, grâce à la Méditerranée, au tyran Erdogan et au dictateur soudanais Omar El-Beshir, d’une sorte de mur anti-migrations horriblement efficace. Au-delà du vieux continent, le cours nouveau de Washington favorise la consolidation des régimes oligarchiques autoritaires russe et chinois, pousse l’extrême-droite sioniste à tenter d’écraser le peuple palestinien, et encourage les dictateurs de tous poils à renforcer leur dictature — à la fois dans la sphère publique et dans la sphère privée. Le risque de voir la réaction trumpiste contaminer le monde — directement ou indirectement, et sous des formes différentes, voire rivales, selon les pays — n’est donc pas une chimère, au contraire. La réalité est plutôt que les processus de radicalisation autoritaire des absurdes politiques néolibérales de guerre de tou-te-s contre tou-te-s sont partout à l’œuvre, quand ils ne sont pas déjà pleinement développés.

Les exploité-e-s et les opprimé-e-s du monde entier se trouvent une fois de plus confronté-e-s à la nécessité de lutter, le dos au mur. Pour elles et eux-mêmes, pour leurs enfants, pour la planète, pour le droit de tou-te-s d’y vivre bien, dans la paix, la coopération et le respect intelligent des écosystèmes. Seul les inconscient-e-s pourraient nier que les conditions de cette lutte sont effroyablement difficiles. Il faudrait une alternative de société, de civilisation, mais il n’y a plus de modèle, plus de soi- disant « patrie du socialisme », plus de base arrière. Il faudrait des organisations anticapitalistes puissantes, mais celles qui existent restent minoritaires, souvent confidentielles, et la social-démocratie — à l’exception de Corbyn — s’est couchée devant le néolibéralisme. Le vocabulaire lui-même souffre du détournement de sens que la réaction a imposé aux mots par lesquels la révolte se pose et se définit : une insurrection, c’est le fait de s’insurger contre l’inacceptable ; une révolution, c’est ce qui amène en bas ce qui est en haut, et inversement. Tout, ou presque, est à reconquérir, à réinventer. La tâche est immense. Mais il n’y a pas d’autre choix que de s’y atteler. Dès lors, profitons de la situation de table rase pour clarifier nos conceptions stratégiques en prévision des dures batailles qui sont devant nous. Le trumpisme nous y contraint, sur quatre axes en particulier.

Premièrement, il nous force à voir clair sur l’ennemi : c’est bien du capitalisme qu’il s’agit, et pas seulement de la finance, ou d’un secteur particulier du capital. L’expérience personnelle d’un Trump avec le secteur bancaire [cf. Chapitre 1) illustre très clairement le propos de l’économiste marxiste Michel Husson : « La finance est “l’arbre qui cache la forêt”. Elle n’est pas un obstacle à un fonctionnement "normal” du capital, mais l’instrument de son retour à un fonctionnement “pur”, débarrassé de toute une série de règles et de contraintes qui avaient été imposées à ce système au fil des décennies. [1] La lutte à mener ne passe donc pas par une alliance avec le « bon » capitalisme industriel contre le mauvais capitalisme financier. Elle ne passe pas non plus, nous l’avons montré, par un « front populaire » avec le « bon capitalisme vert progressiste contre le « mauvais » capitalisme fossile réactionnaire. Nous sommes engagé-e-s dans une épreuve de force globale contre le règne du capital en tant que tel. Cela nécessite des réformes partielles, bien sûr, mais chaque réforme doit nous faire avancer vers le but : le renversement de ce système.

Deuxièmement, le trumpisme nous force à voir clair sur nous-mêmes : il n’y a ni démiurge de l’anticapitalisme ni par conséquent de groupe social dont les luttes et les revendications auraient la prééminence sur les autres. Tous les combats contre toutes les oppressions sont également importants. Tous renvoient à l’anticapitalisme pour la simple raison que le capitalisme n’est pas surgi du néant : il a poussé sur l’esclavage, le servage — qu’il s’est incorporés en leur donnant une forme spécifique. Plutôt que de renvoyer les questions dites « secondaires » (qui décide ce qui est « secondaire » ?) d’hypothétiques « lendemains qui chantent », il s’agit au contraire de construire la convergence des luttes et des revendications pour l’émancipation, sans laisser personne sur le bord du chemin. Cela requiert une stratégie « intersectionnelle » pour identifier et surmonter les nombreux obstacles semés dans les rangs des exploité-e-s par le sexisme, le racisme, le productivisme, l’homophobie, l’antisémitisme, l’islamophobie et autres préjugés qui font toujours le jeu de la réaction.

Troisièmement, le trumpisme nous rappelle en particulier que l’internationalisme n’est pas un supplément d’âme mais une dimension essentielle de la lutte, une pierre de touche de l’anticapitalisme. Il ne s’agit pas seulement d’être solidaires des luttes émancipatrices menées par d’autres dans d’autres pays. Il s’agit aussi surtout de s’insurger ici et maintenant contre la criminalisation des migrant-e-s et les appels à la haine. Contre les murs, les traques, les rafles, les camps et les expulsions qui banalisent l’horreur et alimentent l’escalade de l’horreur. La lutte contre la réaction ne peut contourner en catimini l’obstacle xénophobe (encore moins lui faire des concessions explicites) dans le but de gagner des voix « populistes ». Elle se situe sur le terrain de la défense intransigeante de la liberté de circulation et d’installation. C’est la seule base possible pour une convergence des luttes et des savoirs de toutes les victimes contre toutes les barbaries. A l’heure où le capitalisme mondial ressemble de plus en plus au Titanic, toute autre conception revient à considérer que les pauvres doivent être enfermé-e-s dans les coursives de la troisième classe. Biaiser sur cette question, c’est à court sûr glisser vers « l’abime ou la bourgeoisie s’est installée » et où « tout changement devient impossible », selon l’expression de Bloch.

Quatrièmement, le trumpisme devrait d’urgence dessiller les yeux de celles et ceux qui n’auraient pas encore compris que le défi écologique (climatique en particulier) est au centre de l’alternative anticapitaliste à construire. Toutes les questions sociales sont liées au combat contre la destruction capitaliste de l’environnement et conditionnées au succès de ce combat. Et inversement. Les combats pour la démocratie, l’emploi, l’égalité des droits, l’émancipation et la civilisation seront profondément ébranlés si le niveau des océans monte d’un mètre et la température de trois degrés d’ici la fin du siècle, ce qui est malheureusement la direction prise aujourd’hui. Le désespoir n’est pas de mise, il fait le jeu de l’adversaire : il est encore temps de limiter la catastrophe et même de la faire reculer en partie. La biodiversité peut être restaurée et le climat peut être réparé dans une certaine mesure. Mais il faut pour cela que l’alternative se construise par la convergence des luttes afin de satisfaire les demandes sociales tout en respectant les impératifs écologiques. L’alternative sera écosocialiste ou ne sera pas, et elle n’existera réellement que dans la mesure ou ses articulations auront été produites, débattues et appropriées par les protagonistes, aux intersections de leurs luttes.

Le 20 janvier 2017, un entrepreneur d’extrême-droite a pris la tête de la nation capitaliste la plus puissante sur une planète quasi-entièrement dominée par la production marchande, où la concurrence pour le profit s’exacerbe de jour en jour. À quelques jours près, cette entrée en fonction coïncidait avec le centième anniversaire du début de la Révolution russe. On ne peut mieux symboliser le fait que l’humanité est entrée irréversiblement dans une ère historique nouvelle. Le cycle de conscience et d’organisation ouvert par octobre 1917 « le court XXe siècle », selon l’expression de l’historien britannique Eric Hobsbawm — n’est pas seulement terminé : une lourde porte s’est refermée, et la clé a disparu. La tentative anticapitaliste la plus ambitieuse, la plus radicale et la plus aboutie qui ait jamais été entreprise est entrée dans l’histoire. Les leçons de ses succès, de ses fautes, de sa dégénérescence et des crimes commis en son nom sont inestimablement précieuses mais n’inspirent plus le mouvement réel. Or la révolution et l’insurrection ne peuvent jaillir que du mouvement réel.

« Le communisme n’est pour nous ni un état qui doit être créé, ni un idéal sur lequel la réalité devra se régler. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel ». À bien des égards, nous nous retrouvons comme au XIXe siècle, quand ces lignes ont été écrites par deux jeunes amis indignés, Karl Marx et Friedrich Engels [2]. Nous nous retrouvons mains nues face au capital et à sa puissance formidable. Pour l’affronter dans le nouveau cycle menaçant ouvert par Trump, nous n’avons que le nombre, la solidarité et l’espérance éclairée — celle qui combat la peur par la certitude raisonnée qu’un autre monde est possible. C’est avec ces forces que nos pères et nos mères, leurs pères et leurs mères se sont battu et ont arraché ce dont nous jouissons encore en partie. C’est avec ces forces que des millions de nos frères et sœurs dans le monde luttent pour arracher et arrachent petit à petit des droits démocratiques, des droits sociaux, des droits d’organisation, la protection de leur environnement. Ce sont des forces élémentaires, mais, si nous le voulons, elles seront invincibles. Comme le disait un autre jeune indigné du XIXe, le poète Shelley, à l’aube du capitalisme : « We are many, They are few » (nous sommes nombreux/euses, ils et elles sont peu). [3]


[1Michel Husson, Finance, hyper-concurrence et reproduction du capital in La finance capitaliste, Séminaire d’études marxistes (Suzanne de Brunoff, François Chesnais, Gérard Duménil, Michel Husson et Dominique Lévy), Presses universitaires de France, 2006.

[2Karl Marx et Friedrich Engels, L’idéologie allemande, Marxist internet archive

[3"Rise like Lions after slumber/in unvanquishable number/Shake your chains to earth like dew / Which in sleep had fallen on you /Ye are many-they are few." Vers magnifiques de Percy Shelley, écrits en dénonciation de la répression d’une manifestation contre la misère à Manchester en 1819. Levez-vous comme des lions après le sommeil, en nombres invincibles, faites tomber vos chaînes comme la rosée tombée sur vous endormis, vous êtes nombreux/euses, ils et elles sont peu.

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