Édition du 18 septembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Encore ce fascisme qui vient

Les manifestations xénophobes de Chemnitz en Allemagne résonnent comme un rappel des urgences contemporaines. Comment penser ces nouveaux fascismes avec les "mots malades du XXe siècle" (Daniel Bensaïd) en attendant qu’un nouveau lexique politique puisse émerger des mouvements d’émancipation ?

Tiré du blogue de l’auteur.

Depuis la crise de 2008, les extrême-droites ont connu une progression à l’échelle de l’ensemble de l’Europe. La présence de Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle en 2017 tout comme l’alliance xénophobe victorieuse du M5S avec la Liga lors des élections législatives italiennes sont les symptômes de ce retour des fascismes dans le paysage social et politique en Europe.

Nouveaux fascismes

Il pourrait sembler que les forces politiques, les courants d’opinion, les électorats et les cultures politiques des extrêmes droites contemporaines interdisent leur amalgame en un seul courant politique, celui du "fascisme", et que leur rapprochement avec le fascisme historique de l’entre-deux-guerres soit à la fois une erreur d’analyse et de stratégie. Selon cette critique académique des extrêmes droites, portée par exemple par Enzo Traverso ou Philippe Corcuff, rapprocher Robert Ménard de Mussolini ou bien Marine Le Pen de Hitler discrédite l’antifascisme et rate la cible visée.

Pourtant, il faut bien voir qu’à force de vouloir nuancer les catégories politiques pour désigner l’ennemi (« populismes », nationalismes, xénophobes, néo- ou « post-fascistes ») on érige trop souvent un miroir déformant qui désarme les militants antifascistes en contribuant à un aveuglement collectif face à la montée de ces nouveaux fascismes. En 2014, dans Vers l’extrême. Extension des domaines de la droite, les sociologues Luc Boltanski et Arnaud Esquerre décrivaient ainsi l’accommodement étrange auquel on assiste face à ces mouvements : « Car, tout se passe comme si chacun ressentait bien ce qui arrive mais à la façon d’une inquiétante étrangeté – comme à la suite d’un mauvais rêve –, d’un malaise que le retour aux activités habituelles suffirait à dissiper. »

A l’opposé de la critique savante des nouveaux fascismes qui s’appuie sur les spécificités et les nouveautés des extrêmes droites, il importe aujourd’hui de souligner l’unité de ces mouvements à la fois entre eux et avec le fascisme historique. Cela ne revient pas à nier leurs spécificités mais simplement à reconnaître l’impératif politique de les combattre.

Cette unité est montrée par le caractère simultané de leur émergence dans le champ politique et par l’affirmation de cultures politiques qui partagent des affinités électives malgré leurs variations locales/nationales : nationalisme, racisme, xénophobie, islamophobie, anti-syndicalisme, anticommunisme, sexisme, antiparlementarisme, culte du chef et de l’ordre, patriarcat, conservatisme social et culturel.

De même, l’unité des fascismes contemporains est soulignée par l’effet d’entraînement et la solidarité qu’ils exercent les uns sur les autres : la victoire de Trump saluée par le FN et donnant confiance à son électorat pendant la présidentielle en 2016-2017, tout comme la victoire de la Liga en Italie. A l’image du cycle politique des années 1930 en Europe ayant culminé dans la Seconde Guerre mondiale, la victoire ou la défaite des nazis en Allemagne, d’un Franco en Espagne, d’un Metaxas en Grèce, des ligues d’extrême droite en France signifiaient simultanément l’avancée de leurs partisans dans tous les autres pays de l’Europe. D’où l’intérêt de souligner aujourd’hui l’unité qui caractérise les nouveaux fascismes à l’échelle européenne.

Fascisation

Parallèlement à la montée à ces mouvements organisés, nous assistons à un processus de fascisation des démocraties libérales. A la différence d’une dictature militaire, le fascisme correspond à un mouvement de masse cherchant à faire la « révolution de la contre-révolution ». La fascisation des démocraties libérales se retrouve à la fois dans l’État et dans l’opinion. Dans le discours politique, la présidence de Nicolas Sarkozy (2007-2012) a été tournant où les thèmes et idées des extrêmes droites ont fusionné en partie avec le discours de la droite dite républicaine au pouvoir. Les débats autour de l’identité nationale en avaient été une des illustrations.

La banalisation et la diffusion des idées provenant des extrêmes droites se sont poursuivies dans l’ensemble du champ politique et culturel depuis Sarkozy. Aujourd’hui, par exemple, le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb s’autorise à remettre en cause le droit de manifester, se permet de parler de « submersion migratoire », le Front National applaudit et vote la loi « asile et immigration » et Emmanuel Macron fait des blagues racistes sur les Comoriens migrant à Mayotte tout en pointant du doigt les « agitateurs professionnels » supposément à l’origine de la contestation étudiante contre Parcoursup.

Suivant l’approche classique de Franz Neumann, le degré de fascisation d’une démocratie libérale se mesure surtout par l’étendue des espaces d’anomie dans lesquels un pouvoir oligarchique s’exerce sur la majorité des travailleurs affranchi des garanties constitutionnelles des droits individuels et collectifs. L’affaire Benalla en fournit la dernière illustration en date. Plusieurs espaces anomiques peuvent illustrer cette fascisation en cours : la répression et la militarisation contre les ZAD à Notre-Dame-des-Landes et à Sivens, l’état d’urgence entré dans le droit commun, la chasse aux migrants dans les villes, les frontières et à Calais, les camps de rétention et la militarisation croissante de la « gestion des flux migratoires » en Méditerranée et outre-mer, le contrôle au faciès et l’arbitraire policier dans les banlieues pauvres, l’usage de grenades de désencerclement et de gaz lacrymogènes contre les manifestants et les techniques agressives de contact direct des CRS lors des manifestations contre la loi travail en 2016, les manifestants et militants arrêtés, éborgnés, maltraités, blessés et humiliés par les forces policières lors des mouvements sociaux depuis la loi El Khomri.

Ce processus de fascisation concerne également l’espace public. Il prend la forme d’une disponibilité d’esprit pour les idées réactionnaires autour des thèmes qu’actualise et transforme l’extrême droite : la crise de l’autorité à l’école, dans la famille, dans l’État ; la remise en cause supposée ou réelle de la laïcité par une « islamisation » accélérée de l’espace public ; les « gauchistes » qui seraient tout-puissants dans les médias, l’éducation et l’édition ; le recul supposé de l’identité culturelle française au profit d’un multiculturalisme devenu supposément doctrine officielle de l’État.

L’air du temps est donc de plus en plus imprégné par cette « révolution conservatrice » qui avance désormais, comme à Chemnitz, au grand jour au rythme d’une foule mue par l’aveuglement du ressentiment et de la haine. La tête du pauvre Marx au milieu de cette foule à Chemnitz est un rappel involontaire mais pertinent que la lutte des classes est seule jusqu’à présent à offrir une perspective politique dépassant les appartenances nationales et/ou ethniques autrement que par les faux airs du cosmopolitisme libéral-bourgeois.

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