Édition du 11 décembre 2018

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« QS doit prendre l’initiative dans la lutte contre la discrimination. Entrevue avec Rosa Pires

Rosa s’est impliquée dans QS depuis plusieurs années à Verdun, puis dans la circonscription de Maurice-Richard. Elle a été longtemps militante du mouvement communautaire et aujourd’hui, elle est chargé de cours à l’université Concordia. Elle n’occupe aucune responsabilité dans QS maintenant, elle se dit simplement « citoyenne engagée ».

Qu’est-ce qui t’interpelle particulièrement depuis le 1er octobre ?

La victoire du 1er octobre marque certainement une grande étape pour QS. 500 000 votes et 10 élu.es, ce n’est pas rien ! Et pour sûr, elle résulte d’un travail acharné des militants et des militantes de l’ombre, si on peut dire, sans compter le travail des parlementaires et des personnalités qui y sont rattachés.

Quels sont les grands défis ?

Quand on fait des gains importants, il y a parfois, comme on pourrait dire, le « vertige du succès ». C’est une tendance un peu naturelle à surestimer ses forces et à sous-estimer les adversaires. Il faut bien sûr partir d’un constat réaliste à l’effet que le Québec suit une tendance mondiale inquiétante en élisant un gouvernement de droite. Comme on l’a vu à peine deux jours après l’élection, ils affichent déjà beaucoup d’assurance sachant que leur majorité au sein d’un système parlementaire qui reflète très mal toutes les franges politiques leur donne beaucoup de pouvoir pour les prochains 4 ans. Ils ont dit qu’ils allaient travailler avec les autres partis et qui ont de « des bonnes idées ». Tu comprendras que j’ai de forts doutes notamment en ce qui concerne l’environnement. Leur logique capitaliste rentre en contradiction avec la révolution colossale qu’on doit faire pour rentrer dans une ère d’économie verte.

Qu’est-ce que signifie la percée de QS ailleurs qu’à Montréal ?

Ces gains de QS permettent de penser que la force d’attraction a maintenant une portée nationale. La petite nuance, c’est que ces gains se sont faits dans les centres urbains et dans les régions où il y a une concentration étudiante et enseignante importante. Ce n’est pas pour dire que ce n’est pas important. Aujourd’hui, la population étudiante et enseignante présente dans les institutions post secondaires représente un très grand nombre (près de 600 000). Ces profs et ces jeunes scolarisés sont un secteur dynamique, ouvert aux idées progressistes et souvent le fer de lance des mouvements sociaux. Donc c’est loin d’être négligeable, mais c’est une minorité par rapport à la multitude qui travaille dans l’industrie et les services, et souvent qui vit dans l’océan du 450, ou encore dans les régions dites périphériques.

Que dire des avancées de QS dans la diversité ?

En ce qui concerne la représentation de la diversité, les gains de QS sont le fruit d’un long travail, dont la belle victoire d’Andrés Fontecilla dans Laurier-Dorion. Andrés a travaillé durement mais il est enfin le représentant à l’Assemblée nationale d’une circonscription à l’image des Montréalais.e.s . Ailleurs, dans plusieurs comtés montréalais où la proportion des populations immigrantes est considérable, les résultats ont été très encourageants, en comptant les comtés où il y a eu un appui à QS au-dessus de 15 % (et parfois même au-dessus de 20%), comme dans Viau, Verdun, Saint-Henri, Maurice-Richard. Même là où le score a été inférieur, il y a une nette progression, comme dans Outremont-Mont-Royal, Bourassa-Sauvé, NDG, Westmount-Saint-Louis. Chacune de ses circonscriptions a ses particularités, son histoire, ses réseaux associatifs et partidaires, et reflète un tissu socio-culturel hybride et métissé. Il faut distinguer entre les communautés établies depuis longue date de celles où l’on retrouve les nouveaux arrivés, de l’identité linguistique, des conditions sociales, de l’éducation et de plein d’autres facteurs. Il y a aussi le changement générationnel. Évidemment, les jeunes qui peuvent être de 2ième, voire de 3ième génération, ne voient pas la situation du même œil que leurs parents. On peut quand même dire qu’à peu près partout, QS est sorti de l’ombre, ce qui est très bien.

On dit parfois que le programme de QS, qui inclut l’indépendance du Québec, est un obstacle ?

C’en est un pour certain.e.s immigrant.e.s qui viennent de régions avec plein de conflits, et qui voient le Canada comme une sorte de territoire pacifique. Il y a aussi les forts réseaux clientélistes mis en place par le Parti libéral, qui joue sur cette carte, plus l’État fédéral qui prétend être le protecteur des minorités et qui s’est solidement établi parmi certains groupes, je pense aux gens de ma propre communauté, par exemple, qui avant la loi 101, se sont anglicisées. Mais ça joue de moins en moins. J’ai des cousin.e.s anglophones qui ont voté libéral toute leur vie et qui ont voté QS aux deux dernières élections et ils sont fiers, car ils viennent me le dire. C’est aussi différent pour les nouvelles générations. Ce n’est pas qu’ils perdent leur identité, mais celle-ci change. Elle devient naturellement métissée, de par la vie, l’éducation, les liaisons affectives. Une grande partie des jeunes issus de l’immigration s’identifie à la société dans laquelle ils vivent, c’est-à-dire le Québec. Ce n’est pas qu’ils deviennent tous indépendantistes (pas plus que les jeunes « de souche »), mais ils n’ont pas le même regard.

Même en changeant et en se métissant, la diversité est quand même confrontée à la réalité du racisme systémique ?

C’est tout à fait vrai et c’est de loin le plus grave enjeu pour les personnes racisées. On peut être né.e.s ici et être totalement francophones, on rencontre ce racisme de bien de façons quand on est, par exemple, d’origine haïtienne, ce racisme, c’est une gangrène qui a des impacts directs sur nos vies. Les parents d’enfants racisés chérissent toujours l’espoir que le monde va devenir meilleur pour leurs enfants. L’idée, c’est que le racisme ne peut être éradiqué individuellement. Le racisme ne pourra disparaître qu’avec deux conditions. La première, c’est qu’il faut le nommer et le reconnaître, et la deuxième c’est qu’il faut de la volonté politique pour introduire des mesures d’action positives.

Il y a du changement à ce niveau ? Est-ce qu’on peut imaginer confronter le défi ?

Oui, il y a des mouvements, des luttes, des revendications. On en parle plus, y compris dans les mouvements populaires et les milieux progressistes. À Montréal, les milliers de gens qui ont signé la pétition ont finalement tenu à ce que la municipalité mette en place une commission qui doit commencer ses travaux prochainement. Ça reste à voir ce qu’on va en faire, avec le risque de « dérapages », comme on l’avait vu lors de la Commission Bouchard-Taylor, quand les discours haineux se sentent légitimés par les pouvoirs en place.

Revenons à QS : quels sont les défis pour s’enraciner davantage dans la diversité ?

La percée, on l’a dit, peut donner le vertige. Je pense que le risque est là, que QS peut, s’il ne prend pas certaines précautions, notamment en instaurant une certaine cohérence entre ses messages et ses actions auprès des minorités ethnoculturelles, devenir une sorte de « néo-PQ », avec l’illusion qui dirait qu’il faut se concentrer seulement sur le vote « francophone » (notons que le vote francophone inclut grand nombre de Québécois.e.s issues de l’immigration). En 2018, le monde a tout de même changé. Le Québec a changé. L’ancien PQ, c’est terminé, d’autant plus que depuis déjà plusieurs années, ce parti s’est confiné au pseudo consensus néolibéral. Mais revenons à la société. Dit simplement, avec plus de 25% de la population montréalaise qui vient d’ailleurs, le changement ne peut pas être seulement identifié à la majorité de souche canadienne-française. Depuis longtemps, les progressistes au Québec étaient conscients de la nécessité d’être inclusifs. Des personnalités qui ont marqué mon engagement politique, comme Gérald Godin, le savait et le disait, « on doit leur parler ». Aujourd’hui, on n’en est plus là. Ce n’est pas suffisant de dire que « nous » devons « leur » parler, comme si « eux » devraient être convaincus par « nous ». Nous sommes, partie prenante, pas un « eux » dont on « prend soin ». Il faut radicalement sortir du « eux », du « elles » et du « nous ».

Qu’est-ce que cela voudrait dire concrètement ?

QS doit être au premier plan de la lutte contre les discriminations, le racisme, l’exclusion. Par en arrière et par en avant. Je ne vais pas répéter la longue liste des fronts de lutte, sur l’emploi (le scandale de la non reconnaissance des diplômes), le logement et plus largement la pauvreté, dans des quartiers où se conjuguent la forte présence de la diversité et des indices désastreux au niveau du revenu et des conditions de vie. Montréal-Nord, par exemple, c’est 40% de pauvreté et 40% de ménages qui vivent en-dessous du seuil de la pauvreté. Ce n’est pas une coïncidence !

Et maintenant, on revient à la bataille sur les signes religieux…

Le nationalisme identitaire, auquel s’identifie le parti qui constitue aujourd’hui le gouvernement, va, naturellement, jouer cette carte. Quoi de mieux que de s’en prendre aux femmes voilées plutôt qu’à l’évasion fiscale, à la détérioration de l’environnement et de tant d’autres choses !!! C’est malheureusement le PQ qui a ouvert cette porte. Et il faudra combattre, y compris les préjugés d’une société qui est alimentée par des médias qui jouent la carte de « eux » et de « nous ».

Comment QS peut éviter les pièges ?

Nous sommes pour la laïcité, mais la laïcité, cela n’a rien à voir avec la manière de s’habiller. Le profilage des femmes voilées qui s’identifient à la religion musulmane vise une minorité certes, mais il demeure inacceptable. Je crois qu’en réalité, il est convénient pour la droite de se trouver un bouc émissaire visible. La laïcité, la fausse laïcité devrais-je dire, devient un prétexte, alors que les femmes voilées, pour ne mentionner qu’elles, sont parfaitement aptes à partager les principes de la séparation entre l’État et la religion, à adopter une certaine neutralité et à se comporter sans aucune discrimination avec leurs concitoyen.nes (elles sont d’ailleurs les mieux positionnées pour faire cela), tout comme les femmes « dévoilées » et en fin de compte, comme tout le monde.

Dans le passé, QS s’est aligné sur les recommandations de la Commission Bouchard-Taylor, ce qui incluait les « accommodements dits raisonnables » et l’interdiction de porter des signes religieux pour les personnes exerçant des fonctions d’autorité (on pensait notamment aux policiers et aux juges). Est-ce une position qui tient encore la route ?

Comme je l’ai dit plus tôt, la discrimination vise des femmes venant d’une communauté particulière. On ne viendra pas me dire qu’on va profiler les femmes qui ont une petite croix dans le cou ou qui vont parler du petit Jésus à l’occasion de Noel, ce n’est pas vrai ! J’ai de la difficulté avec le concept des « personnes » exerçant une « autorité ». Où est la frontière ? Des médecins et des infirmières et plus généralement, les gens des professions de la santé, sont certainement une « autorité », en tout cas pour moi et pour mes enfants. Je ne veux pas ridiculiser la question, mais des pompiers ont aussi de l’autorité. Dans les entreprises, il y a des contremaîtres, des gens qui prennent la décision. Pourquoi le gouvernement s’arrêterait-il aux enseignantes ? Moi, je suis contre une discrimination qui prend prétexte à ce qu’on appelle les « signe ostentatoires ». Il faut se battre avec les enseignantes musulmanes en tout cas et ne pas les lâcher.

Est-ce qu’il n’y a pas un autre piège, qui serait celui de s’identifier aux politiques dites multiculturelles dont on connaît la finalité du point de vue de l’État canadien ? Et de manière corolaire, est-ce qu’il n’y a pas des droits collectifs qui doivent être défendus à côté des droits individuels ?

Ce n’est pas simple (soupir) ! Il y a dans le projet d’émancipation de vraies aspirations. Je pense que la « vraie » laïcité en fait partie, où ce qu’on pourrait appeler plus simplement, la séparation de l’État et de la religion (ce qui n’a rien à voir, je me répète, avec la manière de s’habiller). Les droits individuels, y compris les convictions religieuses, restent très importants, c’est un acquis arraché par les peuples tout au long de leurs luttes. La société québécoise dont nous rêvons, doit être construire sur un contrat social, quelque chose qui délimite ce que nous voulons faire tous et toutes ensemble, pour nous sortir du capitalisme destructeur de l’environnement, pour nous sortir des discriminations et des oppressions (millénaires), notamment celles contre les femmes et les minorités culturelles et raciales.

Et donc on continue !

Je reste modérément optimiste, convaincue que la grande majorité des gens, qu’ils soient nés ici et ou ailleurs, aspire à un vivre ensemble respectueux et juste. Mais il va falloir que la gauche inclusive investisse l’espace public encore davantage. Je le vois ici chez nous dans l’est de Rosemont, à l’école, au travail, partout. En bref, l’émancipation nationale et sociale du Québec, c’est un beau projet, autour duquel on peut rallier la grande majorité des gens, à condition que tout le monde soit une partie prenante (c’est un nouveau mot à la mode mais qui veut dire qu’il s’agit d’acteurs qui vont signer le contrat), sans compter, évidemment, et ce au premier plan, les Premières Nations. Pour terminer son discours de victoire, Manon Massé a rappelé ce fait incontournable que nous habitons sur un territoire où il y a plusieurs nations, pas seulement une, et qu’il faudra sortir du paradigme colonial.

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