Édition du 13 novembre 2018

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États-Unis

Entrevue avec Bernie Sanders : les politiques vigoureuses et audacieuses sont de bonnes politiques

Dans la foulée de plusieurs succès électoraux, de la gauche aux centristes et des dirigeants.es démocrates dont la plus notable, celle d’Alexandria Ocasio-Cortez dans l’État de New-York, Bernie Sanders, le sénateur du Vermont, ne se promène pas en disant : « Je vous l’avais bien dit ».

Entrevue menée par Daniel Denvir, diffusée et publiée sur The Intercept
Juillet 2018
Traduction, Alexandra Cyr

Introduction

Dans la foulée de plusieurs succès électoraux, de la gauche aux centristes et des dirigeants.es démocrates dont la plus notable, celle d’Alexandria Ocasio-Cortez dans l’État de New-York, Bernie Sanders, le sénateur du Vermont, ne se promène pas en disant : « Je vous l’avais bien dit ».

Mais il a longtemps assuré que « faire mieux que les Républicains.es » ne suffisait pas pour que les Démocrates ou n’importe qui d’autres gagnent les élections. Il faut une vision politique vigoureuse, audacieuse pour allumer les électeurs.trices qui finiront par « adopter » vos candidats.es. Nous ne pouvons pas savoir ce qui arrivera aux candidats.es progressistes comme A. Ocasio-Cortez ou Ben Jealous, candidat au gouvernorat du Maryland s’ils sont élus et entrent en poste. Mais leurs campagnes semblent défendre avec succès l’argument de base de B. Sanders à propos de politiques qui ne s’enflamment pas contre « l’establishment ».

Dans cette entrevue, B. Sanders discute de l’effet de la victoire d’A Ocasio-Cortez et d’autres du même genre dans les rangs du Parti démocrate et de la nécessité d’une vision politique vigoureuse et audacieuse.

Daniel Denvir : Que pensez-vous de la victoire d’A. Ocasio-Cortez ? Pensez-vous que la direction du Parti démocrate reconnait honnêtement ce que cela veut dire pour la politique américaine qu’une socialiste démocrate défasse un des membres les plus puissants du Congrès ?

Bernie Sanders : Non, je ne crois pas que les dirigeants.es du Parti démocrate se rendent compte de la signification de cette victoire. Alexandria a reçu beaucoup d’attention parce que sa victoire était extraordinaire. Elle a fait une campagne vraiment habile, une campagne avec la base. Elle a frappé à un nombre impressionnant de portes. Elle avait une super équipe de bénévoles. C’était une brillante campagne. Mais il n’y a pas qu’elle.
Le soir même où elle gagnait, Ben Jealous a aussi défait un membre de l’establishment démocrate au Maryland pour devenir le candidat démocrate au poste de gouverneur de l’État. Cette nuit là, plusieurs jeunes progressistes dans la région de Baltimore ont aussi défait des membres du Sénat qui se représentaient : tout un renversement.

Nous voyons cela arriver partout dans le pays : des progressistes se présentent, mènent des campagnes avec la base et réussissent très, très bien contre les polititiens.nes établis.es.

D.D. : La leader de la minorité à la Chambre, Mme N. Pelosy, a récemment insisté pour dire que le socialisme n’est pas dominant dans le Parti démocrate. Que répondez-vous à cela ?

B.S. : Socialisme, capitalisme, ce sont des mots chargés qui ont des sens différents pour différentes personnes. Quand vous entendez ce dont parle Alexandria, quand je parle, quand d’autres progressistes parlent, en général c’est très populaire non seulement chez ceux et celles qui se considèrent comme des démocrates ou des progressistes, mais chez les Américains.es, dans la population. Il est important de comprendre que les idées pour lesquelles je me bats, pour lesquelles Alexandria se bat, sont des idées très populaires.

Par exemple, en ce moment, le salaire minimum fédéral est de 7.25$ de l’heure. Essentiellement c’est un salaire d’esclavage. Personne ne peut vivre avec ça. Quand nous militons pour son augmentation à 15$ de l’heure la population soutient cette idée.

Quand nous parlons de l’équité salariale pour les femmes, les Américains.es soutiennent fortement cette idée. Quand nous parlons de Medicare pour tous et toutes, ce qui pouvait sembler un peu radical il y a quelques années, maintenant ça fait partie des idées courantes et une partie significative (de la population) soutient cela. Le peuple américain comprend que les soins de santé sont un droit pas un privilège. En ce moment, Medicare réussit bien auprès des personnes âgées il n’y a pas de raisons pour qu’il ne soit pas étendu à tous et toutes avec les mêmes résultats et pas seulement en donnant les soins médicaux aux gens, mais aussi en faisant faire des économies substantielles au pays. En ce moment, nous dépensons bien plus per capita pour ces services que n’importe quel autre pays.

Quand nous parlons de la cupidité de l’industrie pharmaceutique, l’an dernier 5 compagnies ont fait 50 millions de profit en payant à leurs PDG des compensations outrageantes alors qu’un.e américain.e sur 5 ne peuvent pas assumer le coût des médicaments que leur médecin leur prescrit, le peuple est avec nous. Quand nous exigeons que les plus riches qui sont extraordinairement à l’aise, commencent à payer leur juste part des impôts et des taxes, la population nous appuie.

Quand nous parlons du retrait des droits de scolarité dans les collèges publics et les universités, encore là, la population américaine nous soutient. Elle soutient la réforme des règles et lois en immigration. De même pour le système judiciaire dont l’emprisonnement. À Philadelphie, Larry Krasner a fait un super travail à ce sujet.

Vous pouvez appeler tout ça comme vous voulez, pour ma part je les appelle des idées de base qui s’inscrivent dans la lutte pour la justice sociale, économique, raciale et l’environnementale. Le peuple américain nous soutient dans tout cela.

D.D. : Votre collègue, le sénateur Tammy Duckworth, démocrate de l’Illinois, a suggéré sur CNN, que les idées défendues par A. Ocasio-Cortez durant sa campagne ne pourraient pas être endossées ailleurs, comme dans le Midwest. Quelle est votre réaction (à une telle affirmation) ?

B.S. : Alexandria a bien répondu à cela. Elle l’a répété dans plusieurs États du Midwest, nous y avons eu des résultats très, très intéressants lors de la présidentielle en 2016, nous en avons même gagné quelques uns, l’Indiana, le Wisconsin et le Michigan. Dans quelques autres comme l’Illinois nous avons perdu de peu. Les idées que nous défendons ont du sens dans tous les États du pays.

Il y a 4 ans, durant les élections de mi-mandat en 2014, la participation au vote a été la plus faible en 70 décennies. Seulement environ 36% de la population américaine a effectivement voté. Quand les gens ordinaires dans notre pays sont démoralisés ils se détachent de la politique et cessent de voter et les Républicains.es ont beaucoup de succès. Vous vous souvenez, il y a 4 ans, leur parti a pris le contrôle de la Chambre, du Sénat et ils ont aussi gagné de nombreux postes dans les parlements des États, des postes de gouverneur partout dans le pays parce que la participation au vote a été la plus faible en 70 ans.

Quand vous demandez aux gens si les soins de santé sont un droit pour tous et toutes, ils répondent oui. Il n’y a aucune raison pour que nous ne rejoignions pas les pays les plus importants sur la planète qui garantissent ces soins à tous et toutes. Des centaines de milliers de jeunes gens brillants.es, ne peuvent , en ce moment, poursuivre leurs études supérieures et des millions sortent des études avec des dettes fabuleuses. J’ai rencontré tellement de ces jeunes qui devaient rembourser 50,000$, 100,000$ pour quel crime ? Pour être éduqués.es. C’est une absurdité.

Il n’y a pas d’idées radicales. Quand vous discutez de tout cela avec la population, elle dit : « Oui, c’est vrai. C’est ce qu’il nous faut ». Alors ensuite, elle va voter et les progressistes et les Démocrates gagnent. Si vous n’avez pas de programme qui s’adresse à la classe ouvrière et des idées qui enthousiasment les gens, le niveau de vote baisse ; c’est exactement ce à quoi les Républicains.es rêvent. C’est dans ces circonstances que la victoire leur revient.

D.D. : Cela ressemble à une stratégie qui repose sur l’élargissement de l’électorat plutôt que de tenter, par exemple, de viser ceux et celles qui ont voté pour le Parti républicain et qui seraient offensés.es par ce que le Président Trump dit.

B.S. : Je ne crois pas que ce soit l’un ou l’autre. Il y a beaucoup de personnes dans ce pays qui sont offensées par le Président des États-Unis qui est un menteur pathologique, un raciste, un sexiste et un xénophobe.

Pas besoin d’être progressiste pour être dégouté et enragé quand l’administration Trump arrache des petits enfants de 3 ou 4 ans des bras de leur mère. Partout à travers le pays, les conservateurs.trices ressentent la même chose. Il est clair que ce ne sont pas les États-Unis que ça devrait être.

Il y a beaucoup de personnes, des Républicains.es modérés.es qui sont épouvantés.es par la conduite de D. Trump et qui sont prêtes à voter Démocrate. Mais plus important, nous devons comprendre que nous avons un taux de participation au vote des plus faibles de tous les plus importants pays (dans le monde). Nous devons interpeler ceux et celles qui travaillent, peu importe leur couleur de peau, origine géographique et aux Amérindiens.nes, avec des propos qui ont du sens à leurs yeux. Si nous pouvons porter le taux de vote de 36% comme il était il y a quatre ans, à 50% cette année, les Démocrates reprendront le contrôle de la Chambre et du Sénat. Je suis absolument sûr de cela.

Le but est d’organiser et éduquer mais il n’est pas possible de faire cela sans parler des enjeux qui ont du sens pour la classe ouvrière.

D.D. : La gauche a toujours ces débats à propos des politiques électorales. Beaucoup, des Democratic Socialists of America sont d’accord pour soutenir des candidats.es comme A. Ocasio-Cotez dans les primaires démocrates comme ce fut le cas pour vous en 2016 , mais pensent qu’il est nécessaire de développer un parti plus radical et indépendant en dehors du Parti démocrate.

Vous vous êtes fait élire comme indépendant et vous l’êtes toujours. Au Vermont, le Progressive Party, formé pour soutenir votre candidature à la mairie de Burlington, a maintenant fait élire des candidats.es partout dans l’État. Où se trouve l’équilibre entre construire un pouvoir indépendant et présenter sa candidature à l’intérieur du Parti démocrate ?

B.S. : Ça ne s’est pas passé tout-à-fait comme ça au Vermont. Dans les temps anciens, en 1981, (je sais que ça sonne comme au temps de G. Washington), mais quand nous avons gagné en 1981, nous avons mis en place ce en quoi nous croyions. Nous avons construit une coalition politique. Nous avons rassemblé une coalition de travailleurs.euses et de syndicats, d’environnementalistes et de femmes.

C’est de cela qu’est sorti le Progressive Party qui réussit bien en ce moment au Vermont. Je suis sûr qu’il a réussi à faire élire plus de personnes au parlement de l’État qu’aucun autre troisième parti dans tout le pays. C’est parce qu’un bon travail a été fait : se concentrer sur les besoins de la classe ouvrière.

Il se peut qu’il y ait des exceptions à ce modèle dans quelques communautés du pays ici et là, mais l’action doit se déployer à l’intérieur du Parti démocrate. Nous avons tenté, avec un peu de succès, de ne pas seulement ouvrir les portes du parti aux travailleurs-euses et aux jeunes mais d’en changer les règles internes également. Durant la présidentielle de 2016 les supers délégués.es (nommés.es par la direction du parti) ont exercé un énorme pouvoir (sur les résultats). Si ma mémoire est bonne, Mme Clinton avait les votes assurés de 500 super délégués.es avant que le premier véritable vote ait été enregistré en Iowa.

D.D. : Ce qui a fait apparaitre sa nomination (à la candidature à la présidence) comme un couronnement.

B.S. : Exactement. Nous en étions aux environ des trois quart d’un lourd processus pour que le Comité national démocrate change cette règle et en finisse avec la capacité des super délégués.es de voter dès le premier tour. Ce serait un pas en avant.

Comme nation, nous avons à faire avec la suppression du vote. On entend dire : « Ça ne se passe que dans les États républicains, en Alabama, au Mississipi et au Wisconsin ». Mais voilà, c’est aussi dans l’État de New-York. Là, si vous voulez voter à la primaire démocrate, vous devez changer votre inscription au Parti six mois à l’avance ; c’est complètement consternant. C’est une collusion entre les Démocrates et le Républicains pour protéger les sièges de ceux et celles qui se représentent. Il faut que ça change. Nous y travaillons.

Nous faisons beaucoup de progrès de toutes sortes de manières. Pas seulement en faisant élire des progressistes mais en changeant les règles et en tentant d’ouvrir les portes (du Parti démocrate) pour y faire entrer d’autres personnes.

D.D. : Quelles leçons les États-Unis devraient-ils tirer de la lutte que mènent le Parti travailliste et son dirigeant, J. Corbyn, contre Mme T. May au Royaume Uni ?

B.S. : Corbyn a mené une campagne très habile. Ce n’est pas très différent de ce que nous essayons de faire ici. Il s’est attaqué à la totalité de l’establishment du Parti travailliste qui s’était fortement déplacé vers la droite et était devenu l’emblème d’un establishment. Il a déclaré : « Au Royaume Uni, notre travail est de représenter la classe ouvrière et d’avoir le courage de faire face aux riches et aux puissants.es ». Il s’est présenté avec un programme progressiste qui a capté l’imagination des travailleurs.euses et des jeunes. Ce ne fut peut-être pas une victoire mais un succès bien au-delà de ce à quoi les gens s’attendaient.

Corbyn ne devait pas s’attaquer qu’aux conservateurs. Il devait aussi venir à bout des élites du parti. Ça ressemble beaucoup à la situation que nous, les progressistes, vivons ici aux États-Unis.

Il faut que nous défendions un programme qui a du sens pour les travailleurs.euses. Il faut comprendre que nous vivons à une époque où les inégalités de revenus et de richesse sont épouvantables, que nous avons un système politique qui, après l’arrêt Citizens United de la Cour suprême, permet aux multimillionnaires d’acheter les élections, alors, au milieu de cela, les candidats.es doivent être solides. Il leur faut le courage de s’en prendre aux intérêts des super riches qui ont tant de pouvoir dans cette société et de défendre les ouvriers.ères. Quand vous faites cela, vous n’allez pas que gagner vos élections et réussir en politique, mais vous allez aussi améliorer la vie aux États-Unis.

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