Édition du 17 octobre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Premières Nations

Entrevue avec Clifton Nicholas, cinéaste et militant Mohawk

(tiré de RECHERCHES AMÉRINDIENNES AU QUÉBEC, XLIV NO 1, 2014 )

l’eau, lui envoient un « message de prudence » public (Les Nations innue et mi’gmaq 2014).

Geneviève Beaudet – Clifton Nicholas, vous êtes réalisateur de films documentaires, militant au Réseau environnemental autochtone [1] et membre de la Première Nation mohawk de Kanesatake. Récemment, vous avez réalisé et produit deux films documentaires sur l’environnement : No Fracking Way (2013) et The Iron Snake (2014). Quel est votre parcours personnel ?

Clifton Nicholas – J’ai fait différents métiers, dont celui de cameraman. J’ai aussi fait une majeure en anthropologie et une mineure en histoire à l’université Concordia, mais j’avais de la difficulté avec la façon dont l’anthropologie et l’histoire par- laient de nous. Malheureusement, je n’ai jamais obtenu mon diplôme car j’ai encore une dette envers l’université ! Mais c’est plus important de faire des films. L’éducation, c’est par- fois une « arme à deux tranchants ».

G.B. – Que voulez-vous dire ?

C.N. – Jusqu’à tout récemment, l’éducation offerte aux Premières Nations (PN) était surtout un moyen de forcer notre assimilation culturelle – ce qui est encore le cas avec l’actuel projet de loi du gouvernement Harper. Cette loi devrait être écrite par les PN elles- mêmes, pas par le gouvernement ! Les PN n’ont pas le contrôle de leur système éducatif et, en plus, les subventions du fédéral pour l’enseigne- ment dans la langue traditionnelle ont été coupées. La langue traditionnelle, c’est très important. La déclaration d’excuses du gouvernement concernant les pensionnats autochtones n’est pas suffisante. Après la réconciliation, il faut la réparation. Dire « Je m’excuse », ce n’est pas assez. Il faut se poser la question : « Qu’est-ce que je peux faire pour changer la situation ? »

G.B. – Pour revenir à l’histoire officielle du Canada, c’est vrai qu’on a longtemps présenté les Iroquois comme les « méchants- Indiens-cannibales-qui- martyrisaient-les-missionnaires »…

C.N. – Le cannibalisme existait vraiment comme moyen de domina- tion des Iroquois sur d’autres nations ! Mais l’histoire officielle ne mentionne pas souvent que la pratique de ce type de cannibalisme a cessé après la Grande Loi de la Paix [vers l’an 1000 de notre ère]. Celle-ci a pourtant été un événement très important qui avait pour but d’unir les nations des deux Amériques, qui a mené à la création de la Confédération des Cinq Nations – dont la mémoire s’est transmise par le wampum des Cinq Nations. La paix a ensuite été maintenue pendant des centaines d’années.

G.B. – Vous dites que le retour à la pratique de la langue traditionnelle est très important. Combien de personnes partagent la langue mohawk ?

C.N. – Notre langue est partagée par neuf communautés, trois au Québec, quatre en Ontario et deux dans l’État de New York. Les Haudenausones sont un peu éparpillés, ce n’est pas toujours facile de capter et de réunir toute l’information de notre nation. En passant, un de nos chercheurs les plus importants, Mme Audra Simpson, sera en conférence à Montréal cet automne [2]. Elle est originaire de Kahnawake et enseigne l’anthropologie à l’université Columbia.

G.B. – Les Québécois se plaignent sou- vent que les Mohawks ne parlent pas français, mais vous le parlez couramment…

C.N. – Le français et l’anglais sont deux langues de colonisateurs. La deuxième langue officielle du Canada devrait être une langue autochtone, soit la langue qui est parlée dans la région où l’Eurocanadien habite. Cela dit, je parle français à cause de mes cou- sins de Saint-Henri ! D’ailleurs, saviez- vous que les parents de Malcolm X – un de mes héros – se sont rencontrés à Saint-Henri 3 ? La situation des Afro-Américains est similaire à celle des Amérindiens.

G.B. – Vous aviez 18 ans lors de la crise d’Oka. Comment voyez-vous les liens entre les Mohawks et les Québécois francophones d’aujourd’hui ?

C.N. – La nouvelle génération de Québécois ne connaît pas la crise d’Oka, c’est surprenant ! Récemment, j’ai fait une conférence sur ce sujet au Cégep de Sainte-Thérèse, et les étudiants ont été vraiment réceptifs. Peut-être à cause du printemps érable ? J’aimerais faire plus de conférences sur la crise d’Oka et j’ai déposé un projet de financement au Conseil des Arts et des Lettres du Québec (CALQ), mais il a malheureusement été refusé.

G.B. – Et la politique québécoise ?

C.N. – Le programme de Québec solidaire pourrait être recevable, avec des ajustements… et si on votait. Le Parti québécois a dérivé vers un nationalisme étroit avec sa charte des valeurs. D’ailleurs, personnellement, je suis athée car je trouve que la religion a trop souvent causé des conflits et de la division dans les communautés.

G.B. – Le film No Fracking Way est un reportage sur l’opposition des Micmacs au développement du gaz de schiste au Nouveau-Brunswick, et le film The Iron Snake traite des dangers environnementaux reliés aux projets d’oléoducs actuels. Pourquoi avoir choisi ces sujets ?

C.N. – Lors de la crise d’Oka en 1990, j’ai été impressionné que les Micmacs soient venus du Nouveau- Brunswick pour nous soutenir. Je voulais donc leur rendre la pareille en faisant No Fracking Way, ce qui, je l’espère, leur sera utile. En ce qui con- cerne les oléoducs, le « Serpent de fer » est probablement le plus grand danger environnemental qu’on ait jamais connu. L’eau et la Terre sont menacées. Dans mon film, je donne la parole à plusieurs autochtones qui nous rappellent que nous sommes tous responsables de la vie sur terre et que, sans eau, il n’y a pas de vie. Et comme dit Ellen [Gabriel] dans le film : We have to stop the pipelines !

G.B. – Vous avez présenté votre film au Forum social des peuples en août dernier. Quelles sont vos impressions de cet événement ?

C.N. – Il y a beaucoup de leader- ship autochtone qui s’éveille actuelle- ment au niveau environnemental, et on a beaucoup discuté des oléoducs. C’est certain que les membres du Réseau environnemental autochtone vont faire un suivi. Il y a des conditions favorables en ce moment. En 1997, il y a eu le Sommet de l’APEC [Asia-Pacific Economic Cooperation] à Vancouver, mais la mobilisation a ensuite redescendu. Maintenant il y a une remontée.

G.B. – En terminant, quels sont vos projets pour l’avenir ?

C.N. – J’ai commencé à travailler sur mon prochain film qui s’appellera In the Long Shadows of the Pines – 25 Years after the Oka Crisis. Il faut main- tenant que je trouve le financement. Et je continue à m’impliquer au Réseau autochtone environnemental.

[Entrevue réalisée à Kanesatake le 12 octobre 2014]

Médiagraphie

APNQL (Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador), 2014 : « Les Premières Nations au Québec sont unies dans leur opposition à l’exploitation minière de l’uranium ». Communiqué de presse CNW Telbec, 25 septembre. <http://www.newswire.> . AUBIN CÔTÉ, Marie-Christine, 2014 : « Forum social des peuples : l’heure du bilan. Le Journal des alternatives, 29 août. <http://journal.alternatives.> .

CEPN (Conseil en éducation des Premières Nations), 2014 : « Le Conseil en édu- cation des Premières Nations remet en question la crédibilité des résultats d’une étude de l’Institut Fraser ». Communiqué de presse CNW Telbec, 14 août. <http://www.newswire.ca/fr/>

DAVIS, Austin M., 2014 : « Professors united in call for public inquiry into missing and murdered aboriginal women ». Leader-Post, 28 août. <http://www.lea->

GABRIEL, Ellen, 2014 : « “Sometimes the law is an ass” ». Warrior Publications, 17 août. <http://warriorpublications.> .

HELE, Carl, 2014 : « Indigenous Studies explode in Montreal : More than a decade in coming ». Anishinabeknews.ca. <http://anishinabeknews.ca/2014/> .

ITUM (Innu Takuaikan Uashat mak Mani- Utenam), 2014 : « Consultations sur l’Entente de principe ITUM / Hydro- Québec 2014 : « Oui » à l’entente avec Hydro-Québec mais « Non » au Plan Nord sans notre consentement ». Communiqué de presse CNW Telbec, 1 er avril. <http://www.newswire.ca/fr/> .

NATIONS INNUE ET MI’GMAQ, LES, 2014 : « Les Nations Innue et Mi’gmaq envoient un message de prudence au Grand Chef huron-wendat Konrad Sioui sur le dossier de l’exploitation pétro- lière dans le Golfe du Saint-Laurent ». Communiqué de presse CNW Telbec, 18 juillet. <http://www.newswire.ca/fr/> .

NICHOLLS, Will, 2014 : « Cree perseve- rance ». The Nation, 4 juillet. <> . PICARD, Ghislain, 2014 : « Les Premières Nations sont transparentes ». Le Devoir, 28 août. <http://www.ledevoir.com/> .

RENNIE, Steve, 2014 : « Autochtones : le Ministre refuse de parler aux “chefs voyous” ». La Presse, 15 mai. <> .

TREMBLAY, Jean, 2014 : « Rencontre histo- rique entre Québec et les communautés innues ». Journal de Québec, 27 juin. <http://www.journaldequebec.> .


[1Tous les partis politiques fédéraux (à l’exception du Parti conservateur) ; l’Assemblée nationale du Québec, à l’unanimité, à la suite d’une motion déposée le 25 septembre par la députée de Québec solidaire Manon Massé ; l’Association des femmes autochtones du Canada (AFAC) ; Inuit Tapiriit Kanatami ; Femmes autochtones du Québec ; la Fédération des femmes du Québec ; Amnistie internationale Canada, et plusieurs autres.

[2Une pétition traditionnelle sur papier est organisée par l’AFAC, et une autre est mise en ligne par le Congrès du travail du Canada : http://www.con- gresdutravail.ca/centre-daction/ justice-pour-les-femmes-autochtones- disparues-et-assassin-es

Geneviève Beaudet

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